La psychanalyse et les sciences cognitives : mise à jour d’un vieux débat

Revenons d’abord sur les faits de la fin de l’année 2019. Après qu’une tribune contre la psychanalyse lancée par Sophie Robert eût reçu une réponse de la part des psychanalystes, l’affaire ne s’est pas arrêtée là. D’un côté, la pétition « La psychanalyse ou l’exercice illégal de la médecine » réclame carrément l’interdiction de la psychanalyse à l’université, dans la justice et dans les hôpitaux. De l’autre, y répond une fronde des psychanalystes et sympathisants de la psychanalyse, signataires de la pétition « La psychanalyse est une science à part entière ». A ce jour, la première pétition a recueilli plus de 1000 signataires, la seconde plus de 35000. On pourrait dire que si l’on s’en tient aux chiffres, la psychanalyse sort largement gagnante de ce bras de fer. Le niveau de grossièreté augmente alors d’un cran supplémentaire : sur son blog de Médiapart, Sophie Robert considère ainsi les signataires identifiés d’origine latino-américaines comme des « étrangers » dont la signature est « un mensonge et une ingérence ». Elle souhaite également à toute la gent psychanalytique un contrôle fiscal bien mérité, puisque, affirme-t-elle, « les séances de psychanalyse se payent obligatoirement en espèces » [1]. La guerre des chiffres se fait ici petite cuisine et vieux ragots.

En 2011, Sophie Robert avait lancé dans le film Le Mur une charge contre la psychanalyse dans le traitement de l’autisme qui lui avait valu un procès qu’elle a finalement gagné en appel. En 2019, elle attaque à nouveau la psychanalyse avec son nouveau film documentaire Le phallus et le néant, colportant les clichés les plus grossiers et les plus anciens sur une psychanalyse qui ferait des ravages dans toute la société et dans tous les lieux où elle s’enseigne et se pratique. (Reconnaissons que c’est lui faire un bel honneur que de lui attribuer tant d’impact sur les maux du monde !) On est consterné par le niveau de cette argumentation et on est tenté de l’ignorer pour cette raison. Mais il s’agit davantage que d’un simple échange d’opinions et cette polémique appelle justement une interprétation plus large que celle d’une corporation attaquée.

L’une des personnes signataires de la pétition contre la psychanalyse, Martine Wonner, est une psychiatre et députée du parti d´Emmanuel Macron, La République En Marche. Cette signature n’est pas passée inaperçue du côté des psychanalystes, qui s’inquiètent à présent du tour ouvertement politique que prend l’affaire. Le 12 décembre 2019, onze psychanalystes écrivent une lettre au Président du groupe parlementaire La République En Marche à l´Assemblée Nationale, pour lui demander de clarifier sa position. Ils écrivent notamment : « Nous souhaitons d’autant plus vous entendre prendre clairement parti pour l’échange intelligent, serein, objectivement et scientifiquement documenté et démocratiquement mené, que, manquant à ce même devoir, le Ministre de l’éducation nationale a installé un Conseil scientifique de l’Education nationale duquel les représentants de plusieurs spécialités (dont les sciences humaines non numériques) ont été exclus sans explication ni justification scientifique [2]. » Ils en appellent encore à une « démarche plus démocratique » et aux « intérêts sanitaires nationaux » pour ensuite mettre en cause les fonctions de cette même Martine Wonner, dont les positions menacent justement selon eux les principes d’intérêt général.

De quoi s’agit-il ici dans cette allusion au Conseil scientifique de l´Education nationale ? Celui-ci, crée en 2018, est d’après le communiqué du ministère « doté d’un pouvoir consultatif et composé d’une vingtaine de personnalités reconnues travaillant dans différentes disciplines scientifiques, peut être saisi sur tous les sujets afin d’apporter des éclairages pertinents en matière d’éducation [3] ». Qui sont ces personnalités ? Le site officiel du gouvernement a mis a disposition une liste complète avec notice bio-bibliographique des membres de ce conseil qui comprenait en effet lors de son installation une écrasante majorité d’experts en sciences cognitives [4].

Récapitulons. Les psychanalystes ont pris acte du fait que leur discipline n’est absolument pas représentée dans les orientations de l´Éducation nationale. C’est peu de dire qu’ils en sont purement et simplement inexistants. Mais ce conseil ne comprend pas non plus des représentants des arts, des religions, du sport, de l’agriculture, de la physique fondamentale, etc. J’estime qu’il y manque au moins un clown. Toutes ces choses et bien d’autres sont aussi fondamentales à la formation générale, à l’avenir de la société et à l’épanouissement d’un être que ses performances en mathématique ou en langue (occasionnant un stress immense à d’innombrables élèves, qui sont parfaitement conscients de l’absurdité de se transformer en machines à ingurgiter et dégurgiter du savoir et qui, pour la plupart, en sont ainsi définitivement dégoûtés – il suffit de leur demander). En bref : la seule chose qui justifie l’existence de ce Conseil est l’optimisation des performances scolaires pour préparer les élèves à la concurrence barbare qui les attend sur le marché du travail. Les psychanalystes voudraient-ils faire partie de cette entreprise-là ? Ils ont visiblement oublié le verdict de Lacan contre « les psycho- quels qu’ils soient (…) [qui] n’ont pas à protester, mais à collaborer. Qu’ils le sachent ou pas, c’est ce qu’ils font [5]. »   

L’attaque dont la psychanalyse fait l’objet ne présage, certes, rien de bon pour son avenir, notamment à l´Université. Mais que peut-on défendre dans une Université qui se trouve soumise aux mêmes impératifs de rentabilité que tout le reste, sans exception ? S’agit-il d’y défendre une place de plus en plus rognée ou de mettre en cause le cadre fondamental des impératifs de croissance, d’adaptation, de flexibilité et d’efficience (qui n’ont bien évidemment, et pour cause, rien à faire des préoccupations de la psychanalyse) ? S’agit-il en cette affaire de se disputer pied à pied, centimètre par centimètre, des prérogatives institutionnelles ou s’agit-il de la critique impitoyable d’un faux dialogue qui exclut dans son essence même les intérêts de la psychanalyse (même quand il se montre parfois bienveillant avec ses représentants) ?

Dans les attaques dont la psychanalyse fait l’objet depuis un siècle, il faut noter une relative permanence : les accusations auxquelles nous assistons n’ont rien inventé de nouveau sur ce sujet. Comme les enfant qui en restent au pipi-caca, il s’agit sempiternellement d’imputer à la psychanalyse un sale intérêt pour l’argent et le sexe, parce qu’au moins elle en parle, selon le conseil de Freud, sans fausse pudeur. Cela nous donnerait envie de hausser les épaules en se disant que la psychanalyse en a vu d’autres. Toutefois, si on laisse de côté la pauvreté de leur contenu et qu’on s’attarde sur l’analyse des forces en présence, quelque chose est est en train de changer en France. La psychanalyse a désormais tout perdu de la rigueur à laquelle Freud élevait il y a presque 100 ans le même débat dans La question de l’analyse profane et de l’impertinence à laquelle Lacan avait habitué ses interlocuteurs lorsqu’il positionnait le discours analytique en contrepoint du discours de la science et du discours universitaire devant une salle comble. Si – métaphoriquement parlant – la salle s’est vidée, cela pourrait donner à penser que les temps ont changé et que la résignation a gagné les esprits. Mais nous sommes obligés d’examiner aussi l’hypothèse inverse, à savoir les effets du repli des psychanalystes sur une position exclusivement défensive, corporatiste et stratégique au plus mauvais sens du terme.

Dans cette bataille serrée et même désespérée, la majorité des psychanalystes a cru bon de mettre en avant tous ses gages de bonne foi et tous ses titres de respectabilité. Ils se sont mis à parler le langage de l´Autre dans la louable intention de rester sur son terrain : de ne pas perdre un pouce de terrain. Ce faisant, ils ont peu à peu occupé une position qui s’apparente à mendier une reconnaissance qui ne viendra jamais de ce côté-là, sinon sous la forme de la corruption. Cette mendicité est en train de coûter à la psychanalyse toute l’acuité de ses concepts et toute la « spécificité » dont elle se prévaut encore en France, assise sur des lauriers flétris.

Lisons encore une fois la requête adressée à Gilles Legendre : c’est celle d’un « échange intelligent, serein, objectivement et scientifiquement documenté et démocratiquement mené ». Pourquoi convoquer ici encore l’objectivité, la science et la démocratie, lorsqu’on sait que l’objectivité, la science et la démocratie sont au service d’une logique folle qui n’est jamais nommée par les signataires ? N’est-ce pas parce qu’on entretient l’espoir de subvertir de l’intérieur cette logique par la seule vertu des appels au bon sens ?

Mais avons-nous, psychanalystes, l’habitude de traiter les phénomènes psychiques en en appelant au bon sens ? La plupart des psychanalystes prendraient cette question pour un affront. Non, nous ne faisons pas d’appel au bon sens, nous analysons les phénomènes à partir de l’hypothèse de l’inconscient et nous prenons position dans le transfert. Comment les psychanalystes peuvent-ils donc faire preuve d’une naïveté aussi crasse, si ce n’est parce qu’ils tiennent à certains positions institutionnelles beaucoup plus qu’à la vérité analytique ? Toute l’expérience analytique enseigne l’inanité d’un espoir fondé sur les illusions de la communication — aussi intelligente, scientifique et démocratique  qu’on voudra — en lieu et place de l’analyse impitoyable des compromis passés avec le désir inconscient.

Il existe désormais une espèce de rhétorique qui en appelle aux « compromis nécessaires » — la même que celle qui a acculé des générations d’électeurs à voter utile, c’est-à-dire « libéral » pour éviter le « national », dans l’ignorance de leur matrice commune [6], ce qui n’a d’ailleurs pas empêché partout dans le monde l’ascension du populisme à son heure. Cette rhétorique se retrouve parfois comme une forme d’idéal analytique : celui auquel pourrait conduire une analyse débarrassée des scories de la radicalité et autres illusions de jeunesse. Je défends ici la position inverse : la psychanalyse peut conduire à affûter le tranchant d’une position qui se refuse à de telles « formations de compromis ». A rebours du progressif embourgeoisement en quoi semble décidément consister « l’installation » du psychanalyste, c’est plutôt à rompre avec les charmes de la complicité qu’enseigne l’exercice quotidien de la psychanalyse.

Il n’est pas rare que monte du divan la plainte sur cette logique sociale dévastatrice, celle que Marx décrivit comme l’autonomisation et l’abstraction croissante d’une forme de rapport social qui se met à faire face à l’individu atomisé, réduit à l’impuissance, bien qu’il soit lui-même inscrit dans ce rapport et pour ainsi dire une pièce de son fonctionnement. Sachons recevoir cette plainte à la hauteur des enjeux du présent et pas seulement comme les petites incommodités d’un sujet névrosé qui n’a pas trouvé sa place au soleil. Elle traite potentiellement l’humain à « augmenter » de la même façon que le riz génétiquement modifié, le calibrage des performances humaines comme celui des tomates, la biologie du cerveau humain comme celui de la souris, l’apprentissage des compétences comme celui d’un algorithme, la gestion de l’école et de l’hôpital comme celui de l’entreprise, etc. Pour quelle raison, bon sang, la psychanalyse devrait-elle être miraculeusement épargnée de cette logique qui se destine à faire passer toute la planète sous le même rouleau compresseur ? De quelle élite arrogante faut-il encore faire partie pour continuer à croire la psychanalyse une discipline tellement exquise qu’elle finira bien par imposer des conditions spéciales ? A ce jeu, elle finira sûrement par entrer au patrimoine de l´UNESCO, comme le réclame un certain « comité Freud [7] », et pourra dormir pour léternité sur des divans poussiéreux !

La personnification des débats — argumentation par les titres institutionnels, mise en cause des compétences et de la moralité personnelles – focalise ces débats sur le mérite des personnes et la reconnaissance sociale (due ou indue) qui leur est accordée. Il est bien évident que les mérites personnels sont divers. Mais en faire la cible des débats permet de continuer à ignorer les logiques systémiques à l’œuvre, celles qui enrolent le haut représentant de l´État autant que l’obscur employé. Chacun est sommé de prouver ici ce qu’il apporte à l’intérêt public en produisant ses titres et ses résultats (qui ne peuvent de toute façon être comparés qu’à l’aune d’une seule échelle d’évaluation sous laquelle est subsumée la prétendue pluralité des valeurs). Faussement étonnés des orientations du ministère de l´Education nationale en faveur des sciences numériques et cognitives, voilà par exemple que les psychanalystes mettent en cause à leur tour les fonctions de Martine Wonner, de la même façon qu’ils sont eux-mêmes mis en cause. Il s’agit de continuer à croire que l’on finira bien par s’entendre à la table « démocratique » et sous la haute autorité de la « science », à condition seulement de dézinguer les personnes incompétentes. On reconnaît ici une discrète déclinaison des thèmes d’un populisme qui se répand dans tout le spectre politique. Il s’agit toujours d’incriminer des personnes ou des groupes de personnes qui seraient à l’origine d’un pourrissement du système (ici les méchants spéculateurs ou les représentants politiques incompétents, là les migrants ou les gens du voyage, une autre fois les Juifs, et voilà qu’on s’en prend maintenant à ces charlatans de psychanalystes qui gangrènent carrément la justice, l’hôpital et l’université) pour ne rien savoir d’une logique universelle qui — sans méchanceté particulière — ne fait aucune différence entre une marchandise et une autre. On en appelle à la bonne volonté des représentants de l´État, comme s’il fallait leur faire entendre raison, alors que, comme on dit, ils font juste le job pour lequel ils ont été élus, à savoir maintenir à tout prix le cadre politique dont nous héritons, même s’il craque de toutes parts. La paranoïsation plane ainsi même là où l’on s’efforce de garder un ton policé. Le traitement bureaucratique de cette crise par lettres interposées n’y change rien. La personnification des débats nous fait croire que nous avons à faire à un monde familier, rassurant, où l’on connait son adversaire et où les règles du jeu « démocratique » nous garantissent d’être entendus. Mais les règles du jeu ne sont-elles pas suffisamment inacceptables pour être critiquées en tant que telles ? Je voudrais donc appeler les psychanalystes à cesser de croire qu’ils sont les représentants d’un savoir qui justifierait une exception sociale : ils sont impitoyablement conduits dans les mêmes impasses que le reste de l’espace social et ils ont autant que les autres la tâche d’en faire la critique. Le « sujet de l’inconscient » n’est pas un bien plus raffiné qu’un autre au marché mondialisé des marchandises. S’il en est plutôt le reste, comme Lacan l’a mis en évidence, alors c’est de cette place déchue qu’il reste à analyser ce qui est en train de nous arriver collectivement et à refuser de participer à l’inacceptable.

Sandrine Aumercier, février 2020

Ce texte est paru dans Le Coq-Héron, 240, 2020. 


[1] Sophie Robert, « Psychanalyse : sale temps pour les charlatans », Médiapart, 14 décembre 2019. Online : https://blogs.mediapart.fr/sophie-robert-realisatrice/blog/141219/psychanalyse-sale-temps-pour-les-charlatans

[2] Cf. « Lettre adressée à Gilles Legendre à propos d´une tribune signée par Martine Wonner ». Online : http://www.collectifpsychiatrie.fr/?p=8883

[3] Jean-Michel Blanquer, « Le conseil scientifique de l´Education nationale, au service de la communauté éducative », 25 octobre 2018. Online : https://www.education.gouv.fr/cid124957/installation-du-conseil-scientifique-de-l-education-nationale.html 

[4] http://cache.media.education.gouv.fr/file/Janvier/73/0/CSEN-membres-10-janvier-2018-brochure_876730.pdf

[5] Jacques Lacan, « Télévision », in Écrits, Seuil, 1966, p. 517.

[6] Jean-François Bayart, L´impasse nationale-libérale, La Découverte, Paris, 2017.

[7] Gérard Pommier, « Pour la reconnaissance de Freud au patrimoine mondial de l´UNESCO », in Passages, nº180, 2014/3. Cf. aussi https://www.comite-freud.com/

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