Covid-19, complotisme et psychanalyse

L’année 2020 aura vu, à la faveur de la pandémie de Covid-19 et de la situation inédite qu’elle a entraîné au niveau mondial, un déferlement de théories complotistes, parmi lesquelles, à l’extrémité du continuum complotiste, la montée en puissance des adeptes de QAnon [1]. Ces théories vont d’insinuations sur le laboratoire de Wuhan d’où serait parti le coronavirus Sars-Cov-2 (insinuations pour l’heure infondées, et pour cause, puisque la Chine limite ou empêche les enquêtes sur son territoire) à des allégations sur les intentions de Bill Gates de pucer toute la population par l’intermédiaire d’un vaccin, ou encore d’un projet diabolique de « Grand Reset » qui serait orchestré par Klaus Schwab. Allégations qu’il est pourtant facile de vérifier en consultant la publication du même nom par Schwab lui-même, disponible sur internet, et qui n’est qu’un tissu de propositions de relances néolibérales, strictement dans la ligne d’un capitalisme en panne d’accumulation essayant de se redorer le blason avec des promesses d’investissements vertueux. Rien de spectaculaire. On devrait même s’étonner que quelque chose d’aussi banal suscite de tels fantasmes ; c’est sans doute que l’inconscient s’y exprime à ciel ouvert, presqu’aussi limpide que nos vies de travailleurs et de consommateurs.

Que les incertitudes demeurent sur d’innombrables sujets et que les décideurs économiques et politiques ne soient pas mus que par les plus nobles intentions, inutile de le souligner. Il est également indiscutable que la pandémie légitime les tendances les plus autoritaires, l’état d’exception, la généralisation de la surveillance numérique et la numérisation accélérée des activités. Mais ce serait pour le moins de l’aveuglement de ne l’avoir pas vu venir, sans parler de léthargie collective avec laquelle ces nouveautés sont accueillies depuis des années les unes après les autres.

Prêter des intentions diaboliques à des acteurs politiques, c’est donc devenu l’hypothèse principale de certaines mouvances qui radicalisent la paranoia ordinaire, celle qu’on est habituellement tenté de considérer comme un reste d’infantilisme. Les explications courantes à tendance projective – par exemple la vieille dénonciation des élites qui seraient animées par la seule recherche du profit au détriment du bon peuple – forment le terreau des pires théories complotistes actuelles, et ceci jusque dans leur appel démagogique au bon sens populaire pour expliquer l’état d’un monde qui a perdu toute boussole.

Mais si les réseaux sociaux, conformément à leur essence, se sont présentés comme une fantastiques chambre de résonnance de ces tendances régressives, il faut noter à présent le glissement imperceptible de nombreux intellectuels dans la fange complotiste. On dirait que même les digues intellectuelles ont sauté. Cela touche également un certain nombre de psychanalystes qui se sont mis à relayer des rumeurs et des documents imprégnés de fureur populiste en prétendant par là faire accéder les lecteurs à des intentions voilées au commun des mortels (certainement parce qu’ils s’imaginent qu’ils y auraient accès eux-mêmes). Une tribune publiée sur le site de la Fondation Européenne pour la psychanalyse et signée par de nombreux psychanalystes en constitue un exemple [2]. L’homme d’État, nous dit-on, « était prévenu du danger » mais « n’a pourtant rien prévu ». L’explication, ces psychanalystes nous la fournissent clé en main : cela ne peut que relever d’un « désir inconscient », à savoir « un désir de faire souffrir » qui reçoit rapidement le diagnostic de « sadisme ».

Donc : il y a quelqu’un savait, qui n’a rien fait, et en plus, c’est par sadisme. Des psychanalystes se mettent ici en position de désigner les fauteurs du désastre, et en plus, de dévoiler les arcanes inconscients de nos dirigeants. Ainsi, la psychanalyse n’est plus seulement du niveau d’une psychologie de comptoir, elle tombe carrément dans le caniveau. La thèse du sadisme d´Emmanuel Macron est largement avancée par Gérard Pommier dans son livre sur la crise du coronavirus [3]. Elle n’a pas d’autre fondement que la haine des riches et des élites, cible personnifiée d’une projection grimaçante, qui s’exempte de critiquer la nature du rapport social capitaliste [4]. C’est un psychologisme vulgaire qui n’entend rien à l’examen de la structure dans laquelle il est pris lui-même jusqu’au cou.

Certes, Emmanuel Macron n’a pas l’humilité d’une Angela Merkel qui se confondait récemment en excuses pour avoir osé proposer des fêtes de Pâques en confinement strict (joliment baptisé « repos de Pâques »). Or les excuses « historiques » de Merkel ont une justification profonde qu’il n’y a pas besoin d’aller chercher dans les profondeurs de son inconscient et qu’elle a elle-même énoncées : il s’agissait de la gestion du « paiement des salaires pendant les heures non travaillées, et de la situation dans les magasins et établissements » (24 mars 2021). Les psychanalystes doivent savoir que les sadiques ne s’excusent pas et devraient avoir remarqué que nos dirigeant n’en mènent pas large.

L’imprécation populiste s’empresse de dire que les riches en ont plein les poches et qu’on trouverait bien l’argent pour payer ces heures chômées « si on le voulait ». C’est ce que disent les signataires de la tribune : « L’argent a toujours été disponible. La Banque Centrale le distribue aujourd’hui sans hésiter pour aider les grands groupes. » C’est bien connu : il suffirait de prendre aux uns et de donner aux autres. Cette vision du monde ne semble pas tant s’inquiéter de la destructivité de ce mode de production que de s’assurer d’en tirer des miettes. Mais surtout, la stagnation structurelle de la croissance mondiale depuis des décennies devrait suffire à montrer que les montagnes de « richesses », que nous croyons voir ruisseler autour de nous sous forme de marchandises ou de produits financiers, ne sont que les déchets d’une machine d’accumulation coincée, les mirages d’une véritable désolation. Une machine à accumuler qui n’accumule pas et qui, à la moindre chiquenaude, menace de s’effondrer et de précipiter toute la société dans le chaos. Il suffit de voir le nombre de petites entreprises qui n’ont pas survécu à quelques semaines ou quelques mois d’interruption pandémique pour comprendre l’état réel de l’économie mondiale. Quant aux industries apparemment aussi « florissantes » que les secteurs automobile ou aérien, elles n’ont pas été arrosées par les plans de relance uniquement pour satisfaire l’adage « qu’on ne prête qu’aux riches » – même s’il n’est pas faux – mais surtout parce qu’elles étaient déjà très mal en point. Or je ne sache pas que le Français moyen soit prêt à se passer de sa bagnole et de son vol d’avion, ni les salariés du secteur de partir au chômage, ni que tout ce petit monde soit prêt à laisser tout ce système faire patatras afin d’en changer enfin. Nos politiques « sadiques » ne font donc que ce pour quoi ils ont été élus. Ils rognent sur les dépenses improductives comme celles de la santé, et soutiennent les secteurs industriels les plus polluants et destructeurs dans l’espoir de soutenir la compétitivité des entreprises nationales. Ce n’est que leur mandat. Il faudra chercher les coupables ailleurs.

Air France, par exemple, est une compagnie déficitaire depuis longtemps, et aucun dividende n’y a été versé depuis 2008 : on se préoccupait de redresser la situation bien avant la Covid-19 [5]. L’IATA (Association internationale du transport aérien) estimait au début du premier confinement que la moitié des entreprises mondiales était menacée de faillite. En juillet 2020, son directeur général demandait « l’aide des passagers […], c’est vrai, et nous la demandons à genoux », car « la trésorerie des compagnies est dans un état absolument apocalyptique [6] ». Il s’agissait que les passagers renoncent à se faire rembourser les vols annulés et se contentent d’un avoir – en contradiction avec le droit des consommateurs, ce qui ne manqua pas de créer immédiatement des contentieux avec les associations de consommateurs. D’une manière générale, le temps nécessaire pour que le secteur aérien recouvre sa trajectoire de croissance d’avant la pandémie est estimé à 10 ans [7]. C’est l’immense fragilité d’un système de production – que l’on tend à regarder comme increvable – que la crise de Covid-19 a ainsi révélé en seulement quelques mois, poussant même le secteur aérien à « s’agenouiller » auprès du consommateur ! On est passé de la publicité agressive pour trajets en low-cost à mendier le prix d’un billet d’avion pour sauver le secteur de la banqueroute. Mais peut-être cela nous apprend-il à quel point la publicité est elle-même une forme de mendicité.

On se demande finalement qui est le plus pathétique, entre le directeur d’une organisation commerciale internationale qui se met à genoux et une chancelière qui s’excuse quatre fois d’avoir voulu tout arrêter pendant deux jours supplémentaires, prise entre le marteau de la santé et l’enclume de l’économie.

N’est-ce pas le fantasme si largement partagé d’une puissance qui n’en est pas une qui devrait mobiliser les psychanalystes ? N’entretient-on pas la collusion inconsciente avec ce système destructif en continuant de l’imputer à quelques acteurs privilégiés ? Puisque cette tribune demande ce qu’en dirait Freud, on ne peut que suggérer à ses auteurs et signataires de relire Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort : « C’est ainsi que le citoyen du monde civilisé… peut se retrouver désemparé dans un monde qui lui est devenu étranger – sa grande patrie en ruines, les biens communs dévastés, les concitoyens divisés et avilis ! Sa déception pourrait faire l’objet de quelques critiques. A le bien prendre, elle ne se justifie pas, car elle consiste en la destruction d’une illusion [8]. » Ce que Freud dit ici au sujet de la Grande Guerre et de ses conséquences sociales, cela s’applique aussi à deux siècles de guerre économique et une année de « guerre contre le virus ». Il reste en effet bien des illusions collectives pouvant faire l’objet de critiques. Et si l’on veut savoir ce que Freud dirait aujourd’hui de la montée du populisme de crise et faire des hypothèses sur nos attentes invraisemblables envers l´État et ses représentants, on peut aussi relire, par exemple, les pages sur l’idéal du moi dans Psychologie des foules et analyse du moi. Freud y suggère une racine commune entre la névrose individuelle et la formation des foules : « [La névrose] est, quant à son contenu, d’une richesse peu commune, étant donné qu’elle englobe toutes les relations possibles entre le moi et l’objet, aussi bien que celles dans lesquelles l’objet est maintenu, que d’autres où il est soit abandonné, soit érigé dans le moi lui-même et, tout aussi bien encore les relations conflictuelles entre le moi et son idéal du moi [9]. »

Sandrine Aumercier, 1 avril 2021


[1] Pour une analyse de ce mouvement, on peut lire l’analyse suivante : Wu Ming 1, « Conspiration et fantasmagorie à l’ère de Trump et du Covid… », 12 octobre 2020, sur lundimatinhttps://lundi.am/Conspiration-et-fantasmagorie-a-l-ere-de-Trump-et-du-Covid ; https://lundi.am/Conspiration-et-fantasmagorie-a-l-ere-de-Trump-et-du-Covid-3491 . Le même article est d’abord en italien : https://lundi.am/Conspiration-et-fantasmagorie-a-l-ere-de-Trump-et-du-Covid-3491  ; https://www.internazionale.it/opinione/wu-ming-1/2020/09/18/mondo-qanon-seconda-parte

[2] « Que dirait Freud de la pandémie mondiale ? », en ligne : https://fep-lapsychanalyse.org/appel-a-signature-que-dirait-freud-de-lactuelle-pandemie-mondiale/

[3] Gérard Pommier, Si le virus nous parlait ? Et si Freud lui répondait ?, Orange, Le Retrait, 2020.

[4] Ibid., p. 102: « Quel plaisir délicieux d’entendre éclater des sanglots, de voir les larmes couler, de provoquer la souffrance (mine de rien). Les très hauts salaires sont annoncés publiquement, de même que les fortunes faramineuses d’actionnaires qui n’ont jamais travaillé. Le bon peuple peut admirer les photos de leur yacht, de leurs jets privés, etc. : toutes ces jouissances somptueuses sont étalées dans des journaux et des magazines populaires, alors que cela pourrait être dissimulé. Mais non ! Il faut tout montrer au grand jour. Cet exhibitionnisme est une autre de ces perversions venues du fond de l’enfance avec le sadisme. »

[5]  Jean-Louis Barroux, « Rentabilité des compagnies aériennes : une question de taille ? », laquotidienne.fr, 5 juillet 2018 : « Au cours des 9 dernières années, entre 2009 et 2017, le résultat net cumulé [d´Air France] ressort à un déficit de 5,722 milliards d’€ ce qui fait tout de même une perte moyenne de 574.000 € par jour. ». Pour voir les mesures envisagées juste avant la crise de Covid, lire en ligne : https://www.air-journal.fr/2019-11-06-air-france-klm-une-strategie-dabord-financiere-5216061.html

[6] Cf. « Vols annulés : Le secteur aérien demande « à genoux » aux passagers de ne pas exiger de remboursement », Les Échos, 15 juillet 2020.

[7] https://www.latribune.fr/entreprises-finance/services/transport-logistique/transport-aerien-dix-ans-au-mieux-pour-rattraper-la-courbe-de-croissance-d-avant-crise-844872.html

[8] Sigmund Freud, « Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort », Essais de psychanalyse, Payot, 1981 [1915], p. 17.

[9] Sigmund Freud, « Psychologie des foules et analyse du moi », Essais de psychanalyse, Payot, 1981 [1921], p. 217.

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