Capitalisme post-pandémique : « Nous devons repenser le concept de valeur »

La rubrique « le dialogue du jour » oppose à une position mainstream une réplique qui aurait pu lui être adressée par un autre auteur : voilà que Robert Habeck, le nouveau vice-chancelier et ministre de l’économie allemand, s’est donné pour objectif d’atteindre la neutralité climatique en s’orientant explicitement d’après les propositions de l’économiste Mariana Mazzucato (Die Zeit, 9 décembre 2021). Un nouvel exemple de confusion fantastique entre production de richesse et « théorie de la valeur ».

Mariana Mazzucato : « Tout […] suggère que la relation entre les secteurs public et privé est rompue. Pour y remédier, il faut s’attaquer à un problème plus profond : l’incompréhension du concept de valeur. […] Le concept actuel de valeur a d’énormes implications sur la manière dont les économies sont structurées. Elle influe sur la manière dont les organisations sont gérées et dont les activités sont comptabilisées, sur les secteurs auxquels la priorité est accordée, sur la manière dont les activités du gouvernement et de l’État sont perçues et sur la manière dont la richesse nationale est mesurée. Par exemple, la valeur générée par l’enseignement public lorsqu’il est gratuit n’est pas reflétée dans le produit intérieur brut d’un pays — mais le coût des salaires des enseignants l’est. Il est donc naturel que l’on parle tant de ‹ dépenses › publiques alors qu’il s’agit en fait d’investissements publics. […] Pour changer le statu quo, il faut trouver une nouvelle réponse à la question ‹ Qu’est-ce que la valeur ? ›. Il est essentiel de reconnaître combien et quel niveau de créativité y est investi par un large éventail d’acteurs différents dans l’économie — non seulement les entreprises, mais aussi les employés et les organismes publics. Pendant trop longtemps, il a été considéré comme acquis que c’est le secteur privé qui est principalement responsable de l’innovation et de la création de valeur — et qui peut donc revendiquer les bénéfices qui en résultent. Mais ce n’est pas vrai. Les médicaments, l’internet, les nanotechnologies, l’énergie nucléaire, les énergies renouvelables : tous ont été développés grâce à d’énormes investissements publics et à une prise de risques sur le dos d’innombrables travailleurs — et grâce aux infrastructures et institutions publiques. En reconnaissant l’énorme contribution de cet effort collectif, il serait plus facile de rémunérer convenablement toutes les réalisations et de répartir plus équitablement les gains de l’innovation. La voie vers un partenariat plus symbiotique entre les institutions publiques et privées commence par la reconnaissance que la création de valeur est un effort collectif. Outre la nécessité de repenser le concept de valeur, les sociétés doivent privilégier les intérêts à long terme des parties prenantes par rapport aux intérêts à court terme des actionnaires. Dans le contexte de la crise actuelle, il s’agit de mettre au point une sorte de ‹ vaccin populaire › contre le SARS-CoV-2, accessible à tous les habitants de la planète. Le développement de nouveaux médicaments doit être réglementé de manière à encourager la coopération et la solidarité entre les pays et les peuples, tant pendant la phase de recherche et de développement que lorsque le moment est venu de distribuer le vaccin. Les brevets devraient être mis en commun entre les universités, les instituts de recherche publics et les entreprises privées, de manière à ce que les connaissances, les données et les technologies puissent circuler librement dans le monde entier. Sans tout cela, il y a un risque qu’un monopole produise et vende le vaccin anti-corona à un prix élevé — comme une sorte de produit de luxe que seuls les pays et les individus les plus riches peuvent se permettre. »

Mariana Mazzucato, »Kapitalismus nach der Pandemie«, Blätter für deutschen und internationale Politik, 12/2020.

Robert Kurz : « Il ne faut pas […] se laisser tromper par cette confusion idéologique survoltée. Les folles alternances qui sautent d’un pôle à l’autre ne peuvent masquer le fait qu’il s’agit d’une simple inversion des pôles au sein d’un même cadre de référence, c’est-à-dire au sein d’un même continuum historique des systèmes modernes de production de marchandises. Le vieux modèle fonctionne encore avec les anciens réquisits catégoriels et idéologiques. Tout est toujours là comme avant : une image abstraite-générale de l’homme en dehors de l’histoire, l’idée de justice, la démocratie, les catégories du marché et la politique. Ce qui a changé, c’est l’évaluation des réquisits […] Dans la mesure où la démocratie politique apparaît comme identique à la liberté du marché, la prétention politique à planifier contre les catégories économiques tombe sous le coup de la critique en tant qu’hybris subjective. L’éthique démocratique ne doit plus être réalisée par le biais de la ‹ primauté › des revendications de planification politique, mais comme ‹ éthique économique › directement dans les catégories de marché elles-mêmes. […] Pour une critique de ces catégories de base qui est devenue nécessaire à la survie […] il ne peut y avoir de retour à l’ancienne constellation de l’éthique démocratique. Une abolition de la constitution fétiche du système producteur de marchandise ne peut appliquer aucune notion de ‹ justice › […] comme critère. En effet, l’éthique démocratique a toujours été une simple béquille de fortune permettant de boiter entre les impératifs mutuellement contradictoires des intérêts financiers particuliers et nus, d’une part, et une coexistence sociale socialement et juridiquement réglementée de ces sujets particuliers (dans leur forme ‹ loup ›), d’autre part. Le système de référence n’a jamais été l’échange communicatif de sujets, mais dès le début, le processus automate sans sujet de la valorisation abstraite de la valeur. Ce n’est que dans un tel système fétichiste que l’éthique et la justice ont un sens. L’apparition d’une exigence de régulation subjective par le biais d’impératifs éthiques ne pouvait se produire que tant que l’accumulation du capital possédait encore une portée historique de développement et donc toujours une certaine portée de distribution. En atteignant cette borne interne absolue, cependant, cette possibilité expire. […] L’appel à la justice découle du concept de subjectivité juridique fonctionnelle, dans son nom même. Un ‹ droit › à la vie, à la nourriture, au logement, etc. est toutefois absurde en soi ; il n’a de sens que dans un cadre de référence social qui, conformément à sa tendance, ne considère pas tous ces fondements élémentaires de la reproduction humaine comme allant de soi, mais qui, au contraire, les remet constamment en question de manière objective. […] C’est ce contexte qui conduit l’éthique démocratique et donc la demande de justice ad absurdum. La prétention idéologique à la réalisation d’un ‹ véritable › être humain abstrait est devenue sans objet parce que sa substance historique, l’être humain ‹ pur › du système marchand total, est maintenant réellement instauré et cesse en même temps d’être un être humain. […] La hantise de l’absence de justice se dissout avec le système de production de marchandises. […] La tâche consiste à réorganiser socialement les forces productives et les ressources existantes selon les normes de leur contenu sensuel, c’est-à-dire à les libérer de leur forme fétichiste de marchandise. Cela ne peut se faire que si les ressources ne prennent plus la forme de prix monétaires et si la coexistence ne prend plus la forme du droit, c’est-à-dire de la justice ou de l’injustice. »

Robert Kurz, »Die Aufhebung der Gerechtigkeit« (1992), Weltkrise und Ignoranz. Kapitalismus im Niedergang, Edition Tiamat, Berlin 2013.

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