Comment un Freud politique ne tombe pas du ciel, même par temps de pandémie

La « Conférence Sigmund Freud » a été en 2020 déplacée du 6 mai, jour de la naissance de Freud, au 23 septembre, jour de sa mort, en raison de la pandémie. Jacqueline Rose, spécialiste britannique de la culture, féministe et excellente connaisseuse de la psychanalyse a finalement tenu cette conférence en ligne depuis le Freud Museum de Londres plutôt que devant un auditoire réuni au Freud Museum de Vienne, comme c’est l’usage depuis quarante-sept ans. Elle a débuté — pour l’occasion — par une question qui ne laisse qu’une seule voie ouverte pour ce qui suit : « En période de pandémie, comme celle que nous vivons aujourd’hui, y a-t-il encore de l’espace pour aborder sans restriction la question de la vie et de la mort, comme la psychanalyse sait le faire d’une manière unique ? » [1]. Ce n’est qu’en apparence que cette formulation laisse attendre une réponse. En fait, avec cette question, les jalons sont déjà posés : car il va de soi qu’à la fin de son discours, Jacqueline Rose répondra finalement par l’affirmative à cette question — malgré le scepticisme qui s’est manifesté en cours de route — et qu’elle donnera à la psychanalyse sa place dans la confrontation à la vie et la mort, même et surtout par temps de pandémie. Mais non sans maintenir une fois de plus, comme le suggère déjà sa question initiale, « la période », « l’espace » et « la psychanalyse » séparés les uns des autres et renvoyés à leurs sphères respectives. Son propre scepticisme peut ainsi rester rhétorique et continue d’apparaître comme éminemment chic. Et c’est ainsi que, cette fois encore, rien de nouveau ne sera annoncé à Vienne ou à Londres depuis « l’un des forums les plus prestigieux pour discuter du rôle de la psychanalyse dans la culture contemporaine » [2]. La pandémie n’y change rien. On en reste à une critique sociale prétendument freudienne fondée sur l’existence séparée de l’histoire, de la société et de la psychanalyse. Non seulement Rose aura ainsi, par sa conférence, mis une fois de plus la psychanalyse à l’abri du danger, et surtout se sera mise elle-même à l’abri, mais elle aura en outre sauvé la cerise sur le gâteau, qui a toujours été la préoccupation majeure de ceux qui, psychanalystes ou non, prétendent parler au nom de la psychanalyse, à savoir : le « caractère unique » postulé de l’approche psychanalytique.

Le fait que Jacqueline Rose ne s’adresse pas à son public en tant que psychanalyste n’excuse rien à cet égard. Après tout, elle s’exprime sur la psychanalyse et s’autorise donc à parler au nom de la psychanalyse. Comme de toute personne qui se met dans cette position, nous sommes donc en droit d’attendre d’elle qu’elle ne se contente pas de supposer la nature et la dimension historique et sociale « sans restriction » de la psychanalyse — même et surtout — par temps de pandémie, mais qu’elle l’expose effectivement — avec les moyens de sa doctrine (P. Parin) — et qu’à partir de là, elle sorte elle-même de son abri et prenne position. Et ce d’autant plus que Rose sait très bien souligner que « la catastrophe met à nu les failles économiques et racistes d’une société » [3].  Cela n’augure effectivement rien de bon pour la psychanalyse au XXIe siècle que cette phrase ne fasse de mal à personne, même chez Rose, qu’elle ne soit donc rien d’autre que cosmétique — même et surtout pour les psychanalystes — et qu’elle reste donc en fin de compte du maquillage.

Il s’agit pour Jacqueline Rose rien moins que de démontrer l’actualité de Freud par temps de pandémie de Covid-19 pendant les neuf premiers mois de l’année 2020.

Non seulement la pandémie, selon Rose, « met à nu la psyché » et « fait apparaître pour un bref instant le deuil dans sa forme la plus pure » [4] ; elle met également en évidence « le fait que la mort est quelque chose dont on peut être privé — en tant que mourant, mais aussi en tant que proche » [5] : « L’impitoyable hasard de la mort », lit-on dans un autre passage, « prive les victimes de la pandémie de l’essence de la vie » [6].  Par temps de pandémie, chacun lutte pour « faire coïncider dans une certaine mesure psychiquement la douleur de sa propre vie intérieure et la tragédie qui se déroule devant sa porte » [7].

Face à la prise de conscience que « la mort dans la pandémie n’est pas une façon de mourir » [8], l’« actualité » des réflexions de Freud, menées il y a maintenant plus de cent ans, peut, selon Rose, nous aider à « nous confronter à l’horreur de notre propre époque, où les morts irreprésentables sont à nouveau légion » [9]. Et c’est ainsi qu’elle se tourne vers ce « point culminant » des « réflexions » du fondateur de la psychanalyse « sur la topographie de l’esprit » [10], où celles-ci vont de pair avec une « philosophie du deuil » [11], dans laquelle Freud, avec l’hypothèse de la pulsion de mort [12], oppose il y a exactement cent ans l’insupportable « mort comme résultat d’une série de hasards » à la « mort comme compagne silencieuse » à supporter dans la vie [13].

Rose ne déduit pas seulement la « philosophie du deuil » de Freud de « la tragédie domestique » [14] qui se déroule dans la famille de Freud.  C’est surtout parce que, pour elle, « la porte de la maison » sépare « la douleur de la vie intérieure » de « la tragédie » qui se déroule dehors, que son propre postulat — selon lequel la « philosophie du deuil » de Freud (1) « s’étend au monde politique extérieur », (2) tient compte aussi bien des « dangers du monde » que de la « détresse extérieure » [15] et (3) reconnaît par conséquent « l’influence du monde sur ceux qui y vivent » [16] — ne peut que retomber dans la psychologie. Ainsi, sa mise en évidence de « la lecture politique de Freud », ponctuellement, et son opinion selon laquelle le travail de Freud constitue également une « tentative de saisir la condition misérable de l’humanité » — caractérisée selon Rose par la « détresse », la « pauvreté », la « misère », le « désagrément », ainsi que par les « catastrophes de l’Histoire » et par le « poids du passé » [17] — en disent moins sur la psychanalyse freudienne que sur la propre notion de la politique de Jacqueline Rose : « Autrefois [1985], c’était l’hiver nucléaire, aujourd’hui c’est la pandémie ou la catastrophe climatique. » [18]. Les « catastrophes de l’Histoire » ne peuvent pas être tenues à distance de manière plus opaque et le « poids du passé » ne peut pas non plus apparaître davantage en apesanteur.

Mais la réduction de la « catastrophe » à son « accompagnateur silencieux », la « tyrannie » [19], est encore plus consternante que la conception anhistorique qui se manifeste ici. A quoi bon découvrir « à quel point Freud devient politique » dans ses textes si, au nom de la psychanalyse, cette « tyrannie » est du même pas personnifiée dans le « tyran » (par exemple : « Trump ») — et que ce qui veut être une analyse s’épuise ainsi définitivement dans la psychologie du monde entier. Cela équivaut à un échec retentissant de toute approche critique dans le camp desdits Freudiens, qui ne peut pas non plus être compensée par le fait que l’on s’imagine pouvoir démasquer le tyran en un tour de main — d’une manière qui se présente comme « psychanalytique » — en le déclarant le « premier hystérique » [20]. Non ! On s’est ici éloigné depuis longtemps de Freud, même quand on pense pouvoir se référer à lui !

Mais, est-ce vraiment tout ce que Freud a à offrir en tant que « penseur de la catastrophe » [21] ? Est-ce vraiment Freud qui pense « un monde figé sous la pression de l’incompétence, du mensonge et du faux triomphalisme », un « monde » divisé entre « une poignée d’avides et de séducteurs sans limites » (une fois de plus, Rose n’hésite pas à énumérer, comme s’il suffisait de se distinguer de cette bande pour se croire en bonne compagnie : « Trump », « Bolsonaro », « Modi », « Erdoǧan », « Orbán », « Duterte »), d’une part, et « des millions de gouvernés » [22], d’autre part ?

Ce qui rend décisif l’échec de Jacqueline Rose avec la psychanalyse n’est pas tant le fait qu’elle prenne clairement position sur l’origine supposée de la « philosophie du deuil » de Freud : elle considère en effet comme « tout sauf dépourvu de plausibilité » que l’émergence du « concept sans équivalent » de la pulsion de mort — et donc, la nouvelle théorie du dualisme pulsionnel — ait un rapport avec la mort soudaine de la fille de Freud, Sophie, décédée de la grippe espagnole [23]. C’est plutôt le fait que son « Penser avec Freud par temps de pandémie » s’éloigne de plus en plus de la raison selon Freud (J. Lacan) et se perd finalement dans l’indéterminé d’une prétendue « vision du monde » [24] freudienne (« plus radicale, plus complète, finalement bienveillante ») qui est due à sa propre lecture de la psychanalyse freudienne. Si l’on admet, comme le fait Rose, que la psychanalyse suppose un « esprit qui s’échappe », un « esprit qui ne peut pas mesurer sa propre douleur » [25], si l’on ne voit la spécificité de la psychanalyse que dans le fait qu’elle reconnaisse « qu’aucun sujet humain n’est épargné par la « perplexité et l’impuissance du genre humain » [Freud] » [26], et si l’on appelle effectivement le concept freudien de la pulsion de mort une « représentation d’un principe démoniaque inconscient » qui « rend la psyché folle » [27] — comment ce qu’elle appelle  un « fil conducteur pour notre temps » [28] peut-il alors, venant de nulle part, mener ailleurs que dans la psychologisation la plus crue des hypothèses fondamentales de la psychanalyse, c’est-à-dire : à l’abolition définitive des présupposés de la psychanalyse ? Dans ce contexte en tout cas, la « supposition selon laquelle la pandémie actuelle nous prive précisément de l’ambivalence du deuil humain » [29] au sens de Freud ne pourra être ni confirmée ni infirmée par Rose.

En fait, le Freud de Jacqueline Rose est aussi peu actuel que freudien. Car ce « fil conducteur », Jacqueline Rose l’a tissé elle-même : Les « idées » de Freud « aident à mettre en évidence la vérité crue de tous ces événements [de la pandémie], pour comprendre à partir de là — et sur leur base — toutes ces facettes de notre monde intérieur qui vivent et meurent dans l’inconscient ». [30]  C’est ce propre « fil conducteur », où les événements extérieurs et les facettes intérieures continuent d’être soigneusement séparés, qui l’éloigne de la psychanalyse et la conduit à une « impulsion humaine d’empathie » [31] finalement détachée des deux.  Les « idées » freudiennes s’y fondent définitivement dans la psychologie d’un nouveau mouvement pour la paix : « Ce n’est qu’en admettant l’attitude ambivalente même à l’égard de ceux que l’on aime le plus, qu’il peut y avoir la moindre possibilité de tendre la main à tous dans le monde — même aux ennemis présumés. » [32] Et c’est ainsi — comme c’est merveilleux ! — que tout à coup même le germe le plus fragile d’un « socius primitif » que Rose voit à l’œuvre dans le texte de Freud est déjà en train de fleurir. La promesse de « nouvelles formes de vie sociale » [33] qui s’y rattache se prétend dès aujourd’hui réalisable — oui, comme par enchantement ! — en « une vie » dans laquelle « la douleur de l’époque est partagée, et à laquelle tout homme peut participer indépendamment de sa race, de sa classe, de sa caste ou de son sexe. C’est sans doute ce que signifie lutter pour un monde où tous sont libres de mourir de leur propre mort » [34].

Si ces mots expriment effectivement le « projet inachevé de la psychanalyse » [35], alors la psychanalyse, pour finir son chemin, doit encore être inventée : car le Freud politique qui, ce faisant, serait en accord avec la raison de sa propre découverte, n’existe pas encore — notamment parce que les psychanalystes eux-mêmes sont aveugles à cet égard. Et ce n’est donc pas parce qu’on l’invoque à nouveau qu’il tombera du ciel, même par temps de pandémie.

Frank Grohmann, 18 janvier 2022


[1] J. Rose, Den eigenen Tod sterben. Denken mit Freud in Zeiten der Pandemie, Turia & Kant, Wien, Berlin, 2021, p. 25.

[2] R. Gallo, »Denken mit Jacqueline Rose: Einleitung«, op.cit., p. 14.

[3] J. Rose, op.cit., p. 34.

[4] Ibid., p. 27.

[5] Ibid., p. 50f.

[6] Ibid., p. 55.

[7] Ibid., p. 61.

[8] Ibid., p. 56.

[9] Ibid., p. 44.

[10] Ibid., p. 48.

[11] Ibid., p. 56.

[12] S. Freud (1920), « Au-delà du principe de plaisir », Essais de psychanalyse, Paris, Éditions Payot, 1981.

[13] J. Rose, op.cit., p. 53f.

[14] Ibid., p. 38.

[15] Ibid., p. 60. Souligné par FG.

[16] Ibid., p. 63.

[17] Ibid., p. 70.

[18] Ibid., p. 72.

[19] Ibid., p. 68.

[20] Ibid.

[21] Ibid., p. 76.

[22] Ibid.

[23] Ibid., p. 46.

[24] Ibid., p. 93.

[25] Ibid., p. 37.

[26] Ibid., p. 38.

[27] Ibid., p. 48f.

[28] Ibid., p. 71.

[29] Ibid., p. 76.

[30] Ibid., p. 77.

[31] Ibid., p. 81.

[32] Ibid., p. 79.

[33] Ibid., p. 81.

[34] Ibid., p. 82.

[35] Ibid., p. 93.

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