« L’Appel des appels » et l’ascension des thérapeutes numérique

On peut remarquer dans le champ social une demande de certaines branches à se voir reconnaître un statut particulier au cœur de la logique marchande, laquelle ne cesse de s’enfoncer dans l’intimité de nos vies. Des artistes, militants, partisans de projets alternatifs, soignants, chercheurs, intellectuels, etc. pensent pouvoir exiger des représentants politiques une exception fondée sur l’idéalisation d’une activité qui serait plus noble que les autres à l’intérieur d’une ontologie du travail non questionnée (pour reprendre ici les mots de Robert Kurz). Ainsi, il est un peu embêtant mais sans doute tolérable que la production de tomates soit soumise à un calibrage répondant aux normes européennes et que le reste soit perdu, cela commence à être franchement gênant quand il s’agit des poulets en élevage intensif, car cela heurte notre sensiblerie animalière, mais passe encore, par contre la chose devient carrément inacceptable quand il s’agit, par exemple, des activités d’art et de soin, de notre « psychisme », de notre « bien-être » et de notre « créativité ». Lorsque la progression de la crise capitaliste rattrape la subjectivité accrochée à ses fonctions comme à une planche de survie, il arrive que celle-ci croit y voir malice ou suprême transgression. Pourtant, ce n’est que la suite logique d’un certain développement historique dont il s’agit d’articuler les catégories opératoires. 

Le slogan « la santé n’est pas une marchandise » implique que la santé est un bien suprême au-dessus de la marchandise ordinaire, mais que le reste, donc, peut quand même rester une marchandise. Or la société de marchandise est un « fait social total ». Elle n’a que faire de nos idéalisations personnelles et de nos préférences affectives : elle marchandisera tout ce qu’il y a à marchandiser. Il est impossible de s’en prendre « à moitié » à la société de marchandise en essayant seulement d’y sauver sa peau. Réclamer un statut spécial ressemblerait ici à essayer d’obtenir un meilleur morceau de viande que les autres dans la cantine infecte d’une prison politique, au prétexte qu’on sait faire de la musique. C’est au mieux de l’opportunisme. Mais certains font passer cela pour un combat émancipateur et digne des plus hautes valeurs.

Le collectif L´Appel des appels qui s’est constitué en 2008 autour des psychanalystes Roland Gori et Stefan Chedri en constitue un exemple pathétique. « Nous, professionnels du soin, du travail social, de la justice, de l’éducation, de la recherche, de l’information, de la culture et de tous les secteurs dédiés au bien public, avons décidé de nous constituer en collectif national pour résister à la destruction volontaire et systématique de tout ce qui tisse le lien social. Réunis sous le nom d´Appel des appels, nous affirmons la nécessité de nous réapproprier une liberté de parole et de pensée bafouées par une société du mépris. » Il s’agit, peut-on lire aussi, de « remettre de l’humain au cœur de nos pratiques » [1]. Ces lignes creuses qui voudraient se constituer elles-mêmes en méta-appel, montrent que les auteurs n’analysent pas le système dans lequel ils vivent, et dont ils exhibent ici platement les valeurs éculées de l’humanisme abstrait : grande gueule sans arrêt rebouchée par la progression inexorable de la crise globale. Outre que l´Appel des appels trahit le mot de Lacan selon lequel « il n’y a pas d´Autre de l´Autre », il est clair que personne n’entendra cette invocation emphatique lancée dans le vide, puisqu’il n’y a personne en face que des « masques de caractère » (Karl Marx). C’est ainsi que l´Appel croit pouvoir s’adresser aux « Pouvoirs Publics » tout en accusant immédiatement après le « Pouvoir » d’imposer « son idéologie de l’homme économique ». Selon cette vision circulaire, on pourrait donc opposer les « Pouvoirs publics » au « Pouvoir », lequel serait lui-même à la solde du capitalisme financier, comme nous l’apprend une publication du collectif. Le manifeste Politique des métiers [2] diffusé par l´Appel explicite ainsi sa vision de la situation : « Ces choix successifs [ceux du New Public Management], pris pourtant par des gouvernements politiquement différents, ont sciemment adopté une certaine culture de l’entreprise et organisé une authentique colonisation des services de l’État par la logique du marché. » C’est encore une fois les bons « métiers » qui se dressent contre le méchant capital (celui de la « financiarisation hégémonique », nous dit-on juste après), ignorant leur commune enveloppe sociale. Le fétichisme du travail qui est au fondement de la société capitaliste y est excepté de toute analyse critique.

Car comment les « Pouvoirs Publics » pourraient-ils être indépendants du « Pouvoir », et comment ce dernier pourrait-il être indépendant du fonctionnement de la machine capitaliste ? Cela n’est expliqué nulle part, car c’est là un credo qui ne fait que tourner depuis des lustres dans les discours de gauche et qui ne semble exiger aucun effort de vérification théorique. C’est un peu comme si un psychanalyste accueillait un nouveau candidat en lui disant : « Vous avez un peu de bon sens quand même ? Veuillez arrêter tout de suite vos habitudes déraisonnables ! » Cette injonction n’a aucun sens pour un psychanalyste qui prend au sérieux l’hypothèse de l’inconscient. Mais bizarrement, elle redevient possible dès qu’un psychanalyste prend la parole sur la place publique. L’inconscient n’est-il donc qu’une histoire de divan et rien de plus ?

La psychanalyse peut-elle se détourner de l’analyse des mythes qui structurent la civilisation où elle est apparue ? L’indépendance des institutions politique et l’idéologie de la souveraineté (y compris « démocratique ») fait partie de l’attirail mythologique moderne : c’est aussi ce que la psychanalyse est venu subvertir en décalant le sujet de sa pseudo-souveraineté. Pourquoi cette critique cesserait-elle d’être pertinente dès qu’on sort du cabinet analytique ? Elle a au contraire une portée au-delà de l’analyse individuelle. Les différentes sphères fonctionnelles de la société capitaliste ne sont pas indépendantes les unes des autres, quand bien même la technoscience morcellerait ses objets de recherche et d’intervention jusqu’à la poussière. L’ontologie moderne vise chaque objet dans son identité à soi, indépendamment de ses liens dynamiques et enchevêtrés avec son environnement, lesquels ne sont alors étudiés que comme des caractéristiques supplémentaires de son identité. Les sciences humaines participent de cette logique à chaque fois qu’elles extraient leur objet du système où il évolue comme si cet objet était auto-consistant et à lui-même sa propre origine. Mais de même qu’on ne parle pas en psychanalyse du sujet comme s’il était à l’origine de lui-même, on ne peut pas parler de la souveraineté politique comme si elle était à elle-même son propre fondement. « L´État moderne ne pourrait se mouvoir sans les médiations sociales capitalistes. La forme de l’agir collectif sous le capitalisme est donc nécessairement l’appendice du mouvement de la valorisation. Sans ponction fiscale sur la valorisation, sans dépense de la future valorisation escomptée (sous la forme de la dette d´État), pas d’agir collectif possible dans le monde moderne. (…) Lorsque la valorisation commence à ralentir, l’économie limite et étouffe toujours plus l’espace d’action de la politique. (…) Cette souveraineté limitée est toujours l’expression de la soumission de l´État à ses propres conditions de possibilité [3]. »

Combien de temps durera encore ce cirque pour la reconnaissance de la part de psychanalystes que leur « profession » aurait dû avertir de certaines impasses ? Quand donc les « psycho-quels qu’ils soient » se rappelleront-ils qu’ils « n’ont pas à protester, mais à collaborer » puisque « qu’ils le sachent ou pas, c’est ce qu’ils font [4] » (et l’on sait combien le mot de collaboration est historiquement chargé en France) ?

Les auteurs de l´Appel des appels et tous ceux qui ne demandent qu’un supplément d’âme pour le capitalisme en sont quitte pour avoir crié plus de dix ans dans le désert, comme le montre la progression de la barbarisation. Ces revendications ne veulent rien savoir du fait que la logique de valorisation de la valeur ne connaît aucune limite morale, que ceci est dans la nature du capitalisme au moins depuis l’émergence du capitalisme industriel (et non pas seulement depuis l’époque néolibérale), qu’elle se reproduira et s’étendra jusqu’à la dernière parcelle exploitable et jusqu’au plus intime de nous-mêmes si nous ne l’arrêtons pas entièrement et non partiellement. Dans cette perspective, libérer la tomate et l’humain constitue une seule et même visée — d’un certain point de vue s’entend — et ceci sans même qu’on ait besoin de se prétendre un « écologiste radical ». L’universalisme négatif du capital ne cesse de repousser ses propres limites, non sans se rendre inattaquable au nom de sa propre « éthique » managériale et instrumentale. De manière perverse, le « consentement » est ainsi de plus en plus exigé à un client, un patient, un usager, qui ont perdu jusqu’à la notion de ce à quoi, en fait, ils « consentent » en cliquant distraitement sur une option. Le capitalisme ne peut se reproduire qu’en élargissant sans cesse son horizon, lequel passe aujourd’hui par la disruption permanente et accélérée de toutes les limites techniques atteintes à chaque instant ; chaque entreprise particulière tente de rester compétitive sur un marché pris dans une concurrence sauvage, au fur et à mesure que s’accentue l’expulsion du travail humain productif et la désubstantialisation consécutive de la masse totale de valeur (celle-là même qui assure la reproduction du système dans son ensemble, c’est-à-dire aussi les fonctions de l´État). Les activités improductives — au sens capitaliste du terme — sont donc forcément les premières visées par les politiques d’austérité. Comment en serait-il autrement ? 

La psychanalyse, l’art et le soin ne constituent donc aucune exception. S’il est souhaitable de continuer à les pratiquer en dépit des « attaques » dont elles font l’objet, ces pratiques ne peuvent exiger la reconnaissance d’un système qui ne les reconnaîtra jamais et qui finira par les faire taire tout à fait. Il ne s’agit pas en premier lieu d’un « Pouvoir imposant son idéologie », mais d’un rouleau compresseur qui ne sait même pas sur quoi il passe. Les idéologies de ses officiants ne seront pas égratignées par des contre-idéologies de crise particularistes ou identitaires, y compris les identités professionnelles qu’invoque l´Appel des appels. Ce sont finalement les chiffres de l’économie et à terme, les algorithmes, qui viendront au mieux y répondre sous la forme, sans doute, d’un écho mécanique renvoyé à une humanité obsolète. Car le combat de l´Appel des appels positive un domaine immanent de la totalité négative dont il fait partie, comme le font tous les combats sectoriels qui s’attachent à conserver un moment dépassé d’une dynamique qui, elle, ne connait pas de halte. Ils méconnaissent ainsi que leur véritable fossoyeur — qui n’est pas le pouvoir mais l’impératif de valorisation capitaliste comme fin en soi abstraite — a toujours déjà une longueur d’avance sur leur revendication.

La pandémie actuelle a par exemple légitimé l’accélération de la numérisation du monde au nom d’un intérêt sanitaire supérieur. Même les psychanalystes ne sont plus gênés du tout de proposer des « colloques internationaux en ligne » assortis d’un lien zoom, sans se demander à quoi riment ce business et cette dématérialisation de nos activités auxquelles, eux comme les autres, participent avant de s’énerver ensuite contre la technocratie. Mais après tout, si nous n’avons plus besoin de partager une pièce pour nous « rencontrer », pourquoi serait-il tabou de faire des thérapies en ligne ? D’ailleurs, pourquoi pas carrément un traitement de la souffrance psychique par chatbot ? Arrière, monstre de technocrate — diront peut-être les psychanalystes appeleurs — touche pas à mon « métier » !

Woebot aus États-Unis, MindBeacon au Canada, Deprexis en Allemagne, Owlie en France : ces programmes d’accompagnement psychique numérique, gratuits ou remboursés, se justifient désormais : 1/ par la nécessité de réduire les contacts physiques durant la pandémie ; 2/ par l’existence de longue listes d’attentes pour obtenir un rendez-vous avec un thérapeute humain dans une période où les demandes de thérapie explosent ; 3/ par la nécessité de réduire les coûts, pour la communauté comme pour le patient ; 4/ mais aussi par la prétendue nécessité d’accorder aux patients un accompagnement 24/24 (ce qui signifie ipso facto une connectivité ininterrompue supposée pallier une absence de liens humains). Un article scientifique sur le sujet ne craint pas d’affirmer l’efficacité supérieure de cette forme d’accompagnement en première intention pour la dépression et l’anxiété, qui s’avère une « méthode idéale pour fournir des soins de santé mentale efficaces à grande échelle [5] ». De son côté, l’inventeure du chatbot Woebot — juge et parti de sa propre invention — se félicite des résultats (4,7 millions de messages échangés avec le thérapeute digital depuis sa création) et affirme : « Nous n’avons tout simplement pas assez de cliniciens et de spécialistes pour traiter tout le monde [6]. » Y aurait-il de plus en plus de gens dépressifs et anxieux ou de moins en moins d’offre en santé mentale ? Ou bien est-ce que le chatbot fabrique une nouvelle maladie, celle de la dépendance 24/24 à un accompagnement digital qui devient, dès lors, nécessairement irremplaçable par un humain ? En France, la psychologue Clara Falala-Séchet, co-créatrice du chatbot Owlie, se moque ouvertement de « papa Freud qui nous reçoit une fois par semaine sur son divan » en faisant « hum » [7]. Le chatbot thérapeutique, lui au moins, ne lâchera jamais son patient.

Voilà aussi ce que précise la page d’accueil du produit Aury développé en coopération avec l´Université Humboldt de Berlin, soutenu par le Sénat de Berlin et le Ministère Fédéral allemand de l´Économie et de l´Énergie : « Aury sera mis à l’essai à l’université Humboldt de Berlin entre octobre 2021 et mars 2022. Les patients et patientes du service ambulatoire de l’université Humboldt utilisent Aury durant la période où ils sont sur liste d’attente avant le début de la thérapie, et ils feront l’objet d’un diagnostic complet avant et après cet essai [8]. » Il est dit que ces entretiens numériques ne sont pas sensés remplacer une thérapie. Le mode d’emploi est le suivant : « Aury est un chatbot et ta conseillère numérique, qui peut t’aider en cas de symptômes de troubles anxieux ou de dépression. Aury te propose un programme d’aide psychologique basé sur la thérapie cognitivo-comportementale et développé à l’université Humboldt de Berlin. Tu peux suivre le programme d’aide durant 4 à 8 semaines sur ton smartphone ou ton PC. Pour cela, tu te connectes régulièrement et tu mènes des conversations par chat avec Aury. Une conversation dure entre 10 et 15 minutes. Pour qu’Aury puisse t’aider au mieux, nous te recommandons de lui parler quotidiennement. Au cours des entretiens, tu apprendras des choses importantes sur ta santé mentale, tu recevras des conseils pour gérer les symptômes et tu feras des exercices pour appliquer ce que tu as appris au quotidien. Les contenus d’apprentissage sont répartis en 6 thèmes que tu peux suivre en fonction de tes intérêts : sommeil, anxiété, soucis et ruminations, dépression, communication et conflits, ressources. De plus, Aury te demande régulièrement si tu te sens bien et analyse tes réponses. Après 4 à 8 semaines, tu recevras un bilan des contenus que tu as suivis et de ton bien-être. Tu peux donner ce bilan à ton ou ta thérapeute [9]. » Comme chacun peut le vérifier en se rendant sur le site, ceci n’est pas de la science-fiction ; c’est le monde dans lequel nous sommes et dans lequel certains espèrent encore « remettre l’humain au centre ». Ils n’auront bientôt plus que des robots pour leur répondre !

La psychanalyse n’est pas une pleurnicherie humaniste mais une méthode de déchiffrement des symptômes. Elle dispose de concepts articulés, comme celui de pulsion, d’inconscient, de moi, de surmoi, de désir, de chaîne signifiante… Elle ne réduit jamais les plaintes d’un sujet à une explication psychologique ni au primat d’une instance psychique sur les autres : aussi pourquoi devrait-elle retomber dans le psychologisme ou le politisme dès qu’on passe la porte du cabinet ? Freud a émis des hypothèses sur le « développement culturel » qui n’étaient pas des généralités morales ; à nous de reprendre ce chantier avec les moyens théoriques d’aujourd’hui, et notamment en nous efforçant de pénétrer le fonctionnement du capitalisme de manière aussi rigoureuse qu’on s’efforce d’entendre un analysant et de mettre à l’épreuve nos concepts habituels. La psychanalyse ne mobilise pas une « partie du moi » contre l’autre. De même, il n’y a pas de rigueur à invoquer une sphère sociale contre une autre, par exemple la « politique » contre « l’économie » (et encore moins certaines « catégorie socio-professionnelles » contre les autres), dans la méconnaissance de leur fonctionnement systémique. Il faut que la psychanalyse se mette à l’étude du système qui lui a — de manière assez courte — concédé une place qu’elle y a définitivement perdue. La critique freudienne de la religion, des formations collectives comme l’Église et l’armée, de l’identification au chef, de la guerre et du malaise dans la culture (assorti de ses fausses solutions) n’en était que le début.

Sandrine Aumercier, 3 février 2022.


[1] Voir (souligné par nous) : http://www.appeldesappels.org/

[2] Politique des métiers, Paris, Mille et une nuits, 2011.

[3] Clément Homs, « La politique et l´économie : deux faces d´une même pièce », dans Misère de la politique, divergences, 2017, p. 39-40.

[4] Jacques Lacan, Autres écrits, Seuil, 2001, p. 517.

[5] Voir : file:///Users/admin/Desktop/jamapsychiatry_rollman_2017_oi_170080.pdf

[6] Voir : https://www.wired.com/story/therapist-in-chatbot-app/

[7] Voir « L´intelligence artificielle au service des patients » : https://www.youtube.com/watch?v=MlsP8yX96sg

[8] Voir :  https://aury.co/#Produkt

[9] Ibid.

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