« A Wall is a Wall is a Wall … » — ou comment exorciser la psychanalyse de ce côté-ci du mur

Mur, près de Brownsville, Texas, 2013. (© Richard Misrach. Courtesy Fraenkel Gallery, Pace / MacGill Gallery, and Marc Selwyn Fine Art)

Lors de la conférence de juillet 2021 intitulée « The Walls Within: Working with Defenses against Otherness [Le mur intérieur: travailler avec les défenses contre l’altérité] », la Société Internationale pour l’Étude Psychanalytique de Organisations avait formulé ainsi son invitation :  

« Les murs — intérieurs ou extérieurs — ne sont pas intrinsèquement bons ou mauvais : les dirigeants de la République démocratique allemande ont déclaré que le mur de Berlin était une « frontière de paix » et une « barrière antifasciste » bien qu’étant en fait une frontière fermée pour la plupart de ses citoyens. Au sens premier, un mur est une partie essentielle de la maçonnerie, une structure de pierres utilisée pour la sécurité extérieure formant les fondations des maisons et entourant les lieux à l’intérieur desquels nous construisons la confiance les uns envers les autres. Il est intéressant de noter qu’il existe de nombreux types de murs différents : pour de nombreux Juifs, le mur des Lamentations à Jérusalem symbolise l’alliance éternelle et existante de Dieu avec son peuple. La muraille de Chine est un symbole de la puissance d’innovation du pays, tandis que le mur de Berlin est devenu aujourd’hui le symbole de la victoire pacifique sur la division de l´Allemagne. Et pourtant, les cercles conspirationnistes peuvent former des murs de protection contre la pensée libre comme ceux contre la dictature nazie autour de l’officier de l’armée allemande Stauffenberg ou le groupe de la Rose blanche autour de Sophie Scholl. Si les murs peuvent offrir une protection, cependant, ils peuvent également fonctionner pour maintenir l’étranger à distance, excluant « l’altérité » dans les prisons, les camps, ou dans les nombreuses formes subtiles de discrimination quotidienne. Comment les nouveaux murs renvoient-ils la réflexion à des temps qu’on croyait révolus ? Même lorsque les murs « externes » promus par les leaders néo-autoritaires ou populistes et leurs idéologies ne sont pas omniprésents, ils contribuent aux murs « internes » sous la forme d’un sentiment d’identité qui supprime et exclut tout désaccord critique afin de protéger une pseudo-unité qui supprime la séparation et la différence à l’intérieur. Quand les murs soutiennent-ils la liberté — et quand deviennent-ils une entrave à la liberté ? Bien souvent, les murs ne sont pas faits de briques mais de fantasmes ou de signes et fonctionnent comme un écran de projection. L’expérience clinique de Freud l’a amené assez tôt à comprendre que les perceptions ont tendance à couvrir d’autres pensées en projetant des fantasmes les uns sur les autres. Cependant, contrairement à la projection des fantasmes, Freud a montré dans L’interprétation des rêves comment la parole, c’est-à-dire la transmission du désir, doit l’emporter sur un mur intérieur — il l’a appelé instance de censure. Dans le rêve, cela réussit lorsque le désir inconscient acquiert une reconnaissance à travers quelque chose d’indifférent — les restes diurnes — à condition que cet indifférent soit organisé dans un système symbolique. Dans Au-delà du principe de plaisir, Freud en est venu à concevoir une pulsion de mort qui peut être comprise comme un désir d’immédiateté pure. Cette aspiration exige cependant l’anéantissement des processus de médiation symboliques et imaginaires par lesquels les gens coordonnent leurs relations dynamiques et complexes. Nous pouvons le voir dans le passage d’un désir de ce qui est encore à connaître à une immédiateté de l’affect qui apparaît, par exemple, dans les supports assistants qui ne sont pas basées sur l’écriture mais sur des images, des icônes, des sons et des voix et qui rendent donc les compétences de lecture plus ou moins superflues. Par conséquent, les complexités de la politique, de l’éducation, de la sexualité et des écosystèmes pourraient bientôt devenir obsolètes. Cela peut-il également signifier la fin des explorations psychanalytiques ? Dans le contexte de ces changements sociaux et techniques associés au Nouveau Travail, à l’Industrie 4.0 ou à la numérisation, il y a une vive discussion parmi les membres d’ISPSO sur la psychanalyse contemporaine. Ceci semble légitime et peut aussi conduire à des questions comme celles-ci : quel effet cela a-t-il sur les frontières entre thérapie et coaching alors qu’un nombre croissant de clients souffrent de symptômes de tension en raison de l’augmentation des niveaux de stress et de pression au travail ? Ou, en termes d’organisations et de leurs écosystèmes : comment pouvons-nous, en tant que consultants et coachs psychanalytiques, entrer en relation avec le désir inconscient du citoyen-client qui est devenu crucial pour le développement des marchés numérisés ? En suivant leurs désirs, non seulement les murs existants autour des marchés et les défenses contre les innovations tombent, mais d’autres questions peuvent émerger qui remettent en cause les hypothèses unilatérales engendrant les inégalités économiques, l’égalité des sexes ou le changement climatique. Nous aimerions vous inviter à contribuer à un programme passionnant dans lequel nous pourrons explorer ces questions et d’autres, afin de gagner une compréhension plus large des murs intérieurs comme défenses contre l’anxiété, l’innovation et l’altérité. Explorer ensemble notre contribution psychanalytique au travail sur les défenses contre les murs intérieurs en chacun de nous ainsi que dans nos communautés, nos organisations et dans la société. » [1]

Nous avons ici un exemple typique de ce qui se passe lorsqu’on pense vouloir polir et faire briller ses propres déclarations en se référant à la psychanalyse freudienne : la formulation du problème dont il s’agit ici est loin d’être affûtée, elle est au contraire si lisse que dès l’instant suivant, tout est dit. Ce que l’on croit comprendre glisse inexorablement et de plus en plus vite vers un gouffre qui, juste après, engloutit en même temps que la soi-disant actualité, celui envers qui on croit pourtant se comporter de manière critique. Plus la propre prise de position est purifiée avec zèle, plus les contours des rapports sociaux disparaissent, mais aussi ceux de la psychanalyse. Cela ne peut évidemment pas se faire sans que les concepts psychanalytiques accumulés ne soient tordus et déformés jusqu’à ce qu’ils se brisent. Que l’on pense alors, depuis un camp de freudiens autoproclamés — comme c’est le cas ici —, pouvoir nous faire passer les fragments pour le tout, tel est le véritable scandale, qui doit être nommé comme tel.

La référence à l’actualité se porte toujours volontiers sur les « assistants numériques », qui sont ici aussi tout simplement supposés favoriser une « immédiateté de l’affect ». La supposition qui s’ensuit, selon laquelle la « complexité de la politique, de l’éducation, de la sexualité et des écosystèmes » pourrait être « bientôt dépassée » en raison de cette immédiateté, semble tomber tout à fait du ciel. La première objection à cette approche est qu’il semble que nous n’ayons plus besoin de l’attendre ! Dans la mesure où la « complexité » en question ne sera pas seulement rendue obsolète par les « assistants numériques », mais que son prétendu critique s’est déjà chargé de cette tâche – en renonçant d’emblée à élaborer et ensuite à interroger la « complexité » qui n’est plus qu’un postulat – mais en la divisant d’un seul geste en « politique, éducation, sexualité et écosystèmes ». Comme toujours, on y retrouve la meilleure défense contre toute confrontation et discussion avec la socialisation négative ! En d’autres termes, on ne qualifie la totalité sociale de « complexe » que si l’on n’en a pas soi-même la moindre idée.

Ce renoncement et cette défense ne laissent alors qu’une seule voie ouverte, et elle éloigne à trois égards de la psychanalyse, plus précisément elle emporte dans la direction exactement opposée, celle de la psychologisation introspective.

1) D’une part, dans le sens de l’inquiétude apparemment pressante qui surgit toujours à cet endroit – et qui concerne toujours le sauvetage de la propre peau : « Est-ce que cela peut aussi être la fin des explorations psychanalytiques ? » demandent alors les psychanalystes avec effroi. Mais leur effroi ne serait-il pas d’autant plus grand s’ils reconnaissaient et admettaient qu’en fin de compte, c’est eux-mêmes qui tiennent cette fin entre leurs mains ? Car en effet, il n’y aura d’ « exploration psychanalytique » — disons, dans la soi-disant actualité — que tant que les psychanalystes prendront position à ce sujet avec les moyens de leur propre doctrine (P. Parin). Mais dès qu’ils l’ont perdue de vue, les incantations ne sont plus d’aucun secours.

2) D’autre part, à cause d’une approche qui jette l’objet examiné de manière anhistorique dans un seul panier analogique : « le mur de Berlin … le mur des lamentations … la Muraille de Chine … ». Non seulement l’objet examiné devient ainsi sa propre métaphore, c’est-à-dire une absurdité, mais cette approche catapulte aussi inévitablement l’enquêteur dans la perspective apolitique avec laquelle il considère désormais son objet : « Les murs ne sont pas intrinsèquement bons ou mauvais », ils « peuvent offrir une protection, mais ils peuvent aussi servir à tenir l’étranger à distance ». La seule chose qui reste à objecter à un tel lieu commun est précisément l’élément décisif — tout à fait perdu de vue cependant — à savoir que cette question dépend toujours et de manière non négligeable de quel côté du mur on se trouve.

3) Enfin, la privatisation des rapports qui a lieu ici culmine dans le fait que l’on se détourne complètement des « murs extérieurs » pour ne plus se tourner que vers les « murs intérieurs ». Le dernier tour de passe-passe — maintenant que toutes les ficelles commencent à se rompre — a lieu pour ainsi dire dans son propre manège et fait sortir du chapeau la « censure (des rêves) » de Freud comme « mur intérieur ». Mais ce qui est censé être un adoubement par le vocabulaire psychanalytique se révèle ici aussi être un appel d’air : car nulle part Freud ne nomme la censure en tant que telle une telle instance, mais pour lui la censure est et reste une instance du moi. Chez Freud, aucun mur n’est vraiment plus intérieur que ce moi ! Le fait qu’une telle instanciation du concept de censure soit tirée du chapeau révèle donc uniquement à quel point on a besoin ici de tendre la pensée freudienne à l’extrême.

Tandis que les acrobates se plient ainsi — vers l’intérieur — et finissent par tomber dans le vide, non seulement leur propre manège plane depuis longtemps au-dessus des « faits psychanalytiques » (S. Freud), mais l’instant d’après, les concepts auxquels on croit s’accrocher se brisent également. Y a-t-il chez Freud une « pulsion de mort qui peut être comprise comme la nostalgie d’une pure immédiateté » ? On est vraiment arrivé à l’exact opposé de ce qu’a produit la pensée psychanalytique, et donc sur le point de laisser cette dernière en rade une fois pour toutes.

Cette psychanalyse « contemporaine », si souvent invoquée, est à ce point hors du temps qu’elle n’a plus rien de contemporain.  Car là où les « frontières entre thérapie et coaching » tombent et où l’on ne se pose même plus la question de celles de la psychanalyse, là où la rencontre se fait désormais entre « consultants psychanalytiques » et « citoyens-clients » qui se donnent la main dans les organisations d’entreprise, le bon vieux Wunsch freudien — même revêtu de l’habit involontaire du désir lacanien — ne sauve pas la psychanalyse : car le désir en tant qu’inconscient n’intéresse plus que ce « citoyen-client ». Il est donc déjà mis à nu dès le début. Et même du désir compris comme une sorte de lourd travail (S. Freud), il ne reste plus aucune trace dès que la poursuite de celui-ci a pour but de faire tomber « les mécanismes de défense contre les innovations » et « les murs existants autour des marchés », de préférence d’un seul coup, bien sûr. Il n’y alors plus rien à attendre d’une « contribution psychanalytique » digne de ce nom. Est-il dès lors possible d’imaginer que ce dont on a effectivement discuté lors du congrès de l’été dernier consistait à détourner autant que possible l’attention du fait que derrière l’un ou l’autre numéro de cirque bon marché se cachait en fin de compte une seule et même stratégie de management coûteuse ?

Frank Grohmann, 23 février 2022


[1] Exposé du 37ieme colloque de l’ISPSO (du 5 au 11 juillet 2021): « The Walls Within: Working with Defenses against Otherness ». https://am2021.ispso.org/introduction-to-the-theme/

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