Plus vert, tu meurs !

Depuis des années, il ne se passe pas un jour sans que les médias nous rebattent les oreilles de la crise climatique. Températures sans précédent, état d’urgence dans l´Italie du nord, feux incontrôlables, assèchement des cours d’eau et tension hydrique, agriculture gravement affectée, progression de la faim dans le monde, etc. : il est maintenant banal de nous infliger le catalogue des catastrophes et les climato-sceptiques sont désormais exposés à la vindicte officielle. Mais combien de temps accepterons-nous encore cette forme de terreur, qui présente à peu près comme fait accompli la destruction des bases de la vie, tout comme il est quasiment « admis » de vivre sans frémir sous la menace de déclenchement d’un conflit nucléaire ? En même temps, chacun, de droite ou de gauche, se rengorge d’une progression de la « prise de conscience climatique » et ajoute volontiers sa voix au concert de déplorations et de recommandations. Les patrons français des fournisseurs d’énergie se fendent même d’un appel à réduire la consommation privée pendant que d’autres fustigent leurs bénéfices et que les gouvernements font des numéros d’équilibriste.

Parallèlement, l’invasion russe de l´Ukraine vient poser la question de « l’indépendance énergétique », et il ne se passe pas un jour sans que ce thème ne fasse, lui aussi, les gros titres, entre moralisation ciblée des approvisionnements, annonces de grands changements dans la politique énergétique et incitations hypocrites à la sobriété. À l’image des publicités pour la crème glacée obligatoirement assorties d’une recommandation à consommer « cinq fruits et légumes par jour », le temps n’est pas loin où chaque incitation à consommer sera accompagnée d’une incitation à rester sobre. Chaque fait et geste devra par exemple remplir la condition de « zéro émission nette » de gaz à effets de serre qui n’est qu’un savant calcul destiné à « compenser » les émissions, et non à les supprimer. Cette consécration de l’injonction contradictoire manifeste de manière aiguisée le traitement de la contradiction réelle, qui met tout en œuvre non pas pour sortir de cette équation impossible, mais pour la pérenniser.  

« Il faut sauver l´Ukraine » joue donc à peu près le même rôle que le mantra « il faut sauver le climat » : ce qu’il faut, semble-t-il, c’est crier deux fois plus fort notre détermination collective inébranlable à faire triompher la « démocratie », « l´État de droit », « la paix internationale », la « transition écologique » et ainsi de suite. Peut-être que plus on le hurle sur tous les toits, plus on finira par y croire ? Las, le monde s’enfonce dans une crise énergétique qui n’est qu’une des manifestations — mais pas des moindres — de sa crise structurelle. Pour la commission européenne, c’est la faute à Poutine. Pour le patron de Total, il faut responsabiliser la consommation des individus. Pour les citoyens, le gouvernement faillit à leur garantir des prix stables et des approvisionnements sécurisés. Pour les écologistes, c’est la faute au manque de volonté politique à mettre en place la « transition » tant annoncée. Un méta-niveau d’analyse doit nécessairement souligner que le point de vue des intérêts privés en concurrence conduit chacun à attribuer cette crise structurelle à quelque autre choisi dans l’éventail des défenseurs d’intérêts soi-disant opposés, sans jamais nommer cette crise pour ce qu’elle est : l’impasse éclatante d’une contradiction fondamentale qui ne sera pas résolue en jetant la pierre sur tel ou tel porteur de fonction ni en raffinant les bilans comptables.

Toutes ces injonctions contradictoires vont de pair avec la « contradiction en procès » du capital [1], c’est-à-dire avec une « contradiction immanente » [2] à la production capitaliste. Marx désigne par là une contradiction en soi ou une auto-contradiction élémentaire, débouchant non seulement sur des crises périodiques, mais qui, d’une crise à l’autre, s’avance sans issue vers l’impasse évoquée plus haut, comme borne interne absolue du mode de production capitaliste. [3] La contradiction fondamentale du capital à la fois exige et capte la force de travail, et à la fois l’exclut à l’échelle globale. Elle promet la participation et réalise la superfluité. Elle promet la richesse sociale et réalise la déchétisation du monde. Les divers raffinements du traitement de cette contradiction, en soi sans issue, sont la chose du monde la mieux partagée par les sujets de la marchandise.

Dans ce contexte, la décision prise par la Commission européenne et votée le 6 juillet 2022 par le Parlement européen, d’inclure sous certaines conditions — tout à fait manipulables — le gaz naturel et le nucléaire dans ladite « taxonomie verte », ne fait que tomber le masque de cette gigantesque farce climatique et de la tout aussi gigantesque farce de l’indignation antirusse qui tient les Occidentaux en haleine depuis plus de quatre mois. Dans le même temps, le président Macron entend nationaliser EDF pour financer la construction de nouveaux EPR, alors même que presque la moitié du parc nucléaire français est à l’arrêt pour des problèmes de corrosion inexpliqués, que les épisodes de sécheresses toujours plus fréquents menacent les processus de refroidissement et que le problème des déchets nucléaires n’est en rien résolu. « C’est quand même fou, s’emporte François Chartier de Greenpeace. Le même jour, Élisabeth Borne affirme dans son discours de politique générale que la France va sortir des énergies fossiles alors qu’en même temps ses députés européens votent le projet de taxonomie pour inclure le gaz dans les énergies vertes, puis le lendemain le gouvernement propose cet article en faveur du GNL dans le projet de loi ˝pouvoir d’achat˝. Si on était naïf, on pourrait dire qu’il nage en pleine contradiction, mais si on est lucide, on voit bien qu’il se moque de nous. » [4] Le gouvernement se moque-t-il de nous, vraiment ? Ou n’est-ce pas plutôt qu’il nous sert exactement ce que chacun attend, à savoir une énième tentative de solution à l’un des effets inéluctables de la contradiction fondamentale ? Qui est donc l’idiot de l’histoire ?

Ces farces montrent clairement que celui qui reste sourd et aveugle à l’auto-contradiction interne du mode de production capitaliste, fondement absolu de la crise structurelle, n’aura aucune notion non plus de son propre traitement de la contradiction (voir ci-dessus). Ceci n’apparaît nulle part aussi crûment que dans la « politique en tant que forme d’action sociale » — qui s’ignore — « de traitement permanent de la contradiction ». Mais en réalité, celle-ci a lieu dans toutes les sphères sociales, et s’accompagne aussi bien de l’application croissante de « présupposés ontologiques et anthropologiques fondamentaux (par exemple l’homme comme sujet abstrait d’intérêts) », que d’une « idéologisation du rapport-fétiche en général en bien commun » [5] qui se répand conjointement. Les farces ont donc toujours un noyau qui est loin d’être risible, car c’est aussi là que se joue la « reproduction dans le capitalisme », — qui « est toujours aussi traitement de la contradiction et interprétation-réelle en procès du monde et de lui-même — mais par là également elle-même transformation permanente du monde, à savoir transformation interprétative. Cela signifie que les formes catégorielles du capitalisme et le rapport de dissociation qui lui est lié sont présupposés ontologiquement, et la transformation du monde advient comme interprétation-réelle, se développant historiquement ˝sur˝ et ˝dans˝ ce rapport de forme ». [6] Ce qui aboutit à ne faire que tourner en rond autour de ce rapport de forme.

Il semble ici qu’il n’y ait aucune limite, même à l’obscénité « verte ». Si le gaz naturel et le nucléaire peuvent être « propres », que dire du méthane par exemple ? Après avoir rappelé en début de film que le méthane a, à court terme, un pouvoir de réchauffement sur le climat au moins vingt fois supérieur au gaz carbonique, même si sa combustion dégage environ deux fois moins de CO2 que le pétrole, les réalisateurs de « Méthane, rêve ou cauchemar ? » (Pascal Cuissot, Luc Riolon, Rachel Seddoh, 2013) pouvaient conclure sans ciller : « Les responsables nippons affirment que quelques années et des avancées technologiques seront encore nécessaires pour parvenir à l’exploitation industrielle des hydrates de méthane [nécessitant l’exploitation risquée des fonds marins]. Un grand pas vient d’être franchi pour en faire l’une des énergies de transition vers un futur sans hydrocarbures ; un futur dont les terriens et le climat de la planète ont un si grand besoin. » Parier sur l’exploitation d’un hydrocarbure pour construire un futur sans hydrocarbure ne semble même pas poser de problème logique ou de crédibilité dans la situation actuelle, un peu comme si on disait sans rougir que manger de la glace vous fera maigrir à condition de manger une pomme après…

Ne devons-nous donc pas nous demander ce qui, du côté du sujet, correspond à la « contradiction en procès » objective ? C’est précisément là que s’ouvre la question du traitement affirmatif de la contradiction. Vu sous cet angle, le rapport de forme en question est caractérisé par une « déchirure dans le moi » [7] (S. Freud). Le rapport de forme porte déjà une déchirure née de la tentative de se défendre contre une « imposition du monde extérieur » [8] et qui se résume à « deux attitudes opposées, indépendantes l’une de l’autre » qui « persistent tout au long de la vie sans s’influencer mutuellement » [9]. En d’autres termes, « simultanément, deux présupposés contradictoires » nient d’une part et reconnaissent d’autre part le fait d’une perception et persistent dans le sens de « réactions au conflit » comme « noyau » d’un « clivage du moi » [10].

C’est précisément ce noyau qui ouvre la voie à un traitement affirmatif de la contradiction. La chose est patente par exemple lorsque Jens Kersten, professeur de droit public et de sciences administratives à l’université de Munich, demande dans un même souffle, dans son « Plaidoyer pour une loi écologique fondamentale », [11]  de « voir la réalité » et de « développer un nouveau sens de la réalité ». Dans ce cas également, le traitement de la contradiction consiste finalement à repousser à l’infini le « changement fondamental des habitudes de vie » invoqué, sans aucun doute nécessaire : il ne faut certainement pas toucher à la propriété et au marché. Il suffira bien de lui donner une nouvelle couche de vernis « écologiquement obligatoire » ou « conforme à l’écologie » (dixit l’auteur) ! Un futur « pacte de paix avec la nature », comme le veut Kersten, rend finalement superflu sa propre mise en garde affirmative : « Soit l’économie croît de manière écologique, soit il n’y aura plus d’économie ni de croissance, mais seulement de la désolation et de la misère ». On ne peut pas être plus clair : dans le sens du traitement de la contradiction, il s’agit une fois de plus de chasser le diable de la dévastation et de la misère avec le Belzébuth de l’économie et de la croissance. Nous ne pourrons alors que nous féliciter que ces dernières soient vertes et écologiques — et ceci bien entendu garanti par la Constitution !

La tentative de se défendre contre une imposition du monde extérieur se fait ici aussi selon Freud « par le déni des perceptions », qui se confrontent à une « exigence de réalité ». De tels dénis ne sont pas seulement « très fréquents », mais se révèlent toujours être « des demi-mesures, des tentatives imparfaites de se détacher de la réalité. » L’aspect décisif ici est le côté unheimlich de la chose : « Le refus est à chaque fois complété par une reconnaissance [!], il s’établit toujours deux attitudes opposées et indépendantes l’une de l’autre, qui donnent lieu à l’état de fait [Tatbestand] d’un clivage du moi ». [12]  Cet « état de fait » [Tatbestand] s’étaye à la fois sur la contradiction en procès et lui crée en même temps l’ « ontologie » qui la maintient.

Aussi n’importe qui disposant d’un minimum de présence d’esprit devrait hurler à la supercherie et descendre dans la rue, non pour crier à la sauvegarde du climat, mais pour exiger la fin de sa prise en otage dans de tels discours en « double bind » qui sont comme des appels incessants à se compromettre avec l’impossible. Cela aurait naturellement des conséquences sur les « modes de vie ». L’électricité à l’interrupteur et le gasoil à la pompe ne tombent pas du ciel et celui qui prétend les garantir à perpétuité ne peut être qu’un vendeur de poudre de perlimpinpin. S’il est éhonté de la part des détenteurs et défenseurs du capital de culpabiliser les « choix » particuliers du consommateur, inversement il est donc tout aussi exclu de dédouaner l’individu de la responsabilité de son agrippement à son seul pouvoir d’achat et aux fausses garanties d’une sortie de crise qui n’arrivera en aucun cas dans les conditions existantes.

Il n’est pas étonnant que la contradiction ne soit pas médiatisée, mais seulement « traitée ». Un tel traitement ne touche en effet ni à la contradiction ni à son ontologie. Cette ontologie étant fondée sur un clivage qui maintient sa propre contradiction au-dessus d’un abîme, la nécessaire « rupture ontologique » n’a, comme le dit Kurz, « pas de base » [13].

Sandrine Aumercier & Frank Grohmann, 8 juillet 2022


[1] Karl Marx, Manuscrits de 1857-1858 dits « Grundrisse », éditions sociales, p. 662, souligné par nous.

[2] Karl Marx, Le Capital, Livre I, PUF p. 129, 240, 457, souligné par nous.

[3] Robert Kurz, « Gris est l’arbre de la vie, verte est la théorie », Albi, Crise & Critique, 2022, p. 41.

[4] Gaspard d’Allens, « En catimini, le gouvernement impose le gaz de schiste », Reporterre, 7 juillet 2022. En ligne : https://reporterre.net/En-catimini-le-gouvernement-impose-le-gaz-de-schiste

[5] Robert Kurz, « Gris est l’arbre de la vie, verte est la théorie », op. cit., p. 46.

[6] Ibid., p. 51.

[7] « qui ne guérira jamais plus, mais grandira avec le temps » ; Sigmund Freud, « Le clivage du moi dans le processus de défense », Résultats, idées, problèmes, PUF, p. 284.

[8] Sigmund Freud, Abrégé de psychanalyse, PUF, p. 80. Traduction modifiée par nous.

[9] Ibid., p. 79.

[10] Ibid., traduction modifiée par nous ; et Sigmund Freud, « Le clivage du moi … », op. cit., p. 284.

[11] Blätter für deutsche und internationale Politik, 6/22.

[12] Sigmund Freud, Abrégé …, op. cit., p. 80, souligné par nous.

[13] Robert Kurz, « Tabula rasa », dans Raison sanglante, Albi, Crise & Critique, 2021, p. 184.

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