Des quasi-abeilles et des architectes déniés : division du travail et « forme sujet »

Le problème de la praxis de la critique tronquée du capitalisme

En formulant le problème pratique de la critique tronquée du capitalisme, Robert Kurz remarque que toutes les critiques antérieures font aujourd’hui partie intégrante de leur objet. C’est cette critique elle-même qui doit être critiquée !

Au fur et à mesure que le mode de production de la modernité fondé sur la valeur atteint sa borne interne absolue, ses déterminations ontologiques deviennent historiquement obsolètes.

La critique radicale a donc pour tâche de dynamiter le cadre conceptuel moderne. Cela signifie de réaliser une rupture fondamentale avec la justification de l’agir révolutionnaire. Et donc de se détourner de la compréhension traditionnelle du rapport entre la théorie et la pratique.

Kurz le formule ainsi : « La critique théorique doit devenir une critique pratique. Cette finalité omniprésente dans la théorie critique vaut certes également pour la critique de la valeur-dissociation, mais elle doit recevoir une nouvelle détermination selon la perspective de la rupture ontologique. » [1]

Il s’agit de critiquer les « modèles d’action » qui « sont donc déjà fixés a priori, sans aucun effort intellectuel conscient ni réflexif, et par là également présupposés, de manière quasi ontologique, à la réflexion. »

Cet dans ce contexte que Kurz se réfère à la métaphore de l’architecte et l’abeille chez Marx.

La meilleure des abeilles et le pire des architectes

Le célèbre exemple de l’abeille et de l’architecte se trouve dans le premier livre du Capital. Le processus de travail y est décrit en introduction :

« Le travail est d’abord un procès qui se passe entre l’homme et la nature, un procès dans lequel l’homme règle et contrôle son métabolisme avec la nature par la médiation de sa propre action. Il se présente face à la matière naturelle comme une puissance naturelle lui-même. Il met en mouvement les forces naturelles de sa personne physique, ses bras et ses jambes, sa tête et ses mains pour s’approprier la matière naturelle sous une forme utile à sa propre vie. Mais en agissant sur la nature extérieure et en la modifiant par ce mouvement, il modifie aussi sa propre nature. (…)  Nous ne nous occupons pas ici des formes primitives du travail, qui relèvent encore de l’instinct animal. Lorsque le travailleur se présente sur le marché comme vendeur de sa propre force de travail, il a laissé derrière lui dans un passé archaïque l’époque où le travail humain ne l’avait pas encore dépouillé sa première forme instinctuelle. Nous supposons donc ici le travail sous une forme qui appartient exclusivement à l’homme. (…) Mais ce qui distingue d’emblée le plus mauvais architecte de la meilleure abeille, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la cire. » [2]

Ici donc, l’homme médiatise son métabolisme avec la nature par sa propre action et modifie ainsi non seulement la nature, mais également sa propre nature. Il ne s’agit pas d’une forme animale du travail, mais d’une forme exclusivement humaine. Dans ce passage, rien ne semble distinguer le travail humain de l’état dans lequel l’ouvrier se présente comme vendeur de sa propre force de travail sur le marché des marchandises.

La pensée de l’homme précède en fait son action parce qu’en tant qu’architecte, contrairement à l’abeille, il a « construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la cire ». Mais dans le rapport-fétiche de la valeur-dissociation, dit Kurz, « c’est exactement l’inverse : par rapport à leur propre lien social et leur ˝métabolisme avec la nature˝, les humains ne sont pas des architectes, mais quasiment des abeilles. » [3]

Le résultat de cette inversion est qu’il n’y a plus d’unité entre conception et exécution. En même temps, la pensée n’est plus une action conceptuelle ˝libre˝, mais est liée, selon sa forme conditionnée par cette structure, à la forme d’action présupposée comme ˝abeille˝.

Production unilatérale, besoins multiples et division universelle du travail social

La critique marxienne de l’économie politique veut clarifier le rapport entre la « forme dans laquelle le travail appartient exclusivement à l’homme » et « l’état dans lequel le travailleur se présente sur le marché comme vendeur de sa propre force de travail ».

Commençons par nous pencher sur la lecture par Marx de la Fable des abeilles de Bernard Mandeville (1670-1733). Cette pièce didactique témoigne selon lui du fait que « la forme élémentaire générale de la richesse bourgeoise est la marchandise ».

Mais elle montre aussi comment « cette condition selon laquelle le produit est généralement fabriqué en tant que marchandise » présuppose en même temps non seulement le travailleur en tant que vendeur de sa propre marchandise (la force de travail) — mais surtout ne peut se réaliser sans « une division universelle du travail social ». [4]

Marx ajoute en 1867 que Mandeville ignore encore « que le mécanisme du procès d’accumulation lui-même accroît (…) la masse des ˝pauvres de mentalité travailleuse˝, c’est-à-dire de salariés qui doivent transformer leur force de travail en une force de valorisation croissante du capital en accroissement. » Ils doivent ainsi perpétuer « leur rapport de dépendance à l’égard de leur propre produit, tel qu’il est personnifié dans le capitaliste. » [5]

La Fable des abeilles et la « vacherie » d’une société humaine

Robert Kurz accorde lui aussi une place de choix à Bernard Mandeville dans son étude de l’avènement et de la progression du libéralisme prônant l’économie de marché « libre ».

Il appelle Mandeville « l’un des plus brillants cyniques de la pensée moderne » : « Sa justification rigoureuse de l’économie de marché respire un cynisme si corrosif que l’on se demande encore aujourd’hui s’il n’a pas voulu écrire en réalité une satire féroce de la merveilleuse modernité capitaliste. » [6]

Mandeville « ne laisse finalement aucun doute sur le fait que la vacherie (…) d’une société qui a installé les ˝vices privés comme bénéfices sociaux˝ pour remplir la finalité absurde de l’État et qui est prête à sacrifier sans pitié les intérêts vitaux de la majorité pour cela, ne peut être maintenue qu’avec une dureté impitoyable. » [7]

« Mandeville », poursuit Kurz a « achevé les ˝canons éthiques˝ de la doctrine libérale. Pour la cruelle honnêteté avec laquelle il l’a fait, il mérite des remerciements historiques et une place d’honneur au panthéon du génial cynisme capitaliste. » [8]

Mais les formes sociales et les rapports structurels ˝sans sujet˝ du mode de production capitaliste restent, selon l’analyse de Kurz, presque entièrement irréfléchis ou avaient déjà été intériorisés depuis longtemps.

La division du travail n’est pas un acte isolé

Revenons à Marx, qui, comme le dit Kurz, « aimait les cyniques de ce genre [de Mandeville] ». [9]

Quelle est donc la conséquence de la distinction, soulignée par Marx, entre le plus mauvais des architectes et la meilleure des abeilles ? Le fait que le résultat soit déjà présent en idée dans la représentation de l’ouvrier comme architecte est, selon Marx, inséparable du fait que ce même ouvrier, pour réaliser sa fin, doit subordonner sa volonté à cette fin. Cette subordination n’est nullement un acte isolé. Elle concerne tous les travailleurs et constitue donc un fait social.

Mais cette forme d’une volonté de l’ouvrier subordonnée à un but, qui s’exprime sous la forme d’une attention à son acte, est d’autant plus exigée que le contenu et l’exécution du travail ne comblent pas son attention. Moins il en jouit, plus il doit donner son attention.

Ce type de contradiction interne qui se trouve déjà dans la tête de l’ouvrier-architecte, Marx l’avait déjà souligné cinq ans plus tôt : « Ce qui nous frappe dans la division du travail, comme dans toutes les formes de production capitaliste, c’est le caractère de l’antagonisme ». [10] L’antagonisme se manifeste ainsi :

  • Il y a tantôt trop de producteurs dans une branche d’activité, tantôt dans une autre. La concurrence, selon Marx, « compense constamment cette inégalité et cette disproportion, mais les reproduit tout aussi constamment ». [11]
  • Les différentes branches d’activité sont interdépendantes de telle sorte qu’elles coopèrent à la fabrication d’un produit par le biais de la circulation des marchandises. Marx conclut : « L’achat et la vente de marchandises transmettent ici le lien qui existe intérieurement (…) entre ces branches de production exploitées indépendamment les unes des autres ». [12]
  • « Les différents moyens par lesquels le capital crée la survaleur relative, augmentent les forces productives ainsi que la masse des produits, sont tous des formes sociales du travail. » Mais elles apparaissent plutôt comme des formes sociales du capital. « De sorte que l’on ne montre pas seulement comment le capital produit, mais comment le capital lui-même est produit — sa propre genèse ». [13]
  • Ainsi, conclut Marx, « cette genèse du capital apparaît à la fois comme un processus de dépossession du travail, d’aliénation, de représentation comme puissances étrangères à ses propres formes sociales ». [14]
  • La division du travail à l’intérieur de l’atelier s’oppose à la division du travail dans l’ensemble de la société : en tant qu’« essentiellement différentes », dit Marx, « elles se conditionnent mutuellement ». [15]
  • « À l’intérieur de la société, la division du travail apparaît libre, c’est-à-dire ici aléatoire, certes liée par un lien interne, mais qui se présente autant comme le produit des circonstances que de l’arbitraire des producteurs de marchandises indépendants les uns des autres ». [16]

La marchandise est « la forme la plus élémentaire de la richesse ». Elle ne fait que devenir « la forme générale du produit ». D’où la conclusion suivante : « Le capital […] produit nécessairement de la marchandise, son produit en tant que marchandise, ou bien il ne produit rien ». [17] Pour cette raison quel que soit ce qui existe déjà en idée dans son imagination, l’architecte de Marx n’a jamais rien d’autre en tête que la marchandise.

Antagonisme de la production capitaliste et « forme sujet »

L’antagonisme de toutes les formes de production capitaliste ne permet pas de séparer l’architecte de l’abeille. Il « conditionne une objectivation non consciente tant de l’action que de la pensée ». Celle-ci est semblable dans sa forme à ce qui se passe chez l’abeille tandis que la capacité humaine de réflexion, de conception, ou celle de l’ « architecte » se transforme en simple appendice secondaire. »

Robert Kurz appelle l’« instance médiatrice » entre l’abeille et l’architecte : « forme sujet ». Les hommes ne cessent d’y reproduire l’a priori muet de la constitution fétiche qui est une contrainte à l’agir. Mais cet agir « est lui-même recouvert à une échelle toujours plus grande par les dilemmes de l’auto-contradiction capitaliste. Comme les modèles d’action objectifs ne sont nullement exécutés ˝de manière automatique˝ comme chez l’abeille, la conscience des individus agissants intègre également les contradictions internes (…) de la reproduction fétichiste. » Les hommes sont en permanence démentis « comme ˝architectes˝ » pour devenir « quasi-abeilles, bien qu’ils ne le soient pas. » [18]

Comme nous l’avons vu, la comparaison entre l’abeille et l’architecte montre ses limites déjà chez Marx. Ici, Kurz nous donne la notion de « forme sujet ». Sans trait d’union.

L’orthographe de « forme sujet » sans trait d’union insiste sur le fait qu’il n’y a plus unité entre conception et exécution — ce qui veut dire qu’elle insiste sur « l’objectivation sans conscience » de la « forme sujet ».

Autrement dit : Le trait d’union enchaîne encore à des rapports dont elle veut se libérer.

Frank Grohmann, 4 août 2022

Contribution à la discussion, présentée le 19 août 2022 à Montferrier lors des « Rencontres d’été de ˝Crise & Critique du capitalisme-patriarcat˝ ».


[1] R. Kurz, Gris est l’arbre …, op.cit., p. 16-17.

[2] K. Marx, Le capital, Livre I, PUF, p. 199-200.

[3] R. Kurz, Gris est l’arbre …, op.cit., p. 33-34. Souligné F.G.

[4] K. Marx, »Zur Kritik der politischen Ökonomie« (1861-1863), MEW 43, p. 294. Souligné F.G.

[5] K. Marx, Le capital, Livre I, PUF, p. 689-690.

[6] Schwarzbuch, p. 46.

[7] Schwarzbuch, p. 52. Mandeville 1988/1723, 256f.

[8] Schwarzbuch, p. 53.

[9] Schwarzbuch, p. 46.

[10] K. Marx, »Zur Kritik der politischen Ökonomie« (1861-1863), MEW 43, S. 305. Kursiv F.G.

[11] Ibid. Souligné F.G.

[12] Ibid., p. 306. Souligné F.G.

[13] Ibid. Souligné F.G.

[14] Ibid. p. 307. Souligné F.G.

[15] Ibid. Souligné F.G.

[16] Ibid. Souligné F.G.

[17] Ibid., p. 308.

[18] R. Kurz, Gris est l’arbre …, op.cit., p. 42.

Une réflexion sur « Des quasi-abeilles et des architectes déniés : division du travail et « forme sujet » »

  1. Je me demande si les remarques faites par Georgio Cesarano concernant un comportement quasi-instinctuel de l’humanité à travers l’imposition de la forme société ne complètent pas bien les réflexions de ce texte. Voici le résumé que j’avais fait du constat de Cesarano dans une présentation pour Temps Critiques (https://blog.tempscritiques.net/archives/3282?highlight=%22hoss%20cesarano%22#more-3282): « Selon Cesarano, l’espèce humaine a entamé dans son parcours « préhistorique » une « révolution biologique » qui est restée jusqu’à nos jours inachevée, à mi-chemin. Elle a créé la « société », comme une « forme pseudo-naturelle où se réalise la communauté fictive ». Il faut constater « que la société est un moment de réalisation du procès de dépassement de la condition animale, mais qu’elle reste paradoxalement encore animale et d’autant plus sensiblement qu’elle efface formellement les automatismes instinctuels. Les sociétés animales définitivement stabilisées (les termites, les fourmis, les abeilles) ont, pour présupposé naturel de leur fonctionnement automatique, la négation de l’individu ; ainsi, la société animale dans son ensemble ( termitière, fourmilière ou ruche) se pose comme un individu pluriel, dont l’unité détermine, et est déterminée par la partition des rôles et des fonctions –dans le cadre d’une ‘composition organique’ où il est difficile de ne point voir le modèle biologique de la téléologie du capital. …L’affranchissement de l’Homme de la condition animale au cours de son préhistoire « doit se lire comme l’évolution d’un’ régime instinctuel’, violemment déplacé de la dimension de l’individu singulier –et de ses manières de se produire et de se reproduire- à celle du social. Le social est cet ‘individu’ collectif au fonctionnement autorégulateur, capable de se construire et de maintenir, dans le court terme, une pseudo-naturalité et un automatisme ‘instinctuel’ qui lui sont propres. » L’énorme « machine sociale » de la société « est depuis toujours la forme pseudo-naturelle où se réalise la communauté fictive. » ( Georgio Cesarano, Manuel de survie, Éditions La Tempête, 2019, p.95s.)

    Dietrich Hoss

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