Charles Melman et son matriarcat

Voilà maintenant quatre décennies que les héritiers de Lacan se disputent l’interprétation légitime de son œuvre. Les polarisations caricaturales qui se sont distribuées dans ce champ sont les conséquences de haines inextinguibles avec lesquelles les jeunes analystes n’ont, sans doute, pas grand-chose à voir, mais qui n’en colorent pas moins la doctrine transmise dans les différentes écoles de psychanalyse et imprègne, hélas, jusqu’au discours des novices. Il n’est donc pas possible de se laver les mains de ces vieilles querelles, ne serait-ce que parce qu’elles ont acculé différents protagonistes à des positions de plus en plus figées dans le narcissisme de leurs petites différences théoriques. Ce qui se donne pour interprétation analytique ou relecture de Lacan y est bien souvent une spécialisation idéologique sans renouvellement conceptuel, indirectement adressée au camp ennemi et chargée de faire savoir au monde entier qu’on a, pour sa part, bien géré l’héritage intellectuel du maître. On a découpé dans Lacan un petit morceau de théorie dont on a fait une doctrine ronde et systématique, occultant toute dimension de recherche, d’avancement, de critique, de remise en chantier et tout achoppement sur ses incohérences. Il s’agit surtout de conserver une relique et non de reprendre son questionnement à nouveaux frais, au risque de déranger l’édifice.

Charles Melman s’est spécialisé pour sa part dans ce qu’on pourrait appeler une « théorie de la famille contemporaine » qui a sans doute la couleur, le goût et l’odeur d’une théorie lacanienne, mais qui en constitue pourtant la pire caricature en même temps qu’une reprise inquestionnée des impasses de Lacan. L’occasion s’offrait de critiquer les formules lacaniennes de la sexuation et d’interroger la proposition — peut-être méritoire dans le contexte des débats féministes de l’époque, mais indéniablement ratée — de tirer le féminin hors de l’écueil de l’universalisme phallique. La « solution » par le « pas-tout » phallique dont Lacan crédite le féminin est une élégante tentative de jouer un sale tour à l’universalisme, sauf que ce dernier s’en remet très bien. Le féminin, qui ne peut y être saisi « en totalité », y est finalement de nouveau assigné au mystère de ses échappatoires. L’affirmation-choc « la femme n’existe pas » aurait dû conduire au pas supplémentaire qui n’a jamais été fait. Il s’agissait de montrer l’impasse que représente, non pas la position du féminin en regard de l’universel masculin qui reste la mesure de ce questionnement, mais l‘universalisme androcentrique lui-même ressaisi dans son historicité. C’eût été là une discussion autrement moins confortable pour la bande de bonshommes qui ne cessent, jusqu’à aujourd’hui, de disserter sur la psyché féminine, la sexualité féminine ou la jouissance féminine, tout en déplorant — c’est un topos freudien et lacanien — que les femmes n’en disent pas davantage là-dessus. Réveillez-vous, il n’y a pas de mystère. Si les femmes n’ont pas davantage à en dire là-dessus, c’est peut-être que le problème est mal posé par la psychanalyse, et ce depuis Freud. Mais ce n’était pas faute de tourner autour, car Freud n’a jamais été satisfait de ses formulations sur ce point.

L’universalisme androcentrique entraîne avec lui une foule de problèmes logiques, théoriques et pratiques insolubles qui n’ont rien à voir avec ce qu’il est convenu d’appeler après Lacan « les lois du langage » (un tel argument déshistoricise le présupposé universaliste en question, j’y reviens juste après). Il est impossible de se tirer de cette affaire sans repasser par l’histoire du patriarcat lui-même et la forme spécifique qu’il a prise dans le discours des Lumières et le système producteur de marchandise moderne. Il est vrai que le féminisme n’a pas mieux réussi à se tirer de cette galère, oscillant jusqu’à aujourd’hui entre l’affirmation d’une différence féminine criant à la reconnaissance (de sa différence) et celle d’une affirmation universaliste ne criant pas moins à la reconnaissance (de sa parité) dans le champ de la concurrence masculine. Pour en finir avec ces débats sans issue, il fallut finalement recourir à la promotion du neutre et du queer, non sans offenser les différentialistes et les universalistes, toutes nivelées dans une nouvelle grisaille incapable de rendre compte de la dissociation de genre. Comment se débarrasser du présupposé universaliste qui empeste le moindre des débats sur le genre sans verser dans un particularisme qui n’en est lui aussi qu’un piètre dérivé : telle serait peut-être la question rarement posée. Cet universalisme nous étant aussi une seconde peau, il est impossible, il est vrai, de se l’arracher par simple décret. L’insistance de Freud sur la bisexualité psychique et l’absence de dualisme sexuel dans l’inconscient devrait en tout cas mettre sur la voie d’une critique de toute affirmation des identités de genre effectuée au nom de la psychanalyse. De ce point de vue, il est hallucinant que le fondateur de la plus grosse association lacanienne passe son temps à causer d’identité masculine ou féminine fondées sur des lois éternelles.    

Charles Melman, tout comme Jean-Pierre Lebrun, se défendent bec et ongle d’une quelconque nostalgie du patriarcat. Ce « reproche » est systématiquement présenté par eux comme un contresens complet sur leurs intentions théoriques. Ils se contentent, nous disent-il, d’enregistrer et de décrire les transformations sociales qu’ils ont sous les yeux. La référence aux transformations empiriques dans la famille et dans le couple, parfois à peine plus pointue que ce qu’on peut lire dans un magazine de psychologie, est omniprésente et sensée nous parler de ce que nous expérimentons tous. Comment pouvons-nous donc être à ce point aveugles à la « nouvelle économie psychique » et l’avènement du « matriarcat [1] » contemporain ? Ne crève-t-il pas les yeux, avec par exemple la reconnaissance de l’autorité parentale partagée (qui a consacré la fin du statut du père comme chef de famille) ou la reconnaissance récente de la transmission du nom par la mère [2] ? Et puis que de mères célibataires de nos jours, on ne sait plus où donner de la tête ! La hantise de ces auteurs est une société qui promeut des « rapports entre les partenaires [qui] sont purement duels, c’est-à-dire qu’ils sont de l’ordre du contrat et ne relèvent plus d’une loi. On s’arrange entre partenaires comme on l’entend, comme on le veut. » Bref, une société qui permet « qu’une femme soit un homme comme un autre, et pourquoi pas d’ailleurs un homme une femme comme une autre [3] ». La récusation de la référence paternelle diagnostiquée dans les transformations actuelles de la famille ne peut déboucher que sur une société « totalitaire », c’est-à-dire refusant « des espaces qui échappent aux lois de son fonctionnement qui serait un espace Autre [4] », nommément l’espace du maternel. Compte tenu de cette pléthore de références empiriques, il est clair que Melman ne nous parle jamais d’autre chose que des « hommes », des « femmes », des « pères » des « mères », des « fils » et des « filles » concrets et du scandale contemporain de la confusion des places entre les un(e)s et les autres. L’égalité et la symétrie entre les genres est en particulier dénoncée en permanence.

Pourtant, cette « clinique » fait en même temps l’objet d’une dénégation de psychologisme : contrairement à ce que ce discours laisse supposer, il ne s’agirait pas d’une (mauvaise) psychologie ni d’une (mauvaise) sociologie du lien familial, matrimonial ou amoureux, car il s’agit de rien moins que des « lois du langage ». Si le lecteur n’a rien compris, Jean-Pierre Lebrun, préfacier de Charles Melman l’explique une nouvelle fois : « Ce n’est, dès lors, pas tant le père — et encore moins le patriarcat — qui désigne ce qui supplante la mère, mais la nomination, autrement dit le langage. […] C’est bien dans ce passage de la perception immédiate par les sens à l’aperception médiate du raisonnement logique et de la capacité réflexive que Freud a situé l’essence même du progrès de la culture et de la civilisation. En référant la découverte freudienne à notre aptitude au langage, Lacan n’a fait que démontrer comment ce consentement à perdre l’immédiateté des sens coïncidait avec ce qui se trouvait désigné par les interdits de l’inceste et du meurtre. […] Voilà pourquoi dans les sociétés humaines, il faut se séparer de la mère, abandonner la satisfaction du cocon maternel et la plénitude de jouissance qui y est attachée, pour trouver la voie propre de son désir. Voilà pourquoi l’interdit de l’inceste avec la mère, quoique universel, ne fait pas l’objet d’une loi écrite : simplement parce qu’il fonde la Loi [5]. » Ayant quitté le terrain de la psychologie amoureuse, nous voilà embarqués dans une (mauvaise) anthropologie qui reprend les pires poncifs sexistes et culturalistes dont le monde occidental s’est doté à l’époque de sa grande épopée coloniale ! Il est indubitable que Freud transporte lui-même ces poncifs [6], ce qui ne l’exempte pas d’une critique du seul fait qu’il s’appelle Freud. Mais rappelons qu’on ne trouve jamais chez Freud (ni chez Lacan) la moindre évaluation du bon fonctionnement familial qui semble agréer à tant de Lacaniens aujourd’hui. Relevons — sans les analyser davantage ici — quelques-unes des pires bêtises que recèle cet extrait de texte : (1) Il assimile sans autre forme de procès la nomination (patronymique) au « langage » lui-même, ce qui est pour le moins un fâcheux raccourci ; (2) il identifie la culture au « passage de l’immédiateté des sens au raisonnement logique », dans une complète ignorance du démenti, par de nombreux anthropologues, que cette opposition occidentale entre nature et culture soit universelle ; (3) l’interdit de « l’inceste avec la mère » fonde la Loi (paternelle), voilà pourquoi « il faut se séparer de la mère » : de « notre aptitude au langage » on est insensiblement revenu à ce qu’on connaît déjà, à savoir la séparation cruciale avec la mère, celle qui est précisément entravée de toute part par le « matriarcat » contemporain, et ainsi la boucle est bouclée.

Cette idée d’un passage, voire d’une étape, qui verrait passer le nourrisson d’une jouissance purement sensuelle à son entrée dans le langage, Charles Melman l’énonce sans détour par ailleurs : « Je crois qu’il y a une étape dans la vie du jeune enfant, dans les premiers mois qui suivent sa naissance, une étape que nous n’avons pas encore parfaitement étudiée. Cette étape est celle où la jouissance de type organique qu’il éprouve dans sa relation à sa mère — jouissance purement organique, puisqu’elle est faite essentiellement de tensions organiques résolues par l’intervention et par la présence maternelle — se trouve entrer en conflit avec ce que vient introduire chez lui sa participation à l’ordre du langage, et dont nous savons que cela intervient très tôt chez le jeune enfant, et sans doute déjà dans la vie intra-fœtale sensible aux modulations et aux rythmes vocaux, ça c’est avéré. Donc, la manière dont cette jouissance de type organique entre en conflit avec ce que met en place sa participation à l’ordre du langage et qui implique une renonciation à la jouissance première éprouvée, et dont nous savons qu’elle est supportée par la mère [7]. » Le scénario présenté ici est celui d’une jouissance purement organique dérangée « dans les premiers mois qui suivent la naissance » ou peut-être « dans la vie intra-fœtale » (il faudrait se mettre d’accord) par « ce qui vient introduire chez lui sa participation à l’ordre du langage ». Or rien n’est moins sûr que ce fantasme d’adulte frustré. Ce faisant, l’ordre du langage est clairement posé en extériorité chronologique si ce n’est logique à ce qui se joue dans le lien mère-enfant, présenté selon le tableau crasseux de l’idylle autosuffisante (jusqu’à la fameuse « introduction » salutaire aux lois du langage). C’est immanquablement le même thème de la nécessaire et dure « renonciation » à la jouissance de ce lien primordial qui est réaffirmée à longueur de temps chez Melman et consorts. Mais en quoi consiste donc ce terrible lien maternel qui fait trembler d’horreur incestueuse tant d’hommes (et de femmes) de l´Association Lacanienne Internationale ? Melman l’explique encore autrement dans une autre conférence : « Il aura fallu à l’enfant et à la mère, ce qui souvent leur est difficile, renoncer au langage des signes en passant justement par l’adoption des signifiants, avec ce que ceci implique définitivement de perte de l’objet sans qu’il y ait aucune intervention spécifique de quelque autorité que se soit : il n’y a pas besoin d’un juge, d’un prêtre où d’un policier pour, et encore bien moins d’un père, pour faire qu’opère ainsi avec le passage par l’adoption du signifiant cette perte de l’objet, et la nostalgie donc, de cette langue première. […] c’est l’inaccomplissement qui spécifie notre présence dans ce qu’on appelle notre monde ; nous sommes destinés à le rester jusqu’au bout tout simplement parce que nous sommes des créatures parlantes et que notre système de communication en dispose ainsi. Ce n’est pas un système de signes comme chez l’animal où, comme je l’évoquais tout à l’heure, comme chez le bébé avec sa mère [8]. » Melman renvoie ici explicitement les échanges entre la mère et l’enfant à quelque chose qui n’est pas encore du langage, qui n’est qu’un « système de signes » rappelant le monde animal. L’ « adoption du signifiant » ne vient qu’ensuite ou que par-dessus. Au point où nous en sommes, nous devrions être convaincus que les mères ne savent plus parler, elles doivent faire quelque chose comme gazouiller ou miauler ; c’est pourquoi « l’ordre du langage » — de préférence sous les traits du père, malgré la dénégation ci-dessus — doit en effet prestement entrer en scène pour arracher cette vie semi-animale à sa jouissance obscène.

On est ici absolument dans le fantasme matriarcal de Melman lui-même et certainement pas dans la description des premiers échanges entre la mère et l’enfant, lesquels sont bien évidemment, dès l’origine, marqués par le langage et donc par l’incomplétude, ce qui fait qu’il est impossible de postuler un avant ou un ailleurs indemne de cette frappe langagière, fût-ce au seul niveau logique. En réalité, il est même inimaginable de référer à Lacan une telle conception, qui rechute non seulement dans une psychologie des stades à peine voilée, mais aussi dans la supposition d’un monde hors langage (situé ici dans un maternel hypostasié) que Lacan n’a pas cessé de critiquer. Il s’agit d’un révisionnisme appuyé sur la conception sexiste propagée par les Lumières et réalisée dans la famille bourgeoise, de la mère retranchée de l’espace public et identifiée à la nature, au moins pendant la gestation et les premiers temps après la naissance — pire encore, prête à emporter son gosse dans cette damnation, mais dont le « langage », heureusement, vient ici sauver l’affaire in extremis !

Il est alors congruent avec ces positions d’affirmer que le seul inceste dont il est question en psychanalyse, le seul qui mérite le nom d’inceste « d’un point de vue structural [9] » — et celui qui fait l’objet d’un interdit universel — c’est l’inceste mère-enfant.  On ne s’étonnera pas de retrouver partout et toujours la même thématique obsessionnelle du renoncement : « Pour que le fils ait une vie sexuelle possible, une identité masculine possible, il faut que s’opère pour lui le renoncement à ce qui est pourtant l’objet le plus cher, et qui le lui rend bien dans un certain nombre de cas. Il faut qu’il y renonce, il n’a pas le choix, parce que c’est comme ça [10]. » Passons sur le fait qu’on n’a jamais vu nulle part Freud ou Lacan parler d’identité masculine ou féminine. Le seul concept opératoire à cet endroit étant tout au plus celui d’identification. Melman reconnaît qu’il arrive, dans les familles, que les pères abusent de leurs filles : mais d’une part, ce n’est pas de l’inceste à proprement parler, d’autre part, ces actes viennent de toute façon rencontrer le fantasme hystérique de la jeune fille, aussi « que cela ait été réel ou fantasmé, l’effet est peut-être le même [11] ». Les cas d’incestes avérés avec d’autres que la mère, Melman les nomme des « accidents [12] », des « batifolages [13] », ou se voit obligé d’utiliser des guillemets pour nommer « inceste [14] » quelque chose qui selon lui n’en est pas. Quant aux prêtres pédophiles, ils aiment les enfants et « il arrive que ça dérape [15] » ; pourquoi donc les traiter comme des monstres ? Melman croit aussi déduire de son expérience clinique que « les femmes sont moins sensibles, moins vulnérables, à ce problème de l’inceste [16] » et ne manque pas de livrer des vignettes cliniques où des enfants violés par leur père auront une vie d’adulte « tout à fait normale », affirmant qu’il n’y pas de quoi en faire un problème de société.

Récemment, Melman s’explique sur ce sujet (les successives vagues MeToo et les innombrables affaires d’inceste et de harcèlement rendues publiques sont passées par là et Melman leur donne donc ici une interprétation indirecte) : « On pourrait, à cet endroit, s’interroger sur la fréquence de cette affirmation de la fille d’avoir été sexuellement abusée. […] Il est évidemment facile de faire remarquer qu’une fillette, contrairement à son benêt de frère, qu’une fillette est très vite prise dans les désirs d’un entourage masculin, lui-même souvent puéril, puisqu’après tout, la sexualité est bien par définition une marque de l’enfance, de la puérilité. Il est donc fréquent qu’une fillette soit prise dans ce qu’elle perçoit, identifie, éprouve, comme étant les manifestations sexuelles à son endroit d’un entourage ouvert à tous les âges, je veux dire de ses éventuels séducteurs. Il est donc facile, effectivement pour elle, d’interpréter ces épisodes comme étant autant de violences responsables d’un statut qui la prive du trait phallique qui est celui désiré [17]. » Selon cette vision, nous avons à faire à une « affirmation de la fille » sur une séduction qu’elle « interprète comme des violences » parce qu’elle a un problème — comme chacun sait depuis Freud — avec son désir du phallus. La violence masculine est une fois de plus couverte et privatisée au prétexte qu’elle rencontre le fantasme œdipien de la fille. Une chose est soigneusement écartée de cette présentation : le rôle de la domination masculine dans l’émergence de l’hystérie comme maladie d’époque et fondement épistémologique de la psychanalyse. Rôle qui sera bien sûr complètement passé sous silence aussi longtemps qu’on analyse l’hystérie comme une création sui generis de l’hystérique, et non comme la réponse propre de l’hystérique à ce que Lacan appelera le discours du maître. Lorsque Freud en effet abandonne la thèse de la séduction dans la fameuse lettre à Fliess du 21 septembre 1897, il circonscrit le champ disciplinaire propre de la psychanalyse et lui donne donc ses propres bases. Mais contrairement à ce que peut laisser croire une controverse irrésolue à ce jour (renouvelée par l’article sur la confusion des langues entre enfant et adulte par Ferenczi, ainsi que la théorie de la séduction généralisée par Jean Laplanche), jamais la théorie du fantasme dans l’étiologie des névroses n’a impliqué de méconnaître ou déculpabiliser ce qui se passe dans la réalité. Toute l’œuvre de Lacan est d’ailleurs venue s’inscrire en faux contre la seule interprétation du fantasme prisée des postfreudiens, jusqu’à l’élaboration du nouage entre les trois registres qui précisément interdit tout réductionnisme à l’imaginaire, réduction qu’il nomme « antichambre de la folie ». « L’envie du pénis » ne saurait être attribuée à la fille et analysée indépendamment des autres registres. La topologie du nouage du symptôme aux trois registres met en cause la formation même de ce que nous appelons « réalité », c’est-à-dire aussi bien la réalité psychique que la réalité sociale. Elle ne saurait donc être appliquée unilatéralement aux « affirmations de la fille » sans mettre en cause l’universalisme androcentrique qui organise la constitution même du désir féminin. Dit autrement, on ne peut assigner l’inconscient à « un seul côté », le côté imaginaire, d’une formation de l’inconscient qui fait système dans le réel (c’est en ce sens que Lacan dit qu’ « il y a du savoir dans le réel »). Dès lors que la psychanalyse s’est occupée d’analyser l’hystérie, elle s’est condamnée à analyser l’ordre patriarcal, et ce faisant, à se tirer le tapis sous les pieds. La même chose doit être opposée aux féministes qui oublient si volontiers la contribution de l’hystérique au maintien de l’ordre patriarcal. 

Mais peut-être, nous répondra ici un supporter de l´Association Lacanienne Internationale, que nous n’avons rien compris à ce que dit Charles Melman. Puisqu’il nous rebat les oreilles des « lois du langage », c’est certainement qu’il ne se contente pas de tout réduire au fantasme. Nous y voilà. Nous touchons certainement ici le point essentiel de la comédie théorique qui se donne pour vérité de l’inconscient et fondement de la psychanalyse. Qu’on m’excuse de citer abondamment l’auteur-orateur que je désavoue ; je voudrais éviter de substituer mes signifiants aux siens et de lui retirer la responsabilité de son discours. « Cette promotion générale de la virilité est un „fait du discours“. […] C’est-à-dire que celui qui parle en position maîtresse, en position de maître, se réclame d’une instance, instance phallique dont il est le représentant, et que le destin qui l’a fait naître homme valide en tant que représentant réel, viril de cette instance phallique, et donc, en quelque sorte, promu à représenter l’espèce dans l’espace, dans le champ. Si j’ai le droit de figurer dans cet espace, si j’y suis légitimé, eh bien c’est parce que, du fait de me réclamer, de m’autoriser de cette instance phallique, celle qui distribue les deux sexes, homme et femme, et me trouvant homme, je me trouve légitimé à être le représentant de l’espèce, alors que la femme doit se faire adopter, adopter par exemple par le mariage, et confirmer par la maternité pour avoir le droit en quelque sorte de figurer dans l’espace public. […] Donc, fait de discours, et dont on peut penser justement, que du même coup, cette généralisation de la primauté virile n’est plus un accident occasionnel, mais un fait lié au discours, du fait que nous sommes des êtres de parole, et que si j’entends y prendre la parole, c’est-à-dire de m’y faire valoir comme maître, comme autorité, comme légitimé, comme étant en mesure de me réclamer à juste titre de celui dont je détiens l’autorité, c’est-à-dire cette instance phallique, eh bien il importe que je sois homme, de sexe masculin [18]. »

Nous sommes explicitement posés ici en face d’une identification de « la primauté virile » avec le fait que nous sommes des « êtres de parole ».  Le repérage par Lacan de l’instance phallique comme organisatrice du discours aurait pu ouvrir la voie d’une mise en question radicale de l’androcentrisme et de la dissociation de genre telle qu’elle s’organise spécifiquement dans la modernité capitaliste à la suite d’une longue histoire d’assignations patriarcales ; au lieu de cela, elle donne lieu ici à une ontologisation croisée du « langage » et de la « virilité » qui, en somme, condamne l’ « espèce » à la domination masculine et la femme à se débrouiller avec comme elle peut. Les vieilles justifications de la place de la femme par l’ordre divin ou par l’ordre naturel font pâle figure à côté de celle-ci. Que la psychanalyse puisse se mettre massivement au service d’une telle entreprise ressemble, à vrai dire, à une sinistre blague. Bien des auteurs de l´ALI répètent en effet, hommes ou femmes, les positions de Charles Melman comme une vérité révélée sur la « structure ». Certes, ces positions ne sont pas non plus sans provoquer des vagues (puisque Melman s’offusque quelque part qu’on le traite de « misogyne »), mais jamais au point d’interrompre leur propagation militante par des foules analytiques qui se font ainsi les grossières ambassadrices du patriarcat — et ce, en dépit de la dénégation qui l’accompagne à chaque fois.

Sandrine Aumercier, 21 janvier 2022


[1] Voir « Résurgence du matriarcat ? », Bulletin de l´ALI, 2007/2 ; Charles Melman, La nouvelle économie psychique. La façon de penser et de jouir aujourd’hui, Paris, Érès, 2010.

[2] Ces exemples sont ceux de Charles Melman dans la conférence du 28 janvier 2005 « La fonction des mères aujourd’hui ». Voir en ligne :  https://www.ali-rhonealpes.org/archives/conference-de-chambery/16-la-fonction-des-meres-aujourd-hui

[3] Charles Melman, Conférence du 2 décembre 2014, « La femme, chef d’œuvre en péril ». Voir en ligne : https://ephep.com/fr/content/texte/ch-melman-la-femme-chef-doeuvre-en-p%C3%A9ril

[4] Ibid.

[5] Jean-Pierre Lebrun, Préface, dans Charles Melman, La nouvelle économie psychique. La façon de penser et de jouir aujourd’hui, op.cit., p. 14-17, souligné par moi

[6] Voir par exemple Sigmund Freud, L’homme Moïse et la religion monothéiste, Paris, Gallimard, 1986 [1939], p. 213

[7] Charles Melman, « La dépendance vis-à-vis d’un objet peut-elle protéger de la psychose ? », dans La clinique lacanienne, 2011/1, n°19, souligné par moi. Voir en ligne : https://www.cairn.info/revue-la-clinique-lacanienne-2011-1-page-9.htm

[8] Charles Melman, Conférence « Le don et le sacrifice », 5 mars 2015, souligné par nous. Voir en ligne : https://ephep.com/fr/content/texte/charles-melman-le-don-et-le-sacrifice

[9] Charles Melman, Pour introduire la psychanalyse aujourd’hui. Séminaire 2001-2002, Paris, Éditions de l’association lacanienne internationale, p. 197.

[10] Ibid., p 356

[11] Ibid., p. 358

[12] Ibid., 197

[13] Ibid., 306

[14] Ibid., 358

[15] Ibid., 368

[16] Ibid., 360

[17] Charles Melman, Conférence du 23 avril 2020. « Comment une femme se débrouille-t-elle ou pas ? ». Voir en ligne : https://ephep.com/fr/content/texte/charles-melman-comment-une-femme-se-d%C3%A9brouille-t-elle-ou-pas-iii

[18] Charles Melman, Conférence du 2 décembre 2014, « La femme, chef d’œuvre en péril », souligné par moi. Voir en ligne : https://ephep.com/fr/content/texte/ch-melman-la-femme-chef-doeuvre-en-p%C3%A9ril

Le fétiche freudien, résultat d’une activité psychique

Le fétichisme n’est pas à confondre avec une simple ignorance à laquelle la science et les Lumières pourraient remédier. Il faut aussi faire remarquer que cette conception suppose toujours quelqu’un, quelque part, qui sait mieux et qui pourra éclairer l’ignorant, ou bien un savoir qui surgirait spontanément des lois de l’histoire. Cette remarque essentielle peut être mise en parallèle avec le fait que ce n’est pas, en psychanalyse, la « prise de conscience » ni la quantité de savoir qui fait disparaître un symptôme. Quelqu’un peut avoir lu toute la bibliothèque freudienne sans avoir la moindre idée de ses processus inconscients. Une psychanalyse n’est pas une prise de conscience de quelque chose de préexistant qui serait là, entreposé dans un réservoir inconscient, et qu’il n’y aurait qu’à découvrir pour que tout rendre dans l’ordre.  Sinon ce ne serait à coup sûr rien d’autre qu’un endoctrinement correspondant aux théories du psycha­nalyste, qui pourrait affirmer qu’il y a ceci et cela dans l’inconscient de son analysant … Une psychanalyse est considérée comme une expérience nouvelle qui permet de faire advenir des éléments dont le sujet n’est pas un décideur conscient. Les souvenirs remémorés ont pu avoir lieu dans le passé, mais l’appareil psychique leur a fait subir un destin (refoulement, déni, désaveu) qui les rend à jamais inaccessibles en tant que tels : ils représentent en ce sens une nouvelle construction. Contrairement à d’autres thérapies, la psychanalyse part du principe qu’on ne peut pas retrouver l’événement traumatique en tant que tel, car on n’a définitivement à faire qu’à ses représentants psychiques. Le trauma ne peut être que transposé sur une nouvelle scène, rejoué sous une forme nouvelle, au sens de l’actualité du transfert. On n’est pas à la recherche d’une origine et d’une explication, mais plutôt à la recherche de sa figuration nouvelle. Il y a un élément de symbolisation qui n’est ni une pure répétition du passé, ni non plus une élaboration sans rapport avec l’histoire subjective.

Or la raison pour laquelle le fétichisme ne peut être levé par une in­tervention d’ordre consciente tient à l’activité inconsciente mise en évidence par Freud. Le sujet n’est pas simplement soumis à une expérience désagréable, il est obligé de la métaboliser en quelque chose de propre qui nécessite une réponse active et qui puise de manière inconsciente dans la propre histoire. Cette réponse détermine une « formation de compromis » qui constitue une réponse symptomatique singulière. « La situation que nous décrivons, écrit Freud, montre que la perception demeure et qu’on a entrepris une action très énergique pour maintenir son déni [1] » Le sujet est à la fois passivement livré à une expérience qui le dépite et à la fois activement impliqué dans la mise en place du déni grâce à une création originale. Il y a eu un déplacement d’intérêt qui focalise le fétichisme sur un objet apparemment sans rapport, mais l’action entreprise pour rendre possible cette construction implique toute la subjectivité. « Cet intérêt est encore extraordinairement accru parce que l’horreur de la castration s’est érigé un monument en créant ce substitut [2] » La psychanalyse confronte le sujet avec cette sienne activité.

Toute cette problématique renvoie à celle appelée par Freud « problème du choix de la névrose ». La névrose est une formation singulière puisant dans des points de « fixation » intervenus dans le développement du sujet et qui ont, dit-il, créé des dispositions [3]. Celles-ci ne sont en aucun cas naturelles. Freud dit qu’on ne peut certes pas écarter un facteur constitutif qui pourrait justifier des variations individuelles, mais ce facteur est selon lui mineur dans l’explication de la névrose. C’est à partir des tendances tout à fait générales qui forment la condition pulsionnelle du sujet que se produisent dans son développement des moments de grippage auxquels la formation de névrose va s’accrocher après-coup : « Si tenté que l’on soit de ramener le problème du ˝choix de la névrose˝ à la vie pulsionnelle, on a assez de raisons d’échapper à cette tentation et il faut se dire qu’on retrouve dans toutes les névroses les mêmes pulsions réprimées comme porteuses de symptômes [Symptomträger] [4]. » Ce qui caractérise la névrose n’est pas la nature particulière d’une pulsion qui distinguerait un sujet d’un autre sujet — comme on le croit souvent — mais le destin singulier de la pulsion, c’est-à-dire l’histoire individuelle de la subjectivation de la pulsion sexuelle inséparable du contexte particulier de la répression familiale et culturelle où elle s’inscrit. Les pulsions en soi n’ont rien de ces monstres qu’on se plaît à dépeindre depuis plusieurs siècles, justifiant une répression continue qui participe plutôt à leur ensauvagement. La répression des pulsions, qui prend des formes socialement déterminées, s’exerce en fait dans la famille sur des tendances banales ; les monstres pulsionnels n’en sont que des produits que nous attribuons alors rétroactivement à la nature. La culture est ainsi sauvée de l’opération et c’est désormais la soi-disant nature qui doit être indéfiniment domptée. Lorsque Freud parle d’activité psychique inconsciente, il s’agit des démêlés du sujet avec des tendances contradictoires qui, du fait même de l’univers langagier, ne peuvent pas être saisies en tant que telles mais seulement représentées. Elles sont d’emblée offertes à des processus de transformation signifiante. Pour cela même, elles sont à la fois déterminées par l’ordre social où elles s’enracinent et en même temps, il n’y a pas selon la psychanalyse de solution définitive, d’harmonie à retrouver avec une vie pulsionnelle précédant en quelque sorte la « corruption civilisée ». Ce serait purement et simplement défendre un retour fantasmé à la condition animale. La pulsion sexuelle (qui n’est pas non plus à comprendre au sens restreint de la sexualité génitale) est donc forcément problématique, la seule question étant de savoir comment et par quel symptôme elle se construit. Il ne faut pas comprendre le symptôme au sens restreint de la psychopathologie mais sur le modèle d’une création symbolique ou artistique. Nous ne sommes évidemment pas condamnés par nature à la forme qu’a prise cette problématique dans l’économie capitaliste.

Freud fait du « refus de la féminité » la limite ultime de toute psychanalyse, qu’il appelle aussi « roc de la castration » et sous lequel il subsume la libido des deux sexes. Tous les sujets se positionnent selon lui par rapport au complexe de castration. Freud dégaine à cet endroit un argument biologique, qui manifestement ne le convainc pas lui-même, pour se sortir d’embarras [5]. Or c’est là qu’il pourrait poser la question de la valeur so­ciale du phallus ou de ce que Lacan appellera logique phallique. En effet, Freud n’explique pas pourquoi, sur le corps de la mère, c’est un pénis qui est attendu, et pourquoi tout le développement du garçon comme de la fille devrait être évalué à l’aune des fantasmes sur sa présence ou son absence. Il est manifeste que Freud a touché du doigt l’une des structures fondamentales de la modernité, même s’il ne la thématise pas, à savoir celle d’une puissance qui ne peut se traduire que dans les termes de la puissance phallique. Freud dit que l’inconscient ne connaît pas le masculin et le féminin, mais seulement l’actif et le passif, répartis entre les deux sexes (c’est la théorie de la bisexualité psychique). L’activité est socialement codifiée comme masculine.

Lacan récuse également un fondement biologique de la pulsion et ramène le phallus à une opposition signifiante qui traverse toute la structure subjective. Mais ceci n’explique toujours pas pourquoi le phallus (en tant que signifiant d’une présence/absence) devrait constituer le marquage fondamental de la position sexuée et lorsque Lacan s’essaye à dire pourquoi le phallus est le « signifiant privilégié [6] », la liste de raisons qu’il avance n’est pas convaincante et même hautement suspecte de tourner autour du pot : il entend nous justifier ce fait successivement par le réel de la copulation sexuelle, la dimension symbolique de ce terme, l’imaginaire vital qu’il renferme, pour en appeler finalement à l’expérience clinique, avant de renvoyer la balle à la théorie kleinienne ! Une chose est dite en passant : « Sans doute ne faut-il pas oublier que de cette fonction signifiante, l’organe qui en est revêtu, prend valeur de fétiche [7]. » Le pénis prend donc valeur de fétiche du fait de représenter la fonction signifiante sur le corps masculin. Il y a ici une réticence manifeste à aller chercher dans la constitution sociale une autre réponse possible à cette question, la référence finale de Lacan au logos des Anciens masquant plutôt mal cet évitement… Averti par les écrits féministes de son époque de la difficulté à justifier une telle centralité du phallus, Lacan refusera ensuite de subsumer entièrement le féminin sous la logique phallique (c’est ce qu’il appellera la logique du pas-tout : toutes les femmes seraient soumises au complexe de castration, mais elles ne le seraient pas entièrement). Cette élégante issue théorique ne résout pas davantage la question de savoir pourquoi il faut que tout sujet se positionne à partir du signifiant phallique, que ce soit en tant que tout-phallique ou pas-­tout phallique. Ceci ramène aussi à la conclusion de l’article de Freud sur le fétichisme : « On est finalement autorisé à déclarer que le prototype normal du fétiche, c’est le pénis de l’homme, tout comme le prototype de l’organe inférieur c’est le petit pénis réel de la femme, le clitoris [8]. » On ne peut nier qu’une telle construction repose sur le recueil rigoureux de l’expérience clinique ; il y manque pourtant une hypothèse sur sa détermination sociale.

Il reste que Freud a emprunté une direction nouvelle et bien précise. Il aurait tout à fait pu concevoir une théorie différente du fétichisme, par exemple comme effet de la sexualité infantile « perverse polymorphe » décrite en 1905, ce qui aurait pu prolonger la théorie de l’incohérence du fétiche. Alfred Binet a défendu avant lui une telle théorie du fétichisme dans l’amour, où il conçoit les passions fétichistes et les traits de fétichisme présents dans toute disposition amoureuse comme le fruit d’une association entre une sensation érotique et une expérience remontant à la petite enfance. Le fétichisme serait donc selon cette vue le résultat mécanique d’une association fortuite entre un état subjectif et un objet rencontré par hasard à ce moment-là [9] : on reconnaît ici une retombée des vieilles théories sur le fétichisme des peuples non civilisés attribuant soi-disant des qualités irrationnelles au premier objet qui leur tombe sous la main. La théorisation de Freud est évidemment beaucoup plus audacieuse puisqu’elle suppose un sujet qui s’empare activement d’une situation pour la rendre non pas seulement supportable, mais pour lui donner un substitut pleinement satisfaisant. La psychanalyse n’essentialise pas la passion du fétichiste, mais elle reconstitue la généalogie d’un tel choix d’objet, replacée dans un rapport primitif à l’Autre, ici une mère non castrée. Mais plus encore, l’observation clinique conduit Freud à postuler une affinité fondamentale entre le fétiche sexuel et le phallus dans son double caractère de présence et d’absence sur le corps de la mère. Si Freud aboutit ainsi à des conclusions que le féminisme lui reprochera au titre de phallocentrisme, il faut reconnaître qu’il est le premier à établir un rapprochement aussi direct entre le phallus et le fétiche, ce qui n’est pas sans anticiper l’idée que « la valeur, c’est le mâle [10] ». Il n’en assume pas la conséquence, raison pour laquelle il se replie sur une explication biologique qui clôt le débat. La question reste de savoir pourquoi diable le sujet doit-il obligatoirement se positionner vis-à-vis du complexe de castration ? Y a-t-il là une vérité universelle ou bien un constat qui vaut avant tout dans la forme de socialisation qui est celle de Freud ? La série qui va du pénis masculin à son absence chez la mère pour déboucher sur un fétiche substitutif fait pour finir l’objet d’un déni freudien lorsque ressurgit brusquement chez la femme un « petit pénis réel », à savoir qu’il y a bien quelque chose à l’endroit où on supposait qu’il n’y avait rien, mais ce quelque chose n’est encore qu’un modèle réduit du pénis masculin qui ne peut, selon ce modèle, que ramener la femme à une infériorité constitutive. Au lieu d’attribuer à Freud des conceptions sexistes d’un autre âge, remarquons qu’il théorise pour la première fois à son époque ce qui se passe autour de lui, prélevé sur l’observation clinique.

On est ici directement confronté à une logique qui bute sur ses propres limites, en tant qu’elle n’a pas de concept pour désigner ce qui serait au-delà d’elle-même. C’est une logique qui n’a pas de dehors. Et l’on sait que dès qu’on invente les concepts pour désigner un au-delà, c’est toujours sous la forme essentialisante de qualités dissociées et de moindre valeur. Dès lors qu’on est dans le registre de l’ontologie (à vouloir absolument dire ce qu’est le masculin ou le féminin), le phallus devient l’unique dénotation de la vie sexuelle, le reste étant défini négativement en fonction de lui, telle 1a maternité vue par Freud lui-même comme substitut phallique ou par les féministes différentialistes comme expérience ineffable et forteresse imprenable du féminin. II serait intéressant d’historiciser — ce que ne fait pas Freud — la dimension phallique de la maternité : rejetée dans la sphère domestique, il ne lui reste peut-être rien d’autre à investir que l’expérience maternelle d’une manière qui mime la toute-puissance de la logique phallique.

II serait cependant erroné de réduire Freud à cette simplification, lui qui justement ne cessait de douter de la pertinence de concevoir le féminin et le masculin comme une opposition conceptuelle [11]. Avant les autres il essaya d’échapper à cette impasse en ayant recours aux concepts de passivité et d’activité qu’il ne faisait pas correspondre terme à terme avec le masculin et le féminin, en précisant à la même occasion que la « proportion de masculinité et de féminité est, chez chaque individu, éminemment variable [12]. » II n’y a rien à dire d’ontologique sur la différence sexuelle et cette simple préoccupation est éminemment moderne. Freud dit qu’on ne trouve rien qui étaye la différence des sexes dans l’inconscient. Cette différence ne peut pas être saisie à partir de deux entités abstraites qui seraient mise en relation a posteriori. Dans l’histoire du féminisme, le fait de vouloir dénoter les qualités féminines s’est fait au prix de l’érection ambivalente d’un monument à la « différence féminine » qui faisait finalement briller le phallus par son absence. Le refuge féminin contre l’hégémonie phallique n’en finit pas de proclamer l’éviction du phallus, éventuellement sous les auspices de la maternité, mais l’argument du phallocentrisme de Freud ne prend pas en compte ici la place de la maternité à l’intérieur du rapport-dissociation: il s’agit bien de fournir à la nation des travailleurs et de la chair à canon et il n’y a pas de raison que les femmes privées d’une reconnaissance publique ne se reportent pas sur le seul phallus qu’il leur reste dans un monde où c’est cela seul qui vaut : l’enfant idéalisé de l’entre­-soi domestique. C’est, du coup, comme si le féminisme ne pouvait échapper à la totalisation phallique bien qu’en se démenant contre elle (jusqu’à réclamer la reconnaissance monétaire du travail ménager). Ce n’est pas en promouvant le féminin, quelles que soient les « valeurs » qu’on met dans ce mot, qu’on le libère du rapport-dissociation. La valeur étant la seule organisatrice de la réalité sociale, tout ce qui existe ne peut qu’être mesuré à elle et la première erreur est de l’imputer à la catégorie « hommes » plutôt qu’à la forme patriarcale elle-même dont participent pleinement les sujets féminins, même féministes, queer ou lesbiens.

Sandrine Aumercier, juin 2020.

Ce texte est une mise en forme partielle du séminaire « Psychanalyse et capitalisme » qui s’est tenu le 4 juin 2020 à la Psychoanalytische Bibliothek Berlin. C’est aussi un extrait de l’article « Fétichisme, sujet de la marchandise et sujet de l’inconscient » paru dans Jaggernaut n°3, 2020, p. 229-237.


[1] Sigmund Freud, « Le fétichisme », dans La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969 [1927], p. 134, souligné par nous.

[2] Ibid., p. 135.

[3] Voir Sigmund Freud, « La disposition à la névrose obsessionnelle », dans Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1973 [1913].

[4] Sigmund Freud, « L’homme aux rats », dans Cinq psychanalyses, Pans, PUF, 1954 [1909], p. 255, traduction modifiée.

[5] Sigmund Freud, « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin », dans Résultats, idées, problèmes, II, Paris, PUF, 1985 [1937], p. 268.

[6] Jacques Lacan, « La signification du phallus », dans Écrits, Paris, Seuil, 1966 {195 p. 692.

[7] Ibid., p. 694

[8] Sigmund Freud, « Le fétichisme », op. cit., p. 138.

[9] Alfred Binet, Le fétichisme dans l’amour, Lausanne, Payot, 1887.

[10] Voir Roswitha Scholz, « La valeur, c’est le mâle », dans Le sexe  du capitalisme, Albi, Crise & Critique, 2020.

[11] Sigmund Freud, « Quelques conséquence psychiques de la différence anatomique des sexes », dans La vie sexuelle, Paris, PUF, 1999 [1925], p. 132.

[12] Sigmund Freud, «La féminité », dans Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Paris, Gallimard, 1984 [1933].