Qu’appelle-t-on un confinement ? Discussion sur les modèles chinois et européen

Suite à une version allemande (condensée et modifiée) des textes « De virus illustribus un an et demi après », « Les raisons de la vaccination : peut-on encore être perplexe ? » ainsi que le texte d’avril 2020 « La Chine, un exemple ? », une vive discussion s’est engagée, dans laquelle plusieurs personnes du groupe Exit ! sont intervenues. Avec l’accord des intéressés, nous proposons ici une partie des échanges entre Aumercier et Grohmann d’une part et le Groupe de Critique Fétichiste de Karlsruhe (GFK) d’autre part, une discussion centrée sur les différentes gestions de crise à l’intérieur de la forme-marchandise. Les échanges se sont déroulés entre la dernière semaine de décembre 2021 et la première semaine de janvier 2022 ; ils sont présentés dans l’ordre chronologique.

1. Réaction du Groupe de Critique fétichiste de Karlsruhe

Nous avons lu et discuté l’article de Sandrine Aumercier et Frank Grohmann, publié sur la page d’accueil d’EXIT !, et constatons qu’il livre beaucoup de choses intéressantes, mais aussi des choses inquiétantes et parfois irréfléchies.

Tout d’abord, il nous semble étrange de décrire le premier confinement comme quelque chose de « particulier, d’inouï, d’historique » ou même de l’associer au sentimentalisme « d’un moment initial de saisissement ». Nous pensons que de telles descriptions sont inappropriées et ne faisons en tout cas pas partie des « nombreux » qui, selon les auteurs, seraient d’accord avec eux.

Mais le défaut d’analyse est plus grave que ce petit accès sentimental. Certes, « certains d’entre nous ont été libérés de tous leurs rendez-vous », mais il serait essentiel de faire référence aux secteurs de production qui n’ont jamais été suspendus [1], du moins dans la zone d’influence de la « communauté démocratique des bombardiers » occidentale (Robert Kurz). Il s’agit du secteur de l’automobile et des véhicules, de la construction d’installations et de machines et de l’agro-industrie, tous des secteurs « orientés vers l’exportation », comme on les appelle dans le jargon de l’économie politique, ou plus précisément des secteurs de la concurrence directe sur le marché mondial [2]

En ce sens, les « épisodes » ultérieurs ne sont pas les seuls à ne pas mériter le nom de « confinement ». Contrairement à ce qu’affirment les auteurs, cela vaut déjà pour le premier épisode de mars/avril 2020. Alors que la concurrence chinoise mettait effectivement en œuvre des mesures de quarantaine efficaces dans les provinces touchées par la maladie infectieuse, c’est-à-dire qu’elle suspendait tous les secteurs de la société, y compris la production, et provoquait ainsi l’élimination du virus, la « communauté des bombardiers démocratiques » occidentale (Robert Kurz, que nous estimons beaucoup, ne serait-ce que pour cette magnifique formulation) s’attendait à un avantage dans la concurrence sur le marché mondial. Nous devons réviser notre ancien jugement selon lequel la stratégie chinoise ne sauve pas seulement des milliers de vies humaines, mais qu’elle est aussi globalement plus avantageuse dans la rationalité interne de la richesse abstraite, dans la mesure où l’effort nécessaire de la Chine depuis maintenant deux ans pour éliminer constamment le virus mobilise des ressources tout à fait considérables et que de grandes parties du « projet de route de la soie » chinois sont notamment suspendues. La stratégie du capital occidental (qui a entre-temps tué des millions de personnes) s’est en tout cas révélée dès le début, dans les déclarations des masques de caractère du spectre politique et de leurs chanteurs de cour qui font l’opinion, comme une stratégie d’ « endiguement du virus », de « flatten the curve », afin de ne pas surcharger le système de santé déjà désorganisé par des économies massives et des privatisations. La possibilité d’une élimination du virus, non seulement théoriquement compréhensible mais aussi réellement prouvée, n’a même pas été évoquée, pour être rejetée par la suite comme « totalement irréaliste » (comme le disait le ministre allemand de la santé Jens Spahn, entre autres).

Mais nous sommes tout à fait d’accord avec les auteurs pour dire que « l’image triomphante du marché et de la démocratie se fissure ». Mais si, selon les auteurs, les épisodes ultérieurs [des « confinements lights »] ne méritent même pas le nom de « confinement », comment en viennent-ils, dans le contexte de la pandémie, à supposer un « état d’exception permanent » ? Un tel état peut tout à fait devenir une réalité sanglante dans la décomposition implacable et irréversible des rapports de capital, mais il n’y a aucune raison de penser que cet état d’exception et la loi martiale qui l’accompagne seraient légitimés autrement que par l’affirmation de la « loi et de l’ordre ». Ce n’est pas comme si cette stratégie n’avait pas fonctionné jusqu’à présent. Dans cette mesure, les thèses des petits bourgeois fétichistes de la démocratie selon lesquelles les mesures de pandémie servent à imposer cet « état d’exception permanent » ne devraient pas rester sans réponse.

Il n’est pas certain que le mode de production du capital ne puisse pas supporter une interruption aussi longue que celle qui serait nécessaire en raison de la pandémie, contrairement à ce qui est affirmé par Aumercier et Grohmann [3]. La « contradiction en procès » (Marx sur les rapports de capital) finira par échouer à cause de ses auto-contradictions immanentes. Vouloir cependant associer un « autre mode de production » qui pourrait « pendant un an [comment les auteurs en sont arrivés à cette durée ?] sans aucun souci, arrêter complètement de construire, de voyager et de produire des machines à laver, des voitures, des gadgets et des matchs de football » à la persistance des « riches » et des « pauvres » est une mauvaise blague. De plus, il ne faut pas surestimer l’accoutumance des « pauvres » à la misère. Si tu as de l’eau jusqu’à la cheville, une augmentation du niveau de l’eau de, disons, 20 cm ne pose pas de problème, mais si elle t’arrive au cou, une telle augmentation est incompatible avec la vie.

En fait, si la situation est bien « à rendre fou », c’est dans la nature des relations folles, aveuglées par le fétichisme. C’est ainsi que l’on en arrive à la discussion monstrueuse sur l’obligation de vaccination avec des produits dont les effets secondaires sont encore largement inconnus, mais dont les masques de caractère politiques ont promis monts et merveilles quant à leur efficacité, notamment l’immunité collective qu’ils permettraient d’atteindre. Il s’agit manifestement d’une campagne de désinformation visant à établir un lien de cause à effet entre la persistance et la nouvelle propagation exponentielle de l’infection et le taux de non-vaccination, étant donné que même les pays ayant un taux de vaccination de 85 à 90 %, comme le Portugal ou l’Espagne, présentent des augmentations de l’incidence et du nombre de décès similaires à celles de la RFA. La liste des insuffisances des affaires médicales au sens strict est longue, comme l’autorisation de méthodes de test manifestement insuffisantes ou l’ignorance de la standardisation d’une détermination uniforme des anticorps et, par conséquent, de la définition adéquate d’un titre d’anticorps.

Si la remarque des auteurs selon laquelle ils n’ont pas de « meilleure réponse et explication [4] » est plus qu’une coquetterie, c’est-à-dire qu’elle est sérieuse, ce serait un pitoyable constat d’échec. Nous, qui représentons la position de la critique catégorielle des rapports capitalistes, disposons bel et bien d’une meilleure réponse et d’une meilleure explication à la pandémie, et bien que nous considérions la sphère de la politique comme l’une des sphères de la socialisation fétichiste du capital et de sa division en « intérêts », et qu’il faille donc l’abolir, les exemples de la Chine et de la Nouvelle-Zélande montrent que la raison matérielle est tout à fait possible pour surmonter la pandémie, même au sein de la forme marchande. Il n’est donc pas du tout évident que « La croyance fétichiste en la viabilité de ce système est plus tenace que la survie de ceux qu’il prétend servir. ». Pourquoi un tel fatalisme ? Toute monstruosité peut être éliminée, y compris celle du fétichisme du capital, d’autant plus qu’elle est passée depuis longtemps dans le processus de désintégration agonale. L’avenir est ouvert

2. Réponse de Aumercier et Grohmann

Notre réponse tiendra ici en trois remarques.

Le « saisissement [5] » dont nous parlons au sujet du premier confinement vise à nommer quelque chose qui ne s’est effectivement jamais produit dans l’histoire. Quand-est ce que la moitié du monde capitaliste a-t-elle été mise à l’arrêt volontairement — même si ce n’était pas de son plein gré — par ses propres gardiens ? Jamais. Nous soutenons également que cela ne se reproduira probablement plus. Mais la remarque de nos contradicteurs selon laquelle même ce premier confinement n’était que partiel est tout à fait juste. Nous pensions surtout aux mesures d’arrêt de travail (avec compensation par le biais du chômage partiel). Il va sans dire que cet arrêt n’était lui aussi que partiel. Il n’en était pas moins un fait nouveau. Nous l’attribuons à l’irruption d’une situation qui a sérieusement inquiété les politiques et qui en dit long sur les relations entre la Chine et le monde occidental : lorsque les gouvernements occidentaux ont constaté que la Chine avait d’abord nié l’apparition du Sras-Cov-2, mais qu’ils ont constaté que la situation était manifestement en train de devenir incontrôlable, ils ont eu recours de manière précipitée à un confinement général – jusqu’à nouvel ordre. Nous ne pouvons pas imaginer comment une mesure aussi énorme (du point de vue de l’économie capitaliste) peut s’expliquer autrement que par un effet de surprise et une méfiance légitime envers la Chine. De ce point de vue, les analyses qui insistent sur le fait qu’il existe depuis longtemps des scénarios de pandémie qui n’ont pas été pris suffisamment au sérieux nous semblent rétroprojeter les effets de la pandémie réelle sur des modélisations théoriques qui, par définition, ne sont jamais préparées à un événement réel. On est toujours plus malin après coup ! Il est absurde d’attribuer à la sphère politique une telle marge d’intervention, quasi omnipotente (à savoir : elle pourrait non seulement prévoir, mais aussi résoudre des événements qui n’ont pas encore eu lieu), simplement parce qu’elle modélise effectivement en permanence les risques croissants auxquels nous sommes exposés par la fuite en avant du mode de production capitaliste.

Notre deuxième remarque concerne ensuite l’étrange regard porté sur le modèle chinois, que les auteurs du Groupe de Karlsruhe croient même capable d’avoir éradiqué la pandémie ! Jusqu’à présent, aucun pays ne peut se vanter d’avoir éradiqué la pandémie, car la pandémie est globale — et c’est pourquoi elle réapparaît toujours, selon ses « variantes » et ses « vagues » successives. En ce sens, la pandémie se révèle être le reflet exact des conditions de production du capitalisme mondialisé qui, à l’instar du coronavirus, ne peut disparaître région par région, mais ne pourrait être aboli que par un mouvement transnational, pour ainsi dire d’un seul coup (cf. Robert Kurz, « Appropriation universelle d’une totalité de forces productives », in Lire Marx) [6]. On voit ici la différence avec d’autres épidémies, qui ont pourtant été tout aussi « préoccupantes » — une différence qui est probablement due aux caractéristiques particulières du virus Sars-Cov-2 (notamment : contagiosité, létalité, mode de transmission, période d’incubation, etc.) ainsi que des facteurs environnementaux, politiques et géopolitiques de propagation. Ce virus a de par sa propre nature (contingente) tout pour être une réponse « sur mesure » au capitalisme du XXIe siècle ; non pas parce qu’il aurait été fabriqué en ce sens, comme certains voudraient le croire, mais dans le sens où Jacques Lacan dit que « ce qui est rejeté dans l’ordre symbolique fait retour dans le réel » (Séminaire Les psychoses) [7].

La Chine n’a pas seulement entravé l’enquête sur l’origine du Sras-Cov-2, elle a aussi fait disparaître les lanceurs d’alerte dès le début de la pandémie et interdit toute communication à ce sujet. Dès qu’il n’a plus été possible de dissimuler la réalité, elle a appliqué des méthodes agressives de confinement et de traçage des contacts qui se sont peut-être révélées (temporairement) efficaces, mais qui reposent sur l’utilisation d’outils numériques totalitaires déjà mis en œuvre auparavant et qui n’ont pas (encore) tout à fait la même acceptation sociale en Europe. Le système capitaliste dispose désormais des moyens technologiques pour tenter de manière de plus en plus agressive d’interrompre (temporairement) les chaînes de transmission virales (et la France n’a pas été en reste, où l’on a vu par exemple des drones surveiller les contrevenants au confinement). Mais ces capacités technologiques ne sont pas une preuve de succès — d’une part parce que le virus a systématiquement déjoué de telles réactions en finissant par réapparaître, d’autre part parce qu’une interruption complète de quelques semaines en Chine n’a été faite qu’en vue d’une reprise de la production la plus rapide possible et d’une démonstration arrogante de sa supériorité sur la scène internationale. Il n’y a aucune raison d’opposer la stratégie chinoise à la stratégie européenne ; toutes deux sont également dépendantes du marché mondial et toutes deux sont engagées dans une surenchère de moyens de contrôle technologiques qui sont la preuve éclatante que le système mondial dans son ensemble échappe de plus en plus à tout contrôle.

Notre troisième remarque vise à justifier la phrase selon laquelle nous n’avons pas de « meilleure réponse » que ceux qui doivent faire face aux exigences contradictoires de la pandémie d’une part et de l’économie d’autre part. Nous avons sans aucun doute une analyse différente de la leur, sinon nous ne prendrions pas la peine de nous exprimer sur le sujet. Nous pensons toutefois que leur « marge de manœuvre » est bien plus faible que ce que certains sont enclins à leur attribuer. Il est carrément infantile d’attribuer à la classe dirigeante non seulement le pouvoir de tout anticiper, mais aussi celui de tout résoudre dans les conditions existantes. Si nous n’avons pas de « meilleure réponse », c’est parce que nous savons qu’il existe un énorme fossé entre la « critique catégorielle » et la pratique transformatrice. La reconnaissance des impasses de ces civilisations ne fournit pas la clé de leur transformation effective. « L’avenir est ouvert », écrivent nos interlocuteurs, oui, théoriquement pour ainsi dire, mais la conscience l’est-elle ? Robert Kurz théorise inlassablement cette difficulté fondamentale. Il n’a cessé de répéter que le rôle de la critique est de théoriser les rapports existants et de montrer la nécessité de leur négation. Cela ne peut pas se transformer en un slogan « bon à tout faire » ni en des « y a qu’à ». En ce sens, nous ne savons pas mieux que d’autres où la transformation sociale nécessaire doit prendre son départ dans la pratique.

3. Suite de la discussion par le Groupe de Critique Fétichiste de Karlsruhe

Nous apportons volontiers notre contribution au débat sur la « Chine » et proposons, pour l’ouvrir, de nous assurer d’abord que nous partons des mêmes faits. Le déroulement des événements qui suit est celui que nous avons recherché. Si vous disposez d’informations divergentes, je vous prie de bien vouloir les corriger, en indiquant bien entendu la source correspondante.

A partir du 17 novembre 2019, entre un et cinq cas d’une nouvelle maladie pulmonaire ont été signalés chaque jour dans la province chinoise de Wuhan, pour laquelle aucun agent pathogène détectable jusqu’à présent n’a pu être diagnostiqué. Le 15 décembre, le nombre total d’infections était de 27. Le 20 décembre, 60 cas étaient confirmés. Le 27 décembre, Zhang Jixian, médecin à l’hôpital de la province voisine du Hubei, a informé les autorités sanitaires locales que la maladie était due à un nouveau coronavirus. À ce moment-là, plus de 180 personnes avaient été infectées. Les 28 et 29 décembre, trois autres patients se sont présentés à la clinique de la doctoresse. L’hôpital a informé les commissions sanitaires de la province du Hubei et de la commune. Les commissions sanitaires ont demandé à Wuhan et Jianghan, ainsi qu’à l’hôpital de Jinyintan, de mener des enquêtes épidémiologiques sur sept patients le 29 décembre. Six d’entre eux ont été transférés à Jinyintan, vers un établissement spécialisé dans les maladies infectieuses. Un patient a refusé d’être transféré. Le soir du 30 décembre, des avis ont été publiés sur Internet par la commission municipale de la santé de Wuhan, demandant à tous les hôpitaux de Wuhan de signaler tout patient atteint de pneumonie de cause inconnue qui s’était rendu au marché aux poissons de Wuhan. La Commission de la santé de Wuhan a exprimé dans une interview que l’enquête n’était pas terminée et que les experts de la Commission nationale de la santé étaient en route pour soutenir l’enquête. Les autorités sanitaires locales ont été informées de la découverte d’un agent pathogène similaire au SRAS au plus tard le 27 décembre. Suite à l’expérience de la précédente pandémie de SRAS, la Chine avait mis en place un système d’alerte précoce visant à garantir que les informations sur les épidémies soient immédiatement transmises au Centre chinois de contrôle et de prévention des maladies à Pékin, indépendamment de toute considération politique. Dans le cas du nouveau virus de corona, cela n’a pas été fait immédiatement. Le 30 décembre, dans le cadre d’un groupe WeChat avec des collègues, le médecin Li Wenliang a mis en garde contre un virus qu’il pensait à l’époque être à l’origine du syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS), en raison d’une accumulation inhabituelle de pneumonies à l’hôpital local de Wuhan. Après que l’avertissement de Li et de ses collègues se soit répandu sur Internet, il a été convoqué, ainsi que d’autres de ses collègues, par la police locale. Ils ont été accusés d’avoir « fait de fausses déclarations ». Le 1er janvier 2020, l’agence de presse nationale Xinhua a fait état des prétendues « fausses informations » des médecins et a réaffirmé qu’il n’y avait aucun signe de transmission interhumaine de la nouvelle maladie. Li Wenliang, exposé à une charge virale considérable en tant que médecin traitant, est décédé le 7 février 2020 à l’âge de 33 ans de la nouvelle maladie du SRAS.  De leur propre initiative, les médecins avaient continué à envoyer des échantillons de patients à des laboratoires d’analyse en contournant les canaux officiels, afin d’enquêter de leur propre chef sur la cause de la maladie. Ils ont été réhabilités fin janvier par la Cour populaire suprême de la République populaire.

Selon les faiseurs d’opinion occidentaux, les autorités chinoises ont d’abord nié l’apparition de la maladie et ont ainsi permis sa propagation rapide. Ainsi, dans le texte « La Chine, un exemple ? » d’avril 2020, il est affirmé : « Rappelons d’abord que la chine a commencé par nier l’apparition du virus… » Cette critique de la politique d’information chinoise en décembre 2019, lorsque les premiers cas de maladie sont apparus, est justifiée. Mais face à un nombre initial de quelques centaines de cas de patients jusqu’à fin décembre 2020, la déclaration d’une situation épidémique avec toutes les conséquences que cela implique semble pour le moins problématique. Une société libérée de l’illusion de la richesse abstraite agirait peut-être effectivement avec plus de prudence, mais la Chine, comme tout le monde le sait, fait partie du système mondial de production de marchandises de la concurrence. La réponse à la question de savoir à partir de quel nombre de cas et de quelle dynamique de développement une escalade épidémique menace la population et quelles mesures radicales doivent être prises en conséquence, est sans aucun doute soumise à des influences subjectives et donc à des possibilités d’erreur. Chaque fois que des phénomènes pathologiques (nouveaux) indiquant une infection apparaissent, il existe un risque potentiel de propagation épidémique. Toutefois, ce n’est qu’à partir d’un certain moment que le mode de propagation d’une maladie, par exemple par voie aérienne anthropogène, est identifiable et qu’il est possible de soupçonner une éventuelle menace d’épizootie ou de pandémie. Comment les autorités chinoises ont-elles procédé par la suite ? Après l’identification de la nouvelle souche virale le 7 janvier 2020, l’OMS et tous ses États membres ont été immédiatement informés. Sur la base de ces données, les virologues de la Charité de Berlin, sous la direction de Christian Drosten, ont élaboré un test PCR dont la spécificité et la sensibilité ont fait l’objet de nombreuses discussions. A partir de ce moment, et au plus tard avec les mesures drastiques prises le 23 janvier en Chine (interdiction la plus large possible des activités de voyage juste avant le Nouvel An chinois, mise en quarantaine ciblée des provinces concernées, en particulier la province de Wuhan), il ne peut plus être question de minimisation de la part de la Chine. Encore une fois, selon les termes du texte « La Chine, un exemple ? » : « le gouvernement chinois, qui avait entretemps officiellement admis l’existence du virus, a pris brusquement fin janvier des mesures massives de confinement qui apparaissaient en contradiction complète avec le discours officiel. » Où veut-on en venir avec le choix suggestif des mots « officiellement admis » ? Y avait-il quelque chose à dissimuler, par exemple une avarie dans le laboratoire de virologie de haute sécurité BSL-4 à Wuhan ? Ce n’est pas à exclure, mais c’est peu probable [8].

Les mesures qui, selon cette interprétation, ont été prises « tout à coup » fin janvier, se dessinaient déjà auparavant, non seulement dans le « discours officiel » mais aussi dans la construction d’un hôpital d’urgence à Wuhan. Elles résultent de l’augmentation exponentielle du nombre de maladies et surtout de décès. Pour enrayer une épidémie imminente, il faut bien entendu « isoler drastiquement les personnes infectées, tracer leurs contacts et ne confiner que les personnes potentiellement ou effectivement infectées ». Les mesures de suivi et de surveillance numériques esquissées ci-après : « Pour isoler les cas positifs et les malades potentiels (et renvoyer au plus vite les autres au travail), il faut en effet pouvoir non seulement les dépister, mais aussi les pister » — ces mesures ne découlent pas d’une quarantaine complète, des mesures prises donc au cours des premières semaines, mais de mesures prises par la suite comme possibilité de réagir en temps réel à une nouvelle introduction de virus anthroponotique. La remarque sur le « diktat » du retour rapide au travail semble plutôt amusante. Ce que la Chine a effectivement pratiqué en raison de la protection contre les infections, à savoir la suspension (temporaire) de la production, n’a même pas été envisagé par les masques de caractère responsables de « l’Occident glorieux ». L’utilisation du suivi numérique dans le cadre de la lutte contre les infections ne prouve évidemment pas « que ces nouveaux systèmes seront abandonnés une fois l’épidémie terminée ». Compte tenu du système de crédit social déjà adopté auparavant, en 2014, en Chine, il ne faut pas s’y attendre. En effet, de tels systèmes d’évaluation existent également dans « l’Occident démocratique » à différents niveaux, comme les vérifications réglementaires sur la solidité politique et financière (tel le Schufa en Allemagne), etc. Avec cette constatation, nous n’avons aucunement l’intention de relativiser le contrôle social (que nous désapprouvons également en Chine). Mais le fait que le gouvernement chinois en postule (soi-disant ?) la nécessité renvoie en fait à l’instabilité des rapports sociaux en Chine, une instabilité qui repose sur les processus de transformation sociale disruptifs du capitalisme d’État vers des zones particulières de concurrence ouverte orientées vers l’exportation dans un rapport de capital en décomposition globale. Il est toutefois intéressant de noter dans le texte « La Chine, un exemple ? » la petite pointe selon laquelle « il est prévu que les entreprises soient elles-mêmes soumises à la notation sociale ». Une petite différence, mais de taille, par rapport à ce qui se passe en Occident.

Venons-en à Li Wenliang. Il est affirmé dans le cadre de son affaire que « les journalistes Chen Qiushi et Fang Bin, qui dénonçaient la gestion de la crise ont quant à eux disparu ». Le médecin Li Wenliang est mort le 7 février au début de l’épidémie (comme d’ailleurs plusieurs autres travailleurs du secteur de la santé) à cause du Covid-19. Fin janvier, les autorités ont présenté des excuses publiques à Li, qui a été réhabilité avec ses collègues [9]. Sa mort, ainsi que celle de nombreux autres, est particulièrement tragique dans la mesure où certains d’entre nous pensent encore pouvoir classer le méchant Covid-19 au niveau d’une infection grippale [10]. En ce qui concerne Chen Qiushi, il est arrivé à Wuhan le 23.1.2020 pour témoigner des conditions qui y règnent. Il a été arrêté le 7 février et mis en quarantaine, car il se trouvait effectivement dans la zone de quarantaine désignée. Par la suite, il a été accusé de désinformation et n’a été libéré qu’en septembre 2021. Fang Bin est toujours détenu. Si cette action des autorités chinoises doit être fermement critiquée, le mot de « disparition », qui tend à suggérer l’assassinat des personnes, est problématique.

La réaction de la Chine aux dénonciations constantes de Trump (« virus chinois »), par exemple en évoquant l’utilisation d’une arme B « de bas niveau » dans le cadre d’une opération des services secrets américains, fait partie de la contre-stratégie psychologique dans une « guerre froide de propagande » déclarée depuis longtemps par l’Occident contre l’influence globale croissante de la Chine [11] (et de la Russie). D’ailleurs, de telles utilisations d’armes B et C sont documentées, par exemple contre Cuba. Nous considérons les sources cubaines comme crédibles.

Nous lisons encore dans les différentes déclarations des auteurs :

1. « Tout à coup, la Chine commence à se hisser au rang de championne universelle de la crise du coronavirus avant même que l’épidémie ne soit enrayée sur son propre territoire. » (dans « La Chine, un exemple ? »). [12] Cela signifie-t-il que l’élimination du virus (pas l’endiguement d’ailleurs), malheureusement toujours temporaire, est reconnue comme un fait ?

2. « Décrire la politique chinoise comme réussie nous semble à nouveau relever de la stratégie occidentale de revendiquer et de justifier ce type de gestion totalitaire des crises. » La « stratégie occidentale » n’a pas consisté à « décrire la politique chinoise comme une réussite », mais bien au contraire à commencer par « mettre en doute les chiffres chinois », ce que l’on est bien sûr en droit de faire (pourquoi au fait ? ah oui, il s’agit après tout de données statistiques chinoises). « Moins de morts » serait « avant tout, si c’est le cas, un succès de la propagande chinoise ». Ce qui est simplement rejeté ici comme propagande « moins de morts » et qui n’est entre-temps plus mis en doute même par les médias d’État occidentaux, ce sont 5.697 décès au 13.12.2021, rapportés à la population de la RFA, on arrive à environ 400 décès. Si nous considérons le matériel statistique de la Nouvelle-Zélande, état au 27.12.2021, avec 51 (!) décès de Covid-19 déclarés, on obtient également un ordre de grandeur non calculé de quelques centaines de décès (environ 600). Que pouvons-nous en conclure ? Soit les « chiffres chinois et néo-zélandais » mentent de la même manière, soit ils reflètent tous deux la réalité. Il est intéressant de noter que les chiffres néo-zélandais n’ont jamais été mis en doute, ni par les autorités occidentales, ni par Aumercier et Grohmann.

3. Les mêmes poursuivent en écrivant : « Or, ce n’est pas un « succès », mais une guerre (d’abord contre sa propre population) et une démonstration de force sur la scène internationale. » Nous, qui avons l’habitude d’associer la « guerre » plutôt à une mort massive qu’à un sauvetage massif de vies, ne pouvons et ne voulons pas suivre cette rhétorique de « guerre » présentée avec beaucoup de verve émotionnelle.

4. L’aide apportée à d’autres pays par des équipes non seulement chinoises, mais aussi russes et cubaines, et que le texte « La Chine, un exemple ? » tente à nouveau de dénoncer de manière singulière, doit également être considérée comme une « démonstration de force sur la scène internationale » :  « Dès le mois de mars, des équipes médicales chinoises apportaient leur soutien en Italie, en Iran, en Irak, en Serbie sans compter l’envoi de matériel dans de nombreux pays (dont un million de masques de protection à la France) et Xin Jinping promettait largement, de Vladimir Poutine à Angela Merkel, le soutien et l’expertise de son pays. Ces gestes de solidarité emphatiques – sur fond de chauvinisme exacerbé des États – annoncent l’acceptation passive d’un mode de gouvernance totalitaire qui se donne pour le seul à pouvoir sortir le monde du pétrin. » Au vu de l’égoïsme mortel de la « communauté des États » européens à l’époque, ne serait-il pas plus approprié de reconnaître l’aide de la Chine, de la Russie et de Cuba, ou du moins de garder un silence honteux ?

Encore quelques remarques sur les Ouïghours, Hong Kong et la politique étrangère (historique) de la Chine. Ouïghours : le conflit couve avec plus ou moins d’intensité depuis 1949. A partir des années 2000, quelques attentats à la bombe ont été commis par des groupes séparatistes et islamistes ouïghours (et pas seulement) dans la région autonome ouïghoure du Xinjiang. Pour contrer l’influence croissante des organisations islamistes, les autorités chinoises ont recours à des « rééducations » qui durent des semaines, voire des mois. Étant donné qu’une contribution a également mentionné Boko Haram, la question fondamentale est de savoir comment aborder le problème de l’émergence d’idéologies religieuses dangereuses pour la société. Sur le plan théorique critique, il est décisif de décrypter leur origine dans la décomposition de la cohérence capitaliste et de les comprendre — contrairement à l’idéologie Anti-deutsch — comme un produit original de la décomposition de la modernité capitaliste et non comme un retour ou une relique persistante de la pré-modernité. Mais cela ne nous dispense pas de répondre à la question de savoir comment limiter cette évolution meurtrière.

Par ailleurs, certains articles sur le sujet font preuve d’une euphorie sans bornes à l’égard du « mouvement démocratique de Hong Kong ». Elle nous semble déplacée. Que l’on pense ce que l’on veut de la revue Konkret, il convient de mentionner le regard différent porté sur ce « mouvement » dans la série d’articles du numéro 1/2020 qui, sous le titre « Trump, libère-nous, le Pegida de Hong Kong », traite entre autres des pogroms racistes commis par une partie de ce « mouvement » à l’encontre des travailleurs immigrés chinois. Il manque encore, non seulement pour relativiser l’affirmation selon laquelle nous ferions  « l’éloge de la terreur d’État chinoise » [13], mais aussi pour une prise de position historique fondamentale, une petite digression l’historique.

Dans l’Angola des années 60 et 70, la Chine a soutenu l’Unita, dirigée par un certain Jonas Savimbi, qui a agi contre le MPLA, finalement victorieux dans la guerre contre le régime colonial portugais. Selon des documents portugais de l’époque, aujourd’hui accessibles au public, l’Unita a conclu un accord de collaboration avec la puissance coloniale portugaise dès le début de 1970, en pleine guerre anticoloniale contre le régime fasciste de Salazar. Au début, comme nous l’avons dit, elle a reçu l’aide de la République populaire de Chine, mais après 1974, elle a été de plus en plus récupérée ou s’est laissé récupérer par la République d’Afrique du Sud (sous le gouvernement d’apartheid de l’époque), les milieux conservateurs de droite américains et la CIA, mais aussi par des acteurs ouest-allemands et le royaume du Maroc, pour des objectifs géostratégiques et régionaux. Parmi les acteurs ouest-allemands, on trouve Franz-Josef Strauß, le « cochon de Bavière » bien connu des plus anciens d’entre nous, qui a non seulement fourni régulièrement des armes à l’État d’apartheid fasciste sud-africain, dont la camarilla militaire a annexé la Namibie et terrorisé le sud de l’Angola avec ladite Unita, mais qui a aussi littéralement courtisé ledit Jonas Savimbi.

Il reste encore à mettre en lumière le rôle de la Chine dans le conflit cambodgien, dans lequel elle a soutenu les Khmers rouges de Pol Pot, lequel coopérait d’ailleurs avec un certain Sihanouk, un pion de l’impérialisme américain. Après que l’armée vietnamienne a mis fin à l’odieux régime de Pol Pot en 1978, l’armée chinoise a envahi le nord du Vietnam, mais elle a été stoppée par les forces vietnamiennes, qui ont ensuite déclaré qu’il s’agissait d’une « action punitive limitée ». En d’autres termes, nous n’avons pas beaucoup de sympathie pour la Chine, mais il n’en reste pas moins qu’une analyse des processus géopolitiques actuels qui ne soit pas guidée par le ressentiment doit conceptualiser la menace réelle que représente l’OTAN pour la Russie [14] en particulier, mais aussi pour la Chine.

Pour conclure, revenons au thème principal, à savoir la pandémie, et résumons-le en une phrase : nous reconnaissons le bien-fondé matériel des mesures chinoises prises à cet égard pour sauver des vies, ni plus, ni moins.  

Question finale : quel est l’État qui compte a) en valeur absolue et b) en valeur relative le plus grand nombre de prisonniers ? Et quel État a déclenché et mené des guerres sans interruption depuis 1950 ? (Petit indice : il s’agit de la puissance dirigeante de la communauté démocratique des bombardiers).

4. Dernière réplique par Aumercier et Grohmann

Nous entrons volontiers dans une discussion plus détaillée sur le cas chinois. Cette discussion est soumise de part et d’autres à beaucoup d’incertitudes sur les faits considérés, comme déjà dit. La charge de la preuve peut ainsi être renvoyée de part et d’autre au service des préjugés et des idéologies respectives. C’est évidemment ce qui se passe au niveau international. C’est à cela qu’il s’agit de faire attention entre nous, et cette discussion devrait servir à nuancer ou préciser des positions — du moins, espérons-le.

Votre interprétation du commencement de la pandémie en Chine minimise d’une manière évidente le fait que le gouvernement chinois a persécuté, voire fait disparaître, des personnes et a sévèrement censuré la diffusion de nouvelles informations. Ce fait ne peut pas être traité uniquement à partir de la question de savoir « à partir de quel nombre de cas et de quelle dynamique de développement » il est temps d’intervenir. Il est pour le moins étrange de renvoyer cela à de simples « appréciations subjectives » et « possibilités d’erreur ». Confondre des interventions étatiques autoritaires avec des « possibilités d’erreurs » ne peut que relever de votre propre aveuglement. Attention : nous ne sommes pas en train de dire que cette marge d’erreur n’existe pas, même en Chine ; nous disons que traiter ces incertitudes d’appréciation au moyen de la censure d’État et de l’enfermement de citoyens n’est plus du domaine de « l’erreur ». Lorsque l’information circule, elle peut également être niée, minimisée ou la réponse retardée (comme dans d’autres pays à l’époque de l’apparition de la pandémie). La ministre française de la Santé de l’époque, Agnès Buzyn, a par exemple été mise en examen en septembre 2021 pour « mise en danger de la vie d’autrui » pour avoir réagi de manière trop rassurante et laxiste aux premiers signes de la pandémie en janvier 2020. La Chine n’a pas un exercé cette sorte de déni, mais elle l´a bien fait comme une dictature !

Quant à la contestation du mot « disparition », nous nous référons à différents articles du printemps 2020 : personne ne savait où se trouvaient ces personnes [15] ou bien elles furent mises en « quarantaine » forcée. Bien davantage que deux personnes ont d’ailleurs « disparu » de cette manière. Si certaines ont été « réhabilitées » par la suite, comme vous le soulignez à deux reprises (quelle grandeur d’âme de la part du Parti communiste chinois et quelle mesquinerie de notre part de l’avoir omis !) c’est bien que ces personnes avaient été publiquement discréditées et qu’elles avaient disparu de la vie publique jusque-là : elles ont été mises hors d’état de « nuire » à la propagande d´État physiquement et socialement. Votre réponse est que Chen Qiushi a été libéré en septembre 2021 (un an et demi plus tard) et que « Fang Bin est toujours détenu » (après deux ans) : comment faut-il appeler ça ? Que diriez-vous si c’était un membre de votre famille (pardon pour ce sentimentalisme déplacé) ? Les détentions arbitraires n’ont jamais cessé et toute diffusion d’information qui échappe à l´État est jusqu’à aujourd’hui sévèrement réprimée. Reporter sans Frontières déclarait en 2020 la Chine le pays détenant en prison le plus grand nombre de journalistes au monde [16]. Qu’est-ce qui justifie ce triste record ?    

Alors que le gouvernement chinois avait commencé à tout miser sur l’interruption de la pandémie à partir du 23 janvier, comme vous le retracez, voilà le genre de chose qui pouvait encore se produire : « Dans un discours prononcé le 3 février 2020 — et publié douze jours plus tard par l’agence de presse chinoise — Xi Jinping a annoncé que « le peuple menait une guerre » qui devait être fondée sur la « stabilité sociale ». Le président chinois a promis de « sévir contre ceux qui profitent de l’épidémie pour lancer des rumeurs » ». (La rhétorique de la guerre contre le virus, on l’a entendue ailleurs peu de temps après.) Le double discours est bien là : une réaction massive au niveau des services de santé, et en même temps une réaction tout aussi massive de répression de toute parole libre à ce sujet. Ce double discours se poursuit jusqu’à aujourd’hui et les « réhabilitations » n’y changent rien.

Pour ce qui est de l’évaluation des interventions de l´État chinois dans le domaine sanitaire, nous reconnaissons que les témoignages disponibles sont très divers et semblent également colorés par les options idéologiques des témoins en question (tout comme chacun de nous). Ainsi, le collectif communiste Chuang affirme que le « succès » serait bien plutôt dû à l’auto-organisation communale et populaire qu’aux interventions de l´État qui seraient beaucoup plus chaotiques que ne se le représente l´Occident. Les « comités de résidents » formés à l’époque de Mao ont joué un grand rôle. L’État chinois n’a pas les moyens de contrôler cet immense pays autrement qu’en déléguant énormément au niveau local. Les mêmes auteurs reprochent à l’Occident de répandre une vision d’un État chinois totalitaire qui ne correspond pas à la réalité [17]. Leurs priorités idéologiques sont ailleurs, de toute évidence, puisqu’ils sont focalisés sur les syndicats et les luttes de classe. Les activistes des droits de l’homme font, bien sûr, entendre un autre son de cloche. Chacun sa grille idéologique. Nous ne sommes pas sur place pour vérifier quoi que ce soit. Il est un fait que le système de crédit social n’a pas été implémenté sur tout le territoire mais qu’il a été seulement mis à l’essai. Il est un fait également qu’il y a loin à ce que ce système soit entièrement centralisé et fonctionne comme prévu. Mais cela n’enlève rien aux perspectives à long terme de ce projet ni au développement d’une surveillance numérique sans reste. En voici une description éloquente (qui d’ailleurs ne contredit pas le collectif Chuang): « Par exemple, dans la ville de Yichang, dans la province de Hubei, chaque gestionnaire de réseau est équipé d’un smartphone spécialisé utilisé pour collecter des informations auprès des volontaires et des responsables de la communauté. Les volontaires, généralement appelés « informateurs », sont recrutés par la communauté et représentent environ 10% de la population de la communauté. En outre, dans de nombreuses villes, la communauté a mis en place sa propre plateforme de gestion de l’information en ligne, qui regroupe les informations relatives à la population, au logement, à la sécurité sociale, au planning familial et au développement économique. Ces informations peuvent être partagées par les travailleurs communautaires pour des actions rapides ; les résidents peuvent également utiliser la plateforme pour certains services. Cette combinaison de numérisation et d’informatisation est au cœur de ce que l’on appelle officiellement la « smart city ». En fait, comme le montrent certaines études approfondies sur le système des informateurs, tout le monde, et pas seulement les personnes recrutées dans la communauté, peut (et est encouragé par les autorités à) signaler des informations sur des transgressions ou des transgresseurs présumés via des applications mobiles spécialisées et des plates-formes en ligne, ce qui est considéré comme plus pratique. [18] » Nous partageons entièrement les remarques des auteurs de GFK quant aux inspirations, voire aux équivalents américains et européens de tels systèmes Nous ne disons pas autre chose ! Nous pensons que la Chine, en tant que puissance économique montante, sert ici de paravent : il est bien facile justement de l’accuser de « totalitarisme technologique » pour avoir le cœur haut et les mains propres dans l’emploi des mêmes technologies ailleurs. Mais cela ne veut pas dire qu’il ne s’agit pas d’un totalitarisme technologique, même si nous reconnaissons qu’il conviendrait de s’accorder sur une définition du « totalitarisme ». Encore une fois : ce n’est pas parce que l´Occident utilise la dictature chinoise comme paravent que cette dictature n’existe pas.

En ce qui concerne l’hypothèse du laboratoire, nous n’avons jamais été très chauds pour elle, notamment parce que c’était l’hypothèse préférée des conspirationnistes, et aussi parce qu’elle a été réfutée dans un premier temps. Aujourd’hui, elle a toutefois officiellement refait surface. Il y a beaucoup d’éléments qui la démentent, mais certains qui ne permettent pas de l’exclure. La mission d’experts envoyée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) à Wuhan pour enquêter sur les origines du virus est revenue sans certitude. Les autorités chinoises étaient opaques et pour l’un des enquêteurs, Peter Daszak, il y avait des conflits d’intérêts. Une seule chose au moins est claire : le gouvernement chinois a tout fait pour empêcher l’enquête de se dérouler de manière transparente et indépendante.

Nous ne contestons pas (jusqu’à preuve du contraire) que la Chine ou la Nouvelle-Zélande aient évité de nombreux morts, mais nous contestons que cette « efficacité » soit un argument en faveur de cette politique sanitaire. Tout d’abord, un commentaire sur notre réserve (« jusqu’à preuve du contraire »). Il est parfaitement permis d’avoir des doutes à ce sujet en Chine et de nombreux observateurs les ont exprimés au printemps 2020. La comparaison avec les registres de mortalité suggérait le double des déclarations officielles dans les trois premiers mois [19]. Une étude basée sur le nombre d’urnes funéraires aboutissait à une estimation du même ordre [20]. Le media Free Asia Radio révélait aussi début 2021 la disparition troublante du nom de 150 000 bénéficiaires âgés, recevant une pension de l´État [21]. Nous ne sommes pas allés vérifier si ces informations sont justes ou fausses, mais elles peuvent être versées au dossier. Bizarrement, il semble impossible de trouver des informations plus récentes ou des discussions sérieuses là-dessus. La seule chose qui est sûre, c’est qu’il n’y a aucune raison, même aujourd’hui, de croire le discours officiel et que ceux qui, sur place, ouvrent leur bouche, risquent précisément de « disparaître ». Nous pouvons supposer, mais ce n’est qu’une supposition — que finalement, après les doutes énoncés par la communauté internationale au printemps 2020, cette situation arrange tout le monde. Car si la Chine sort victorieuse — réellement ou supposément — de la « guerre contre le virus », alors il est permis de s’intéresser à ses méthodes — réelles ou supposées — et même de les importer, tout en continuant à nous gargariser de la supériorité de nos « valeurs européennes » qui, elles, seraient parfaitement immunisées contre le virus de la dictature chinoise.  La stratégie occidentale a été ambivalente dès le début : ici encensant le succès du confinement chinois, là doutant ouvertement des chiffres communiqués. C’est cette ambivalence que nous essayons d’expliquer.

Concernant maintenant la nature de la réactivité de l´État chinois. Le taux de croissance habituel a certainement donné une longueur d’avance à la Chine dans le traitement de la crise sanitaire, compte tenu qu’il s’agissait de faire énergiquement diversion et de se redorer le blason au niveau international. En 2020, la Chine était la seule grosse puissance affichant une croissance positive, bien que ralentie. A quelque chose malheur est bon : « La Chine est tirée par le rebond de ses exportations, qui ont progressé de 18% en décembre [2020], notamment en matière médicale, et tire profit des difficultés logistiques rencontrées par ses concurrents. [22]» Mais il est exclu de dire que la Chine a pratiqué un confinement de la production pendant deux ans. Celui-ci n’aura duré que du 23 janvier au 8 avril. Passé le premier confinement à Wuhan, tout a été fait pour que les gens continuent travailler normalement ; l’essentiel a porté sur le contrôle très strict des frontières et du trafic aérien et une position extrêmement réactive à la moindre déclaration d’un cas. On peut trouver cela digne d’éloges, mais replacé dans le contexte de la politique intérieure et extérieure chinoise, il est évident que cette forme de contrôle n’est pas sans rappeler celle qui s’instaure chez nous : tout miser sur le traçage des cas contact, les tests, les masques et la vaccination, mais toucher le moins possible à l’appareil de production. Une chose n’a pas été du tout évoquée dans cette discussion : la généralisation du télétravail (ainsi que celle de la livraison à domicile). Celui-ci semble offrir plus de « libertés » aux travailleurs qui l’ont plébiscité, mais elle en offre aussi davantage aux employeurs, qui pourront économiser des bureaux. La banalisation du télétravail est notamment ce qui distingue le premier confinement européen (où des mesures de chômage partiel ont été mises en place, au moins dans certains secteurs) et les confinements ultérieurs, où il était question de télétravail au moins partiel et non de mise au chômage. Une tendance qui ne va pas disparaître. Selon nous, tous les pays ayant appliqué la stratégie Zéro Covid ont misé sur la digitalisation massive des activités, assortie de tout l’attirail autoritaire concernant les contacts et la vie quotidienne. L’espace privé (la maison) devient confondu à l’espace de production, et le reste de la vie sociale est encadré, surveillé ou carrément supprimé pour raisons sanitaires. Parallèlement, plus aucun espace n’échappe à la connectivité. C’est exactement ce que, pour notre part, nous hésitons à nommer un « vrai confinement ». Subjectivement oui, on a tous bien des raisons de se sentir confinés, et pour cause ! Mais du point de vue de la reproduction objective du système ? La production n’est pas confinée, elle est seulement impactée. Selon nous, seul mériterait le nom de « vrai confinement » un arrêt complet de la production (à l’exception, disons, de la production alimentaire et médicale). C’est la raison pour laquelle tout ce qui s’est nommé confinement dans le monde, indifféremment en Asie ou en Europe, ne mérite à notre avis pas ce nom. Mais il nous semble que ce que nous avons appelé le « moment initial de saisissement » est ce bref instant où on a pratiqué une chose aussi énorme que renvoyer les gens à la maison et les mettre au chômage. La critique du travail portée par la critique de la valeur doit à notre avis se pencher sur cette petite différence qui fait toute la différence.

Quel que soit le « sentimentalisme » de notre estimation comparée du premier confinement en Chine et dans le reste du monde, « sauver des vies » ne pourra aller qu’au prix d’un contrôle croissant dans tous les domaines et une montée en autoritarisme touchant toute la vie sociale. La crise écologique, en s’approfondissant, ne fera qu’acculer les gouvernements aux mesures les plus liberticides dont l’utopie est représentée dans le smart grid, la smart city et la smart planete. En ce sens, c’est peut-être notre tour de renvoyer aux auteurs de Karlsruhe notre étonnement sur leur propre « sentimentalisme », quand ils font l’éloge du modèle sanitaire chinois — indépendamment de toutes les zones d’ombre que nous avons évoquées — pour avoir « sauvé tant de vies » alors que ce modèle autoritaire et biopolitique (pour ne pas dire totalitaire) est celui-là même qui se met en place sous nos yeux et qui est justement au service de la destruction accélérée de toutes les bases de la vie. Vu ainsi, les « vies sauvées » pendant la crise du coronavirus sont autant de « vies reversées » dans la poursuite de la machine de mort planétaire. Contrairement à une grande partie de la gauche critique, notre projet n’est pas de discuter les mérites de telles ou telles mesures sanitaires plus ou moins efficaces — et peut-être nous sommes-nous laissés entraîner trop loin dans cette discussion — mais de comprendre en quoi les « confinements » sont autant de versions d’une seule et même mutation du capitalisme de crise en société de contrôle. Et ceci pas nécessairement ou pas seulement en vertu d’idéologies autoritaires, mais en vertu d’abord de sa logique interne de décomposition.

Les autres questions géopolitiques soulevées ensuite par les auteurs (Ouïgours, Hong Kong, etc.) quittent le terrain de la discussion spécifique sur la gestion de pandémie et demanderaient beaucoup plus de temps et de compétences. Cependant, les auteurs nous semblent toujours préférer une position charitable ou relativiste vis-à-vis des graves exactions de la Chine, voire tout à coup de Cuba et de la Russie. Y a-t-il encore quelque chose à sauver dans ces pays-là ? N’est-ce pas la survivance d’un vieux gauchisme incurable qui n’a pas encore tourné la page de la guerre froide ? On trouve ce genre de complaisance du côté du Comité International de la Quatrième internationale [23]. Dénoncer l’hypocrisie occidentale ne saurait couvrir les formes qu’y prend le capitalisme dans les ex-pays socialistes. On peut résolument refuser de « choisir » entre les formes concurrentes que prend le capitalisme de crise, ne serait-ce que parce que leurs rivalités commerciales et géopolitiques sont des épiphénomènes de leur dépendance mutuelle et globale (donc au niveau « catégoriel » de l’analyse). On n’a pas besoin de sauver des systèmes dictatoriaux pour accuser les démocraties libérales, pas plus qu’on n’a besoin de sauver les démocraties pour accuser les dictatures, si tant est qu’il s’agit de critiquer la forme-État et la forme-marchandise.

Ce débat touche à l’essentiel. Il nous est facile de critiquer telle ou telle politique sanitaire et de prétendre que telle autre politique est plus rationnelle. Cela fait deux ans que tout le monde y va ainsi de son avis sur une « meilleure gestion sanitaire » et une certaine gauche aussi adore ce genre d’exercice. Du strict point de vue de la « raison matérielle » capitaliste, nous ne croyons pas disposer d’un scénario alternatif de meilleure gestion sanitaire, nous l’avons dit et vous y avez mal réagi. Elle s’inscrit dans tous les cas dans la même rationalité capitaliste, laquelle ne peut être réduite aux compromis particuliers qui ont cours au niveau national. Ainsi, dans le modèle chinois, néo-zélandais, etc., un autre aspect, celui de la fermeture des frontières et de l’érection d’immenses centres de quarantaine, devrait aussi faire partie de la discussion. Ce que cela peut signifier pour les migrants et travailleurs étrangers est d’ailleurs passé sous silence. Cela rappelle à quel point le repli national (temporaire ou sélectif) constitue toujours l’envers invisible de la mondialisation. Lorsque nous nous insurgeons contre une possible obligation vaccinale mais supposons qu’une autre gestion serait possible, nous admettons implicitement que la fermeture des frontières, les contrôles généralisés, la numérisation des activités, sont une solution préférable (à moins de nier la réalité de la pandémie). La « démonstration par la réduction du nombre de morts » tend alors à justifier cette tendance fondamentale qui ne nous semble pourtant pas moins barbare que les politiques européennes de vaccination tant décriées. Elles font toutes partie, selon nous, du même « paquet » biopolitique. Justifier l’une de ces politiques nationales par le seul décompte du nombre de morts évités ne peut constituer qu’un aveu d’échec et une forme de complaisance devant la tendance montante qui, nécessairement, justifiera toutes les mesures prises par la « protection de la vie » (c’est bien avec cette rhétorique que le ministre de la santé français Olivier Véran justifie la pléthore de mesures fastidieuses et parfois farfelues).

Or ne s’agit pas de « protéger la vie » – nous récusons ici toute forme de vitalisme et d’écologisme – il s’agit d’en finir avec cette machine de production parce qu’elle est une machine de mort. La destruction de la nature n’est que la conséquence de la destruction de la société. En finir avec une machine de mort n’est pas symétrique de « protéger la vie » ou de « protéger la nature » mais signifie défendre la possibilité de la société. (Cette nuance échappe à la plupart des écologistes.) En finir avec cette machine de mort signifie selon nous de rompre au bon endroit avec la rhétorique vitaliste répugnante qui est son rejeton moderne. La « vie nue », comme dit l’autre, n’est pas le bien suprême. Les sociétés ne se sont jamais organisées symboliquement et matériellement en fonction « du sauvetage de la vie » mais afin de permettre la continuation de la société.

Suite à cette réponse, les auteurs du Groupe de Critique Fétichiste de Karlsruhe nous ont envoyé un long développement sur les manquements de l´OTAN à ses promesses (concernant en particulier son extension aux pays de l´Est). Nous avons admis avoir négligé dans nos réponses le volet géopolitique et ne souhaitons pas entrer dans un nouveau débat. L´échange se termine là-dessus.


[1] Sans compter les pertes de production dues aux goulots d’étranglement des fournisseurs, qui ont justement manqué de produits intermédiaires fournis par la Chine.

[2] L’orientation vers l’exportation est donc le critère déterminant pour la soumission des secteurs économiques au confinement et non, comme le formulent à tort les auteurs, « tout ce qui a une importance économique doit continuer à fonctionner autant que possible, tandis que la vie quotidienne « sans valeur » est de plus en plus rognée ».

[3] Une quarantaine de 4 à 6 semaines serait nécessaire (si l’on se base sur une période d’incubation de 6 jours en moyenne) et en aucun cas une année ou même une « durée de temps indéterminées », comme le formulent les auteurs. [Notre texte en allemand formule : « Ce mode de production est incapable d’assumer une interruption aussi prolongée que nécessaire de l’activité économique, et ceci même quand ladite activité économique est qualifiée de « non essentielle ». Dans un autre mode de production, on pourrait, par exemple, pendant un an, arrêter complètement de construire, de voyager, de produire des lave-linges, des voitures, des gadgets et des matchs de foot : la pénurie serait tout à fait supportable pour les riches et les pauvres sont habitués à s’en passer ! Mais dans le régime capitaliste, même deux jours d’interruption sont une catastrophe. » (SA & FG)]

[4] Le texte allemand formule : « Mais on peut être perplexe sur la gestion de cette pandémie sans en nier la réalité, contrairement à certains antivax. Non pas parce que nous pensons avoir une meilleure réponse et une meilleure explication que ceux qui en ont la charge, mais parce que nous reconnaissons, au contraire, qu’aucune réponse politique ne peut être adéquate à la présente crise. (SA & FG) »

[5] Comme l’ont remarqué certains participants, certains malentendus ont découlé ´une mauvaise traduction du mot « saisissement » (SA & FG).

[6] Commentaire ajouté ici : c’est le problème jamais résolu du « socialisme dans un seul pays ».

[7] Commentaire ajouté ici : il s’agit de dire par là que nous recevons à un moment « dans le réel » exactement ce dont nous ne voulons rien savoir « dans le symbolique ».

[8] Voir l’émission de radio de Deutschlandfunk « La piste du virus, partie 2, l’hypothèse de laboratoire » : l’hypothèse de laboratoire a connu une carrière fulgurante depuis les bas-fonds des réseaux sociaux jusqu’au point de presse de la Maison Blanche : à l’époque, Donald Trump est en fonction. Il dit avoir la preuve que le Sars-Cov-2 a été fabriqué en laboratoire par les Chinois. Mais il ne veut pas les révéler. « Je ne peux pas le dire. Je n’ai pas le droit de le dire ». Contrairement à Trump, la grande majorité des scientifiques ne croit pas beaucoup à l’hypothèse du laboratoire. Pour les experts de l’Organisation mondiale de la santé, elle reste extrêmement improbable après une première mission d’enquête à Wuhan. Plus de détails à ce sujet dans l’émission en question de la Deutschlandfunk.

[9] Pourquoi ceci ne mérite-t-il pas d’être mentionné par Aumercier et Grohmann ?

[10] Cette évolution vers une faible pathogénicité et donc, espérons-le, la fin de cette pandémie, se profile avec le variant omicron. Mais c’est autre chose que l’ignorance bornée d’un danger jusqu’ici bien réel.

[11] Mot-clé : projet chinois de la Route de la Soie.

[12] Dans le « championnat du monde » de l’autocélébration, c’est justement la RFA qui joue un rôle de premier plan, mais sans aucun fondement.

[13] Il y a au moins un point sur lequel la « terreur d’État chinoise » se distingue nettement de l’Occident, à savoir la question de la vaccination. Contrairement aux campagnes de désinformation et de dénonciation menées ici contre les personnes non vaccinées, la vaccination obligatoire contre le Sras-CoV-2 n’existe pas en Chine. Les autorités sanitaires chinoises ont constaté et communiqué dès le début l’insuffisance des vaccins en termes d’immunité stérile, et donc d’utilité pour le confinement ou l’élimination du virus. La vaccination a été laissée à la discrétion de chaque individu, de manière parfaitement adéquate et rationnelle, dans le seul but d’améliorer la protection individuelle.

[14] Serait-ce là le prochain terrain miné susceptible de « choquer » les uns et les autres ? Au vu des agressions actuelles de l’OTAN, une analyse de ces événements serait effectivement d’une grande pertinence.

[15] Voir : https://www.leparisien.fr/international/coronavirus-deux-citoyens-journalistes-disparaissent-a-wuhan-pekin-accuse-de-censure-11-02-2020-8257686.php : « ils sont portés disparus par leurs proches ».

[16] Voir https://www.rfa.org/english/news/china/crackdown-01132021105640.html ; https://www.rfa.org/english/news/china/covid19-detentions-06102021104346.html ; voir aussi : https://www.rfa.org/english/news/china/covid-india-05042021083521.html : « On Dec. 28, 2020, citizen journalist Zhang Zhan was sentenced to four years’ imprisonment by the Pudong District People’s Court, which found her guilty of « picking quarrels and stirring up trouble, » a charge frequently used to target critics of the government. (…) Meanwhile, Chen Mei and Cai Wei, who tried to preserve censored COVID information, are still in detention, CHRD said. (…) China was among the world’s biggest jailers of journalists in 2020, continuing a pattern of total state control over the media begun under Xi, with more than 100 journalists and bloggers currently behind bars, according to the Paris-based press freedom group Reporters Without Borders (RSF).»

[17] Voir : https://chuangcn.org/2020/11/interview-with-asia-art-tours/

[18] Voir Jue Jiang, « A Question of Human Rights or Human Left? – the ‘People’s War against COVID-19’ under the ‘Gridded Management’ System in China », Journal of Contemporary China, 2021.

[19] Voir : https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC7900645/

[20] Voir : https://www.medrxiv.org/content/10.1101/2020.05.28.20116012v1

[21] Voir : https://www.rfa.org/english/news/china/doubts-02172021092531.html

[22] Voir : https://www.lefigaro.fr/flash-eco/malgre-le-covid-la-chine-signe-une-croissance-positive-en-2020-20210118

[23] https://www.wsws.org/en/articles/2021/12/14/hluo-d14.html

Le champignon sur l’humus : Réponse à Alex Janda

Dans son texte publié récemment sur le site The philosophical salon [1], Alex Janda fait valoir une critique de la politique sanitaire sur laquelle nous aimerions réagir. Il est en effet justifié de faire la critique de l’inflation biopolitique et du discours faussement solidariste qui enjoint tout un chacun de se faire vacciner « pour protéger son prochain », quasiment dans une veine missionnaire et indépendamment d’un certain nombre de facteurs qui contredisent ce discours, ne serait-ce que l’absence criante de « solidarité » avec les pays du Sud dans la distribution mondiale des vaccins ou encore l’insuffisance d’une intervention politique toujours plus autoritaire à enrayer à ce jour la pandémie, avec toute la complexité des mutations virales combinée à des politiques sanitaires trop partielles et chaotiques. Mais l’invocation de cette dérive idéologique nécessiterait d’en passer par l’explicitation de la fonction de l’idéologie à l’intérieur de la formation sociale capitaliste et dans les conditions existantes actuellement, ce que ce texte ne fait pas ; cette omission conduit l’analyse à dériver dangereusement dans la proximité de ceux qui tout simplement dénient l’existence de la pandémie (Alex Janda parle par exemple de « soi-disant pandémie », ou bien évoque la pandémie avec des guillemets : il semble donc que, pour l’auteure, la pandémie soit une chose qui n’existe pas). La polarisation outrancière qui se joue actuellement entre le déni de pandémie d’une petite frange de la population, d’une part, et l’imposition à grande échelle d’une politique vaccinale présentée comme la panacée, d’autre part, exige elle-même une explication théorique : ce clivage repose sur le renforcement réciproque du fond idéologique commun aux deux pôles de la subjectivité moderne de crise. Elle rejoint d’ailleurs en cela les débats sur le réchauffement climatique, polarisés pendant des décennies entre le déni du réchauffement d’origine anthropique par certains, et le déploiement massif de fausses solutions labellisées « vertes » pour sauver le système capitaliste par d’autres.

Alex Janda met en avant l’exagérations de certains pronostics pandémique d’une manière qui méconnaît les chiffres actuels disponibles : l´OMS recense à ce jour 5 millions de morts et l’analyse de la surmortalité au niveau mondial permet, de manière plausible, de suggérer un chiffre deux à trois fois supérieur [2]. Nous avons tous encore à l’esprit les images de fosses communes à New York ou de charnier à ciel ouvert en Inde ; nous avons entendu maintes fois raconter le débordement de certains hôpitaux et la détresse des soignants, et ceci dans les pays occidentaux, pour ne pas parler des pays où les infrastructures sont si déficitaires que c’est une véritable hécatombe qui s’est produite : aussi trompeurs et aussi générateurs d’émotions sans fondement réflexif que soient les images et les mots, de deux choses l’une : soit ces images et ces mots ont documenté une réalité effective —disons une partie de cette réalité—, soit nous partons du principe que ces données sont fausses ou exagérées, et nous sommes donc dans une théorie du complot, qui implique journalistes, scientifiques et témoins divers. Ce n’est peut-être pas ce que veut dire Alex Janda, mais le fait qu’elle laisse planer sur ce point un grand nombre d’omissions ne peut qu’ouvrir la porte à cette induction complotiste. Il faut ajouter à cela que la vaccination massive de la population, si elle n’a pas enrayé la pandémie et si elle n’empêche pas le déclin de l’efficacité du vaccin, a bel et bien diminué le nombre d’entrée en soins critiques et le nombres de morts à l’automne 2021 [3], ce qui signale une efficacité relative certes, mais pas nulle — répétons-le, dans les conditions sociales et planétaires données, qui doivent constituer le véritable objet d’examen lorsqu’on entend critiquer les politiques sanitaires. Aligner sans autre forme de commentaire les vieux pronostics démentis d’un Neil Ferguson sur des pandémies qui ne se sont pas déclarées et la réalité actuelle, dans une seule et même récusation, relève du déni de la pandémie. Or ce déni n’est pas nécessaire pour critiquer la politique sanitaire et il fait, au contraire, le jeu de tous les populismes actuels.

La loi allemande de novembre 2020 sur les compensations financières versées aux hôpitaux pour leur manque à gagner en raison des opérations reportées —compensations financières éligibles en fonction du taux d’occupation de lits en soins intensifs pour cause de Covid, et de quelques autres paramètres— est certainement une insanité néolibérale, mais Janda semble oublier que le financement de l’hôpital ne tombe pas du ciel. Les démissions du personnel, mis à rude épreuve, qui sont à l’origine du déficit du taux d’occupation de lits en soins intensifs, rappellent, certes, le manque de reconnaissance dont souffre le personnel soignant, mais rappellent aussi que la pandémie coûte de l’argent à l´État et donc aux hôpitaux publics : cela devrait au moins rassurer sur un point, c’est que les dispositions prises ne le sont pas en vue d’un « profit » immédiat qui serait pris par les organismes publics sur la santé des citoyens, mais que les « économies réalisées sur la santé des citoyens » qui sont dénoncées à juste raison depuis longtemps ont avant tout des causes structurelles. Il n’est donc pas juste de parler, comme le fait Janda, de « nouveaux domaines de profit » en ce qui concerne les politiques sanitaires. Cette évolution générale, bien plus que la supposée malveillance des gardiens du temple néolibéral, doit nous interroger sur la situation générale du capitalisme durant les dernières décennies et sur la solvabilité générale des États, lorsqu’on sait que même les États-Unis sont au bord du défaut de paiement.

Alex Janda présente la « politique de la peur » comme une sorte de scénario morbide entretenu par des gouvernants cherchant à maintenir leur pouvoir au sein d’un système perverti. Elle remarque avec raison : « Il nous faudra plus que du chocolat fairtrade et des masques en plastique pour incarner le changement systémique. » Le renforcement de la « responsabilité individuelle au moyen d’injonctions du Surmoi gouverne-mental » est analysé par elle comme le résultat générateur d’une jouissance impliquée par le « Grand Autre gouvernemental », que représente par exemple la parole de tel virologue reconnu. Il nous semble que cette analyse a sa pertinence au niveau phénoménologique de l’approfondissement toujours plus patent de la contradiction structurelle du capitalisme, entre le nécessaire traitement statistique des événements pris dans de grands ensembles d’une part, et l’atomisation toujours plus fine de l’individu forcé de se plier à la montée des risques planétaires, d’autre part. Cette contradiction structurelle est du ressort même de la raison instrumentale. L’individu et les entités collectives sont ainsi condamnés à se renvoyer la balle d’une responsabilité qu’il leur est pourtant impossible d’endosser séparément, ceci de part et d’autre d’un fossé objectif toujours plus grand. Ce fossé s’agrandit sur la base même de « l’unité négative » (Robert Kurz) de la contradiction à l’œuvre dans le mode de production capitaliste, laquelle ne connaît que des quantités et des items, des masses et des individus, des statistiques et des anomalies — mais surtout jamais l’un sans l’autre. C’est donc la nature même de cet écart qu’il faut analyser dans son caractère moderne en évitant de tomber dans le piège d’occuper l’un des pôles de la contradiction, qui ne fera que renvoyer inlassablement au pôle opposé. La psychanalyse notamment est conceptuellement armée pour analyser ce piège, là où elle sait éviter la psychologie. C’est ainsi que les individus scandalisés du traitement politique de la crise sanitaire pensent pouvoir y échapper en invoquant le primat de la politique et la morale de ses représentants, parés, en miroir, de tous les pouvoirs dont eux-mêmes sont dépossédés. C’est oublier que la sphère politique et ses représentants sont coincés dans la même contradiction que l’individu, lequel, par cette invocation d’une « garantie paternelle » qui fait défaut, refusent de voir la place d’où ils parlent, en tant qu’individu, au cœur même de cette contradiction réelle. Finalement, l’invocation des bonnes vieilles valeurs, comme celle des droits individuels et de notre « liberté radicale » ne veut rien savoir de son origine libérale. Après tout, c’est aussi la « liberté » prônée par des dirigeants tels que Donald Trump ou Jair Bolsonaro depuis le début de la pandémie, et qui n’a fait que rendre la situation plus dramatique encore dans leurs pays respectifs. Pour le dire autrement : la protestation individuelle est une pièce de la machine capitaliste, mais en outre une pièce impuissante, superflue et interchangeable avec toute autre protestation individuelle. C’est pourquoi les formes identitaires qu’elle prend aujourd’hui ne peuvent que s’enfoncer toujours plus dans une position stérile et désespérée dont on voit aussi les manifestations cliniques. On ne saurait, dans la crise de Covid, mobiliser abstraitement la « liberté individuelle » face à ce que certains appellent la « dictature sanitaire » ou encore face à la dictature des chiffres sans se demander ce que les deux ont précisément de commun dans la formation sociale moderne, comme l’envers et l’endroit d’une même pièce. Telle est bien l’impasse dans laquelle la civilisation capitaliste s’enfonce toujours plus profondément. C’est à ce point seulement que la subjectivation à laquelle œuvre l’analyse de l’inconscient peut transcender l’écueil du simple individualisme dans lequel le marché propose de se réfugier. Car subjectiver n’est pas individualiser.

L’analyse de la crise sanitaire, de ses incohérences et de ses contradictions, de la déconfiture politique et du gouffre économique où elle entraîne la planète, ne nous paraissent pas pouvoir être rapportée à la seule explication par l’idéologie. L’idéologie joue surtout ici le rôle « d’accompagnant » au chevet d’une logique hors de contrôle, dont le virus n’est qu’une sorte de loupe de grossissement. Il va de soi que les décideurs politiques sont les idéologues de leur fonction ; comment pourrait-il en être autrement ? Dire ceci ne signifie pas approuver cette politique. Ce qu’il faut expliquer, ce sont les conditions réelles qui constituent l’humus sur lequel poussent de telles idéologies, comme un champignon. Pour analyser cette logique, il faut la replacer dans l’histoire du capitalisme et de sa contrainte objective de valorisation, qui a vu une machine toujours plus acéphale émerger des décombres de l’ancien monde et entrainer, comme une procession magique, toute la planète dans son sillage — à la manière des aveugles de Breughel que Lacan a remis au goût du jour. Toute analyse qui s’en tient à la dénonciation de l’idéologie sans la replacer dans le contexte de la contrainte objective qu’elle est chargée de légitimer, finit par attribuer à tels ou tels acteurs des « intentions » (Janda parle à longueur de texte d´ « intentions », de « manipulation », de « manœuvre » et d´ « instrumentalisation »), et pour finir, la responsabilité générale de la faillite du système. La « politique » se voit alors imputée, pour le dire avec Janda, « d’instrumentaliser secrètement la jouissance de l’ego à la culpabilité et à la faute. C’est précisément cette manœuvre idéologique qui est nécessaire pour instaurer la vaccination obligatoire par des moyens détournés » : à ce point, c’est comme s’il était démontré que la « politique » a des plans secrets, pour lesquels elle manipule toute la société par la « politique de la peur ». Mais précisément, la cause de cette « manœuvre » n’est pas expliquée et cette démonstration est tautologique, car on n’a toujours pas dit quel intérêt trouvent les gouvernements à vacciner toute la population ; on est donc au bord de toutes les théories du complot qui ont nécessairement besoin de supputer des intérêts et des motivations occultes à l’origine du grand fiasco planétaire. Or si ces intérêts existent, ils n’ont pas les pouvoirs qu’on leur prête et ils ne sont rien sans le consentement généralisé — conscient ou non conscient — à entretenir cette machine de production qui est une machine de mort. L’explication par l’idéologie sert ici à la fois d’explication bonne à tout faire et de résultat ad hoc d’une volonté politique présupposée à l’origine du désastre, là où il conviendrait bien davantage de parler de « domination sans sujet » (Robert Kurz) de la contrainte universelle de valorisation, à laquelle tout un chacun est soumis.  

Il est intéressant de se demander dans quelle idéologie cette analyse se prend elle-même les pieds, puisqu’elle suppose des volontés capables d’imposer leur loi (alors que tout leur échappe manifestement, nous en avons la preuve tous les jours sous les yeux) et des motivations occultes, dont cette argumentation s’excepte elle-même. Car quand cesserons-nous enfin de vouloir, nous tous, que cette machine de production poursuive sa course fatale, et quand assumerons-nous les conséquences sociales que signifieraient son interruption ? Cette question autrement plus urgente ne se laisse plus reporter sur les épaules des élites qui en soutiennent le projet, mais, précisément, elle nous revient dessus, collectivement et individuellement. Au cours de l’approfondissement de l’expansion capitaliste, tous les individus et toutes les classes sont devenus de gré ou de force ses « porteurs de fonction » [4], ce qui implique aussi, pour chacun, de mettre en cause sa propre position à l’intérieur du système. Cette question est autrement plus complexe à résoudre que celle de trouver des coupables (« l’individu responsable » versus une perverse « politique de la peur »), puisqu’il ne suffit plus de critiquer telle ou telle politique ni telle ou telle idéologie, ni non plus d’éjecter tel de ses représentants pour en être quitte.

Le gouvernement n’est au sein du capitalisme qu’une sphère fonctionnelle de la logique économique, parfois en retrait, parfois plus interventionniste, dont il s’agit de mettre à jour toutes les articulations catégorielles plutôt que d’y suspendre des attentes infantiles. C’est à ce point que l’affinité avec la cure analytique se laisse le mieux sentir, car jamais en psychanalyse on n’aborde le symptôme à l’aide du « gouverne-mental » comme l’écrit joliment Janda, c’est-à-dire à partir de la mentalisation qu’implique une critique de l’idéologie qui serait découplée de l’examen des conditions objectives de la reproduction d’ensemble du système et de la place qu’on y occupe à son corps défendant — c’est-à-dire son corps jouissant. Toute invocation de la politique, que ce soit par l’exhortation ou l’incrimination, ne fera jamais rien de mieux ici que d’apporter une rationalisation supplémentaire sur le front de l’impératif de valorisation. Celui-ci demande tous les jours son lot de sacrifices et doit être considérée au même niveau conceptuel que la pulsion en psychanalyse, à savoir ce concept-limite que Freud appelle aussi « notre mythologie » et qui cherche à rendre compte des arrangements contingents du corps traversé par le langage. Les Libanais et les Turcs, entre autres, découvrent en ce moment l’effondrement bien concret de toutes ces drôles de garanties factices que nous plaçons tous spontanément dans la réalité monétaire et qui, bizarrement, ne sont jamais remises en cause dans la « critique de l’idéologie ». Cet impératif de valorisation cristallisé dans le discours de ses idéologues est en effet également ce qui nous fait, tous les jours, et de manière très concrète, nous lever pour aller gagner de l’argent tout en craignant le grand vide que représenterait l’interruption de ce processus et que le premier confinement nous a fait courtement entrevoir, lorsque les chaînes de production furent, pour la première fois de l’histoire, interrompues à grande échelle.

La politique sanitaire est critiquée ainsi par Janda et d’autres comme si cette politique constituait par elle-même une idéologie autoconsistante, une folie sans autre fondement que celui de nous gouverner par la dictature, alors que cette politique ne fait que garantir la poursuite du fonctionnement du capitalisme dans les conditions objectives données. Les gouvernements s’efforcent ainsi de maintenir ce mode de production de la pire des manières, certes — mais de la manière pour laquelle ils sont mandatés par le système politique moderne et par nous tous, qui élisons ses représentants et finançons ses institutions par nos impôts. Si nous prétendons sérieusement critiquer le déploiement à grande échelle de cette politique sanitaire et de celles qui ne manqueront pas de suivre (la voie étant ouverte et les risques globaux ne cessant de se multiplier), cessons d’accuser quelques oligarques pervers et mettons plutôt le nez dans notre caca en concevant la possibilité d’une vie sociale débarrassée de la marchandise, c’est-à-dire avec toutes les conséquences qui y seraient impliquées.

Sandrine Aumercier


[1] https://thephilosophicalsalon.com/when-a-virus-mutates-with-ideology-fear-mongering-for-the-wellbeing-of-the-neighbour/

[2] https://www.abc.net.au/news/2021-11-01/five-million-covid19-deaths-but-real-toll-hidden/100568156

[3] https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2021/12/10/covid-19-la-cinquieme-vague-est-elle-vraiment-differente-des-precedentes_6105474_4355770.html ; https://www.focus.de/gesundheit/news/daten-des-rki-intensivstationen-voll-wie-nie-geimpft-ungeimpft-wie-alt-alle-zahlen_id_24502435.html

[4] Karl Marx, Das Kapital, 1. Bd., MEW 23, p. 512: « das Teilindividuum, den bloßen Träger einer gesellschaftlichen Detailfunktion ».

Les raisons de la vaccination : peut-on encore être perplexe ?

Des sites qui étaient jusqu’alors de bonne qualité ont versé peu à peu dans le scepticisme « antivax », voire le relai de thèses franchement conspirationnistes. Ils ne représentent pas une opinion majoritaire, mais ils provoquent assez de grabuge. Malgré 5 millions de morts recensés dans le monde et probablement deux à trois fois plus d’après l’OMS, des manifestants entonnent à Kiev « Dîtes non au génocide » ou « Stop à la fausse pandémie », pendant que des échauffourées anti-Covid et anti-pass ont lieu dans différents pays. Il est saisissant de tristesse de constater que le « monde d’après », c’est cela : une cacophonie de théories, qui ont pour point commun l’urgence à se doter d’une explication du monde — une explication qui soit simple et immédiatement applicable, dans un monde qui perd manifestement toutes les pédales. Mais ne voit-on pas que la radicalisation des idéologies de crise est symétrique de l’enfermement toujours plus têtu du discours politique dans ses insanes priorités économiques ? Il relève donc de la salubrité intellectuelle de refuser d’entrer dans ces polarisations.    

Il est vrai que la situation a de quoi rendre fou. Pendant que l’Institut Robert Koch — qui fait référence en Allemagne — désavoue la politique sanitaire de l’Allemagne, on peut lire des choses diverses sur les causes de la vague actuelle : 1/ La couverture vaccinale serait insuffisante, même dans les pays européens où elle est la meilleure (comme la France, l´Espagne ou le Portugal) et il faudrait dès lors forcer les derniers « récalcitrants » à se faire vacciner, alors même qu’il est difficile de trouver des informations sur la proportion de jeunes enfants ou de personnes guéries du Covid et porteuses d’anticorps dans la partie non vaccinée de la population, ainsi que des informations fiables sur la qualité comparée de la protection vaccinale et infectieuse ; 2/ La vaccination entraînerait un relâchement des autres gestes barrière notamment dans les transports et les lieux festifs [1], il faudrait donc redoubler de mesures anti-Covid précisément auprès de ceux qui se croient les plus immunisés ; 3/ Les vaccins perdraient beaucoup plus rapidement que prévu en efficacité et il faudrait envisager une piqure de rappel tous les six mois, mais comme même ceci n’est pas suffisant, le cumul des vaccins, tests et rappels devrait être exigé, en plus de possibles confinements partiels, couvre-feux, et surtout, gestes barrière [2]

Tout ceci donne l’impression que tous les arguments sont bons pour accuser les comportements de la population : non-vaccinée, elle « menace la santé publique » ; vaccinée, elle « se comporte de manière irresponsable ». Globalement, la gestion politique de la pandémie mise actuellement tout sur la vaccination : il faut vacciner les enfants, vacciner les récalcitrants, « booster » les vaccinés, etc. Et cela jusqu’à l’absurde : qu’on en juge d’après l’Autriche, qui après 5 jours de confinement des non-vaccinés, a reconnu que la mesure n’est pas suffisante et a décidé quand même de confiner toute la population et d’introduire un couvre-feu partiel devant une situation pandémique qui reste très tendue, quoique légèrement améliorée. L’Allemagne et la France, dont les populations ont reçu deux doses de vaccin respectivement à hauteur de 68% et 75 % au 1er décembre 2021, se trouvent dans une situation de grosse tension hospitalière. La situation est même bien plus grave en Allemagne qu’avant le début de la vaccination, car le contexte immunitaire compte aussi : il se peut que les Allemands aient été vaccinés « trop tôt » relativement à leur propre antécédent pandémique et la temporalité de la vaccination en fonction de la saison hivernale entre aussi probablement en ligne de compte. Il est donc évident que la vaccination tous azimuts ne fait pas tout. La dérive autoritaire démontre surtout l’impuissance des gouvernements devant un virus qui s’avère toujours plus malin et plus rapide que prévu pour déjouer les politiques sanitaires.

Voilà que le variant « omicron » menace de remettre tous les compteurs à zéro. Ironie de l’histoire, il est, semble-t-il, ramené en Europe par quelques touristes dûment vaccinés, ressortissants des pays développés – ces pays qui ont raflé tous les vaccins dont manquent cruellement d’autres pays beaucoup plus mal lotis, telle comme l´Afrique du Sud, faiblement vaccinée. Il a été suggéré que le nombre de mutations exceptionnellement élevé de ce variant pourrait s’être produit au cours d’une infection chronique chez une personne dont le système immunitaire était déjà affaibli par une infection non traitée comme le VIH [3]. Cette hypothèse n’est pas confirmée à ce jour. Mais elle rappelle que le cynisme européocentrique — qui parle à longueur de temps aux individus de « solidarité vaccinale » — est uniquement préoccupé de permettre au plus vite à ses propres ressortissants de voyager « normalement », c’est-à-dire la conscience tranquille, grâce à ses deux ou trois doses de vaccin, pendant que d’autres populations ont en réalité un besoin bien plus urgent de vaccins qui sont distribués en Europe à des personnes en bonne santé. Le comble de l’incohérence est atteint quand l’OMS puis l’ONU déconseillent de fermer les frontières au moment même où l’OMS déclare le variant omicron d’abord « préoccupant », puis représentant un « risque élevé ». Fermer les frontières serait selon l’ONU « injuste, punitif et inefficace ». Il ne faudrait donc pas entraver la circulation internationale, pourvu seulement que « chacun » soit vacciné (c’est-à-dire tous ceux qui sont susceptibles de tomber sous le coup d’une obligation vaccinale, si elle est décidée dans les États qui ont les moyens de cette obligation) ? Le fait que l’irruption de ce variant se soit produite au même moment que la crise des migrants en Biélorussie et la noyade de migrants dans le Canal de la Manche met certains aspects de la situation en lumière : les indésirables peuvent bien crever en faisant l’objet des plus sordides renvois de responsabilité entre les États ; pendant ce temps, les ressortissants — vaccinés s’entend — des pays riches devraient pouvoir poursuivre business et tourisme international sans inquiétude.

Les chiffres, dans leur fausse transparence et leur fausse objectivité, ne disent donc pas grand-chose, à part que chacun tire la couverture à soi. Ils disent aussi que tout s’emballe, que personne ne l’avait prévu et que personne ne sait plus quoi faire… mais dans quel but au juste ? Pour sauver des vies ou pour sauver le capitalisme ? On aimerait savoir, par exemple, combien de temps les personnes guéries de la Covid sont protégées d’une rechute en comparaison des personnes vaccinées ; on aimerait savoir la proportion de comorbidités dans les cas graves et on aimerait connaître l’âge moyen actuel des morts de Covid — qui était au-dessus de 80 ans lors des précédentes vagues. Il y a actuellement peu d’informations fiables sur ces points. Selon le très sérieux Institut allemand Robert Koch : « Il est en effet souvent difficile de déterminer, en cas de décès, dans quelle mesure l’infection ou une maladie antérieure a joué un rôle. C’est pourquoi les données concernent aussi bien les personnes décédées directement du Covid-19 que celles qui étaient infectées par le SARS-CoV-2 au moment de leur décès, mais pour lesquelles il n’est pas possible de déterminer la cause de la mort. » [4] Il ne s’agit pas de dire que, si les personnes en réanimation sont malades ou âgées, alors ce n’est pas grave – contrairement à ce qu’affirmait cyniquement le chef de service de l’hôpital Bichat, pour qui « ce qu’on vit après 80 ans, c’est du bonus » [5] — mais il s’agit de remettre les choses en perspective.

En ce qui concerne les risques médicaux liés à la vaccination elle-même, rappelons que la méthode habituelle consistant à comparer une cohorte vaccinée et non vaccinée se trouve par définition rendue impossible par la vaccination massive appliquée actuellement. Voici ce que dit une équipe de chercheurs (par ailleurs favorable à la vaccination contre la Covid-19) : « Il est très peu probable que les systèmes de pharmacovigilance existants permettent d’établir le risque de voir une vaccination SARS-CoV-2 révéler ou accélérer le cours des maladies évoquées ci-dessus [l’article passe en revue un certain nombre de complications]. Non en raison de procédures accélérées et insuffisantes, mais parce que la méthode traditionnelle pour établir la responsabilité du vaccin dans une manifestation pathologique donnée repose sur la comparaison de sa fréquence dans des populations vaccinées et non vaccinées considérées dans leur ensemble. » [6] En ce sens, il n’est pas abusif de parler d’expérimentation à grande échelle, sans qu’il soit besoin d’y supposer des intentions malveillantes.  

Le spectre de l’obligation vaccinale hante les débats, depuis notamment que l’Autriche a rompu le tabou en l’annonçant pour février 2022. Y a-t-il un sens à imposer la vaccination à des gens jeunes et en bonnes santé ? Y a-t-il même un sens à vacciner de gré ou de force une population âgée qui ne le souhaite pas, mais qui ne bouge peut-être pas de chez soi ? Dans quel monde vivons-nous, si désormais il faut protéger les gens contre eux-mêmes et les sanctionner de négliger leur santé ? Il paraît absurde de nier les bénéfices du vaccin en termes de réduction des taux de complications et de létalité. Mais il est non moins vrai que la propagation du virus n’a pas seulement à voir avec la couverture vaccinale, mais aussi, notamment, avec la nature des restrictions collectives. Car le taux de létalité, le taux de complications et le taux de contagiosité (à la fois intrinsèque aux caractéristiques du virus lui-même mais aussi dépendant des contacts sociaux), ainsi que la période d’incubation forment un tout pour apprécier le danger pandémique. Ainsi, par exemple, le virus du SRAS qui a sévi en 2002-2003 était plus létal que le SARS-CoV-2, mais pas plus contagieux.

Limiter les mesures à une « partie » des caractéristiques de la transmission virale semble diminuer le bénéfice qu’il y a, précisément, à prendre des mesures et transforme chaque nouvelle vague en course contre la montre. Le message assommant : « faîtes-vous vacciner, revacciner et encore revacciner, et tout ira bien », n’a à ce jour que médiocrement démontré son efficacité sanitaire si on le replace dans le contexte international, en y incluant les tensions géopolitiques et la pression phénoménale en faveur d’une reprise économique. Le bon sens commanderait au moins de croiser les bénéfices du vaccin — en ciblant les personnes et populations à risques — et les bénéfices d’un confinement appliqué à tous les événements d’envergure, rassemblements de foule et déplacements internationaux sur une durée de temps indéterminée. Mais c’est précisément la décision qui ne sera pas prise, car les États échaudés depuis la mise à l’arrêt massive de l’économie au printemps 2020 ne s’y laisseront pas reprendre une deuxième fois, et ceci, quoi qu’il en coûte. Et pourtant, d’un strict point de vue sanitaire, il est révoltant que des stades ou des aéroports soient remplis (de gens vaccinés) pendant que les non-vaccinés se voient conditionner l’accès au coiffeur ou au café du coin à un certificat vaccinal ou un test payant (en France) ou à un certificat vaccinal seul (en Allemagne). L’ordre des priorités est par là clairement établi. Qui dit enfin que la survie statistique des corps biologiques est plus importante que le lien social sévèrement sous contrôle depuis maintenant près de deux ans ?  

Il va de soi que la faute des non vaccinés n’est pas de négliger leur santé : le seul indicateur critique est l’engorgement des services de santé. Ne revenons pas ici sur le thème souvent évoqué de la réduction néolibérale des moyens hospitaliers, car il reste vrai que la pandémie est une situation qu’on pourrait qualifier d’exceptionnelle et les services de santé ne sont pas supposés être préparés en permanence à une telle éventualité. Mais ne sommes-nous pas en fait entrés dans une nouvelle ère ? Ne faut-il pas envisager qu’il n’y aura pas de retour à l’ « ancienne normalité », mais bien plutôt l’installation d’une nouvelle normalité pandémique, non seulement parce que celle-ci dure, on le sait maintenant, mais aussi parce que nous avons de bonnes raisons de penser que la prochaine frappe à la porte ? Jusqu’à récemment, nous avons tous bien voulu croire que tout allait bientôt finir ; mais il n’est plus très raisonnable de persister dans cette illusion.  

Le débat allemand sur les critères de tri dans des stations de soins intensifs débordées est significatif de ce dans quoi nous nous enfonçons. Même si la plupart des chefs de service s’y opposent, il y a des experts en éthique médicale pour réclamer que le statut vaccinal soit pris en compte dans le choix de soigner une personne plutôt qu’une autre : « Le choix des patients [susceptible de recevoir un traitement en cas de goulot d’étranglement hospitalier] pourrait dépendre, d’après Annette Duffner, de la manière dont on comprend le principe de solidarité. D’autre part, il s’agirait d’évaluer la motivation des personnes qui ne se font pas vacciner. Les alcooliques ne se voient pas refuser une transplantation du foie au prétexte qu’elle est due à leur addiction. Il s’agirait toutefois de se demander si la peur des effets secondaires du vaccin peut être considérée comme une situation analogue ou pas. » [7]

Ce débat nous rappelle que les soignants n’ont pas à faire à des statistiques, mais à des êtres humains concrets, dont la survie n’est pas un dû dans un contexte de pénurie de lits hospitaliers. Un critère de tri n’est pourtant pas moins scandaleux ou plus « éthique » qu’un autre. Le vrai problème est qu’un soignant, qui s’est donné pour vocation de soigner, se retrouve obligé de laisser mourir quelqu’un. Dès que cette situation se profile, chacun y va de son accusation pour ne pas endosser la culpabilité de tuer. Dans le cas que nous venons de citer, il s’agirait fondamentalement de renvoyer la responsabilité du décès à celui ou celle qui ne s’est pas fait vacciner. Ainsi, quelles que soient les règles en vigueur, il y aura toujours des mécontents qui accuseront un autre groupe de faire échouer le protocole sanitaire qui semblait vendu comme adéquat.

Quelle sera la prochaine cause de santé publique pour laquelle on sanctionnera les gens de négliger « la communauté » ? Malgré la dénégation sur la transplantation du foie accordée à l’alcoolique, ne verra-t-on pas bientôt les fumeurs, les alcooliques ou les obèses qui refusent d’entrer en cure se faire refuser des soins parce qu’ils engorgent des services de santé ou parce qu’ils coûtent trop cher à la collectivité au détriment de patients qui ont une bonne hygiène de vie ? Et que vient faire ici la recherche de la motivation profonde du patient d’avoir refusé le vaccin ? Jusqu’où ira l’intrusion permettant de départager les motivations recevables et les motivations non recevables ? Cette question peut sembler rhétorique dans la situation présente, mais il n’est pas anodin qu’elle surgisse dans les débats. Pour comprendre une tendance, il faut se demander où mène une certaine logique portée à la limite, et ceci, sans tomber dans le délire de la déclarer advenue ou consciemment planifiée.

Les gouvernements, dans la panique, ont expérimenté des mesures qu’ils ne laisseront probablement pas tomber dans des situations analogues. Un tel glissement n’a rien d’exceptionnel. Nous venons de voir New Delhi imposer tout à coup à sa population un confinement pour cause de pollution de l’air extrême (et non pour cause de pandémie). Pourtant, la seule mesure véritablement sensée — si la santé des gens importait réellement — ne pourrait être que d’interdire le trafic routier individuel, fermer les usines, etc. Dans l’incapacité de prendre de telles mesures, qui sont antinomiques à la logique de la société productrice de marchandises, les gouvernements seront toujours plus tentés de sanctionner les comportements individuels que d’entraver la production. La logique qui se dégage de cette situation est que, devant l’approfondissement de la « société du risque » (Ulrich Beck) , ce sont en dernier ressort les individus qui se verront sanctionnés de manière toujours plus intime et ces individus réagiront avec toujours plus de défiance envers leur « représentants », avec toujours plus de labilité dans leurs opinions, et avec une tendance toujours plus barbare à comptabiliser leur propre préjudice et accuser un autre groupe de jouir d’un avantage réel ou imaginaire. Ce n’est pas en invoquant le soi-disant bon sens de la vaccination qu’on peut s’opposer aux complotistes, mais dans la critique de l’unité négative du « traitement de la contradiction » (Robert Kurz) dans laquelle s’enracine cette dynamique.

Devant le train agressif de mesures sanitaires et les polarisations qu’il entraîne, il ne s’agit pas de nier la réalité pandémique, mais de rappeler qu’on est en droit d’être perplexes sur sa gestion. Non pas parce que nous pensons avoir une meilleure réponse et une meilleure explication que ceux qui en ont la charge, mais parce que nous reconnaissons, au contraire, qu’aucune réponse politique ne peut être adéquate à la présente crise. Les institutions et leurs représentants, qui ont garanti tant bien que mal le fonctionnement du capitalisme jusqu’à aujourd’hui, ne savent plus convaincre, pendant que le mantra de la relance économique persiste à être tenu pour intangible. Il est de plus en plus répandu d’accuser l’impéritie politique de tous les maux, mais nulle part on ne questionne les catégories fondamentales du système capitaliste, dont le virus, tel un grain dans la machine, met en évidence l’incapacité à protéger les vies. Ce hiatus accroît tous les jours la confusion ; nous n’avons plus aucune intelligibilité des décisions prises et, en plus de toutes les plaies qui nous accablent, nous sommes, collectivement, en train de perdre complètement la boussole. Les moyens démesurés apparemment déployés pour enrayer l’épidémie ne sont que des pansements sur une civilisation moribonde. D’une part, aucune des causes qui ont soit provoqué, soit aggravé cette pandémie n’est stoppée : déforestation, bétonisation, autorisation de pesticides, élevage de masse, etc. Mais la longue liste des autres risques qui plombent l’avenir de cette civilisation n’est, elle aussi, en aucun cas traitée à la hauteur des enjeux et démontre tous les jours que la sécurité et la santé des populations n’est pas du tout la véritable priorité. La priorité de tous ceux qui occupent des fonctions politiques ou économiques, comme de ceux qui les élisent ou en dépendent et de ceux qui attendent d’eux une solution magique et crachent dessus à la première désillusion – c’est-à-dire à peu près tout le monde – est de sauver un système qui coule au risque de sacrifier tous ceux qui coulent avec lui. La croyance fétichiste en la viabilité de ce système est de toute évidence plus tenace que la survie même de ceux qu’il prétend servir.

Sandrine Aumercier & Frank Grohmann, 30 novembre 2021.


[1] https://www.liberation.fr/societe/sante/discotheques-fetes-privees-et-transports-ces-lieux-ou-on-se-contamine-le-plus-20211126_B6OOYURXG5EXLAVLMROSDSCAWI/

[2] En Allemagne, la règle 3G consiste à conditionner l’accès de certains lieux à la détention d’un certificat de guérison, de vaccination ou d’un test récent, soit ce qu’on appelle actuellement en France le « pass sanitaire » ; la règle dite 2G+, en vigueur dans certains Länder, conditionne l’accès de certains lieux à la détention d’un certificat vaccinal et d’un test.

[3] https://www.dw.com/en/covid-what-we-know-about-the-omicron-variant/a-59948143

[4] https://www.n-tv.de/wissen/Wer-sind-die-100-000-Corona-Toten-article22940154.html

[5] http://agisme.fr/spip.php?article120

[6] https://theconversation.com/securite-des-vaccins-anti-sars-cov-2-pourquoi-il-ne-faut-pas-relacher-la-vigilance-172641

[7] https://www.mdr.de/brisant/triage-ungeimpft-deutschland-100.html

Nos chaînes

Comme tu avais raison ! Et comme tu t’es trompé à notre sujet ! [1]

Tu as fait irruption dans notre monde pour nous menacer de maladie et de mort. Tu l’as mis sens dessus dessous, et pourtant tu nous as jeté à la figure que nous ne voyons dans ce monde que ce qui nous ressemble : nous-mêmes ! Toi, notre ancêtre, nous ne t’avons pas reconnu et pensions donc pouvoir te traiter comme un corps étranger, comme tu nous l’as reproché sans ambiguïté. Comme tu avais raison de nous traiter d’aveugles ! Comme tu avais raison de dénoncer notre avidité, qui a autant besoin de cages à lapins en béton pour les travailleurs que de mouroirs pour les vieux, car celui qui ne peut plus courir avec nous pour la valorisation de la valeur, celui-là est comme un grain de sable dans la machine, celui-là n’est pas du tout à sa place, il bloque tout le processus, et il devrait plutôt ne pas du tout être là ! Comme tu avais raison, après tout, de vouloir nous obliger à ne plus fermer les yeux sur nos propres pas, lesquels sont en train de transformer la terre en désert — et ont fait de nous-mêmes, depuis longtemps, les exemplaires d’une forme de vie intenable. Tu nous as traités de porteurs de la reproduction d’un système, et du même coup de complices, dans la mesure où nous trouvons si commode d’être gouvernés — que ce soit dans une forme de coercition impérialiste-légaliste ou libérale-darwiniste !

Ta toute première prophétie devait également se réaliser immédiatement ! Si peu de temps s’est écoulé avant que ton apparition ne fût suivie de l’interruption de notre sociabilité hallucinatoire, et il fallut si peu de temps pour que nous soyons confrontés au revers de la médaille, c’est-à-dire à notre effrayante solitude. Par décret ! Nous ne sommes plus que : chez nous — ailleurs, partout ailleurs, nous n’y sommes déjà plus ! Tu nous as promis que nous ne travaillerions plus pendant un temps indéterminé — mais savais-tu que cela ne serait permis que pour y retourner au contraire le plus vite possible, encore mieux qu’avant, car désormais nous ne ferons rien d’autre que notre job ? Que tu l’aies prévu ou non, notre transformation, qui sera aussi notre tombeau, est en passe de se réaliser complètement.

En même temps, aucun décret au monde n’y changera quoi que ce soit : tu as fait bégayer proprement la langue des puissants et des gouvernants — et tu ne nous en as pas moins rendu muets. Aujourd’hui, un an plus tard, on n’entend plus que les agitations des experts dans les podcasts, le cliquetis des chiffres des statisticiens dans les journaux et les concerts de klaxons des conspirateurs dans les rues. Mais le reste d’entre nous, coincés dans nos sous-sols, sera bientôt silencieux pour toujours.

Tu es venu, disais-tu il y a un an, comme la plus grosse dévastation de la dévastation que représente notre mode de production. Tu es venu pour arrêter le fonctionnement normal, pour dénoncer la folie de la soi-disant normalité, et pour arrêter la machine dont on ne trouve pas le frein d’urgence. Tu es venu, disais-tu, pour exécuter la punition que nous avons nous-mêmes prononcée contre nous-mêmes. Mais : pour enterrer une civilisation, pas nous-mêmes.

Oui, j’ai compris : tu nous as emmenés exactement à ce point-là : vers une rupture béante et indéfinie, dans laquelle soit les gouvernants appliquent désormais leur état d’urgence, soit nous inventons le nôtre. Tu voulais nous voir exactement là où l’injustice du monde ne peut devenir plus évidente. C’est-à-dire là où la catastrophe ne finira que là où finit l’économie !

Nous devions nous rendre compte que nous étions déjà hors du monde, car notre monde ne nous était supportable qu’à condition que nous ne cessions de nous en distraire. Tu voulais nous faire comprendre l’ampleur du maintien de l’ordre, de la surveillance, de la propagande, de la logistique, du homeoffice (et pas seulement du homeschooling) qu’il faudrait pour refouler cette vérité : que tout était devenu si efficace que plus rien n’avait de signification. Et tu voulais savoir une fois pour toutes si l’humanité ne se pose vraiment les questions qu’une fois qu’elle n’a plus la possibilité de se les poser ?!

Ou bien voulais-tu savoir si les humains seraient capables de devenir sensibles à ce qui, pour toi, est le véritable continuum de la vie ? S’ils pourraient entendre ce que tu appelles l’intelligence immanente de la vie ? Se laisser toucher par la seule façon non nihiliste d’agir, qui pour toi signifie : prendre soin ? La menace que tu es nous as amenée portait cet espoir : que nous vivions enfin notre propre vie, que nous puissions enfin nous installer dans notre existence ! Ne pouvons-nous pas développer de nouvelles habitudes, inventer un autre rapport social, ainsi que l’art de se saluer sans référence aux conventions ?

La menace que tu représentes devait nous conduire à former des essaims de bonne vie, elle devait signifier la fin de la négligence et le retour de l’attention, et nous faire découvrir ce que peut être une forme de vie juste.

Ainsi, à ce carrefour auquel tu nous as conduits, nous avions à choisir : L’économie ou la vie ! Et c’est justement à cet endroit que tu t’es trompé sur nous-mêmes !

*

Car pour nous, il n’y a pas de vie sans économie ! Jamais auparavant les chaînes n’ont lié de manière aussi désespérée la vie des êtres humains à l’économie.

Non seulement nous portons ces chaînes — mais personne n’est venu nous les mettre : nous nous les attachons nous-mêmes à chaque pas ! Non seulement nous portons ces chaînes auxquelles nous sommes attachés — personne n’est venu les verrouiller : nous les mettons nous-mêmes, chaque jour à nouveau, elles sont comme les vêtements que nous portons sur notre corps ! Non seulement nous portons ces chaînes dont nous nous revêtons, mais personne ne vient les resserrer : c’est nous-mêmes qui les resserrons de plus en plus, inéluctablement, à chaque respiration ! Non seulement nous portons ces chaînes que nous prenons pour nos vêtements — personne n’a eu à nous les ajuster, elles ont été faites sur mesure dès le départ : car nous portons nos chaînes sous la peau !

Et c’est ainsi —à l’inverse— que seules ces chaînes invisibles, qui s’accrochent à nos actions, nous évitent d’avoir à nous sentir nus.

Invisibles depuis le début, nos chaînes sont aujourd’hui plus incompréhensibles que jamais. Elles restent incompréhensibles, même si on peut très bien les nommer — car leurs noms ne désignent pour nous rien d’autre qu’une énigme dont nous ne voulons pas nous émanciper pour la résoudre. Nos chaînes ne sont pas en fer et ne nous empêchent pas de faire notre travail, au contraire — mais elles se sont depuis longtemps entièrement fondues dans les chaînes d’approvisionnement qui nous tiennent debout et qui tiennent aussi tout le reste ensemble. Les chaînes de contagion qui sont venues nous hanter, depuis que tu es venu, ne sont que l’autre bout, non moins sinistre, des chaînes d’approvisionnement.

Il est plus facile de nous taper la tête contre la solidité des formes prétendument naturelles de notre vie sociale [2] que de résoudre l’énigme de nos chaînes ; il est plus facile de continuer à produire sans cesse et, en même temps, d’accepter chaque jour à nouveau nos chaînes en contre-partie de notre stupide incapacité à résoudre cette énigme : sous forme de marchandises, bien sûr ! En cela, tu t’es grandement trompé sur nous-mêmes : nous continuons simplement à effectuer nos livraisons ! Et une fois de plus, nous détournons notre regard du caractère mystérieux des produits de notre travail, dès qu’ils sont devenus livrables, c’est-à-dire qu’ils ont pris la forme de marchandises. La division des produits de notre travail en chose d’usage et chose de valeur qui accompagne la formation de marchandise, nous ne la remarquons même plus ! Nous ne le savons pas, mais c’est ce que nous faisons !

La solution de l’énigme serait d´aborder le mystère de cette division, qui consiste précisément en ce que, derrière les caractères objectifs des produits de notre travail, nous oublions les caractères sociaux de notre propre travail. Nous ne voyons donc que le rapport social d’objets existant apparemment en dehors de nous, dans lesquels nous ne reconnaissons pas le rapport social de ce travail pris dans sa totalité. Pensais-tu vraiment que nous voudrions savoir cela ? Avais-tu vraiment confiance en notre capacité d´assumer ce tour de magie par lequel chaque produit du travail est transformé en un hiéroglyphe social ? Cela signifierait ne s’en prendre qu’à nous-mêmes !

Tu es venu, disais-tu il y a un an, pour que notre civilisation apprenne à mourir, pas pour nous détruire, nous les humains. Quelle entreprise futile ! Nous, les humains, préférons apprendre à vivre avec toi (et chaque jour un peu plus parfaitement et avec un peu plus de résilience), au lieu de t’accompagner jusqu’au seuil d’une forme sociale que nous abandonnerions pour faire avec toi le pas suivant, vers une nouvelle forme sociale. Faire ce pas avec toi aurait signifié de te rencontrer réellement à ce carrefour où tu nous as conduits. Au lieu de cela, nous fermons maintenant les deux yeux et nous continuons à livrer, comme prévu !

Donc, en ce sens, tu es venu pour rien. Ou en d’autres termes, on n´avait pas besoin de toi. Parce que nous continuons à nous entraîner les uns les autres dans notre chute aveugle (Bruegel) même sans toi. Et avant d’enterrer notre civilisation, nous nous effaçons nous-mêmes.

Un mortel, 20 mars 2021


[1] En retour du monologue du virus: « What the virus said: “I’ve come to shut down the machine whose emergency brake you couldn’t find” », lundi matin, #234, 21 mars 2020; https://lundi.am/What-the-virus-said (Dernière consultation: 15 mars 2021)

[2] D’après K. Marx, « Le caractère fétiche de la marchandise et son secret », Le capital, Livre 1, 1867.

La Chine, un exemple ?

Dès le mois de mars 2020, les articles de journaux et de revue consacrés au coronavirus ne manquaient plus de flatter la gestion de la crise du coronavirus par l´État chinois pour l’opposer à l’incompétence européenne. Une équipe internationale qui s’était rendue en Chine en février encensait déjà les méthodes et les résultats de la Chine pour endiguer l’épidémie de Covid-19 [1]. Bruce Aylward, le chef de cette équipe — conseiller du directeur général de l’OMS — expliquait dans une interview que la stratégie chinoise avait été, outre le déploiement massifs de tests gratuits et de mises en quarantaine ainsi que l’érection d’hôpitaux en quelques jours, le fait d’isoler drastiquement les personnes infectées, de retracer leurs contacts et de ne confiner ainsi que les personnes potentiellement ou réellement infectées [2]. Lucien Abenhaim, épidémiologiste et ancien directeur de la santé, parlait au début de la crise pandémique en Europe de « l’exemple chinois », dont il vantait l’efficacité en l’opposant aux diverses théories fantaisistes des Européens [3].

Ce qui est notoire mais à peine mentionné, c’est que « l’efficacité » chinoise suppose une vaste infrastructure numérique de surveillance de la population dont le plan préexistait à l’apparition du nouveau coronavirus. La « réponse » chinoise au virus est déjà contenue dans l’esprit des dispositifs existants et des projets en cours. Pour isoler les cas positifs et les malades potentiels (et renvoyer au plus vite les autres au travail), il faut en effet pouvoir non pas seulement les dépister, mais aussi les pister.

Les informations dont nous disposons sur la Chine ne sont pas toujours fiables, voire contradictoires, même dans les journaux réputés sérieux, et il subsiste bon nombre d’imprécisions dans la présentation qui suit. Cela n’empêche pas d’essayer de reconstituer la situation avec précaution. Rappelons d’abord que la Chine a commencé par nier l’apparition du virus, censurer sur internet les mots-clés liés à l’épidémie et accuser de « propagation de fausses rumeurs » plusieurs médecins, dont le jeune Li Wenliang qui avait alerté à ce sujet. Il est lui-même décédé du Covid-19 début février 2020. Les journalistes Chen Qiushi et Fang Bin qui dénonçaient la gestion de crise ont quant à eux disparu [4]. D’après l’organisation Chinese Human Rights Defenders qui répertorie diverses sources chinoises, des centaines de citoyens chinois ont été publiquement accusés de répandre des fausses rumeurs et punis, y compris lorsqu’ils ne faisaient rien d’autre que de s’exprimer en ligne sur les cas de maladie dont ils avaient connaissance. L’organisation rapporte : « Le système de surveillance numérique invasif de la Chine a été déployé par la police pour faire taire les net-citoyens et renforcer les contrôles d’information. Sur les réseaux sociaux, les net-citoyens ont déclaré avoir été visités, détenus ou pénalisés par la police pour avoir ‹ répandu des rumeurs › après avoir publié des commentaires sur l’épidémie, et dans certains cas, pour s’être portés volontaires pour distribuer des masques faciaux et d’autres fournitures. Plusieurs défenseurs des droits de l’homme ont déclaré avoir reçu la visite de la police et avoir été menacés de sanctions pénales s’ils ne cessaient pas de diffuser des informations internationales ou de tweeter des informations sur l’épidémie [5].» Toutefois, indique une autre source, certains citoyens ont rivalisé d’ingéniosité pour contourner en mars la censure d’une interview réalisée avec Ai Fen, la directrice du service des urgences de l’hôpital central de Wuhan : « Pour éviter la censure, les gens ont converti certaines parties de l’interview en morse, l’ont remplie d’émoticon ou l’ont traduite dans des langues fictives comme le sindarin du Seigneur des anneaux ou le klingon de Star Trek [6]. » Que le grand public (et non quelques activistes confidentiels) puisse se saisir de tels moyens d’expression augure selon certains observateurs d’un tournant politique.

Après le déploiement d’une telle censure, le gouvernement chinois, qui avait entretemps officiellement admis l’existence du virus, a pris brusquement fin janvier des mesures massives de confinement qui apparaissaient en contradiction complète avec le discours officiel : « En fermant brusquement des villes entières, le gouvernement n’a pas réussi à fournir en temps voulu une aide adéquate aux personnes ayant des besoins particuliers et à permettre aux habitants de faire des provisions. Les habitants de Wuhan, une ville de 11 millions de résidents réguliers, et de la province du Hubei, qui compte 59 millions d’habitants, n’ont pas reçu d’avertissement préalable adéquat avant de fermer les transports publics et d’imposer un confinement. Des mesures aussi drastiques ont laissé des personnes vulnérables, y compris des personnes handicapées, sans assistance [7]. »

Quant à l´OMS, elle a « ignoré les rapports qui faisaient état d’obstruction à la circulation de l’information et d’intimidation de la police contre le partage d’informations en ligne et a déclaré le 30 janvier qu’elle se félicitait de ‹ l’engagement de la Chine en faveur de la transparence ›. (…) Les médias d´État chinois ont utilisé les déclarations de l’OMS pour défendre la réponse tardive et inadéquate du gouvernement. L’OMS fait l’éloge des dirigeants chinois à la suite d’une visite du directeur général de l´OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, à Pékin, sans exprimer aucune inquiétude quant aux graves violations des droits de l’homme commises par le gouvernement chinois dans sa réaction à l’épidémie, notamment les restrictions à la liberté d’expression, d’information, de presse et de circulation, la suppression des efforts de la société civile et l’incapacité à lutter contre la discrimination [8]. » Lorsque les médias d´État chinois commencent mi-février à renverser la situation à la gloire du Parti Communiste Chinois, non sans brouiller les informations relatives à l’origine du virus (qui ne serait pas forcément un « virus chinois » selon les mots de Donald Trump mais peut-être un « virus américain », voire un « virus japonais ») ils peuvent donc compter sur la crédulité apparente ou plus vraisemblablement l’opportunisme de la communauté internationale. Tout à coup, la Chine commence à se hisser au rang de championne universelle de la crise du coronavirus avant même que l’épidémie ne soit enrayée sur son propre territoire.

Dans un pays où on prévoyait déjà peu avant la crise du coronavirus un ratio d’environ deux caméras pour un citoyen en 2022 [9], l’épidémie offre soudain une justification toute trouvée à l’extension de la surveillance numérique et des caméras dans les espaces publiques. La Chine prévoit de mettre en place un système de crédit social qui classe les citoyens dans une échelle de notation selon leur comportement civique. Les points conditionnent les déplacements, l’accès aux services publiques ou la recherche d’emploi et sanctionnent tout ce qui peut être considéré comme manque de morale et de civilité, comme traverser au feu rouge. La vidéosurveillance avec reconnaissance faciale déployée sur l’ensemble du territoire complète ce projet. Il est fréquent en Occident d’attribuer à ces plans une ontologie culturelle qui prendrait racine dans des pratiques ancestrales et correspondrait à une toute conception de la liberté individuelle que celle véhiculée par la tradition occidentale. Même si l’on ne peut pas négliger les différences historiques, ce culturalisme condescendant constitue un affront à toutes les personnes censurées, sanctionnées ou disparues qui contestent l´État chinois. Il faut bien plutôt reconnaître avec Mareike Ohlberg, assistante de recherche à l’Institut Mercator pour les études chinoises que « l’idée elle-même n’est pas un phénomène chinois (…) Mais si [le système chinois] se met en place comme prévu, ce sera quand même quelque chose de vraiment unique… C’est à la fois unique et inscrit dans une tendance mondiale [10]. » De fait, les plans du gouvernement chinois ne sont pas à confondre avec le système de réputation sociale pratiquée par des entreprises privées, même quand ces deux niveaux collaborent. Il est prévu que les entreprises soient elles-mêmes soumises à la notation sociale.

Pour faire face à l’épidémie, la Chine a mis rapidement en place une application qui dicte aux gens le comportement à avoir en fonction des facteurs de risque dont ils sont porteurs. Les gens s’inscrivent sur leur smartphone par le biais de l’application de paiement Alipay (utilisée par 900 millions de Chinois) qui leur attribue un code couleur — vert, jaune ou rouge — selon leur état de santé. (La société Ant, filiale du groupe Alibaba et créée à partir de Alipay, est aussi celle qui a conçu le système de crédit social individuel.) Le système d’abord expérimenté dans la ville de Hangzhou, serait à présent utilisé dans des centaines de villes et en cours de déploiement à l’échelle nationale. Le New York Times rapporte que « lorsqu’un utilisateur accorde au logiciel l’accès à des données personnelles, un élément du programme intitulé ‹ reportInfoAndLocationToPolice › envoie à un serveur le lieu où se trouve la personne, le nom de la ville et un numéro de code d’identification. Le logiciel n’indique pas clairement aux utilisateurs sa connexion à la police. Mais selon l’agence de presse chinoise Xinhua, gérée par l´État, et un compte officiel de la police sur les réseaux sociaux, les autorités chargées de l’application de la loi ont été un partenaire essentiel dans le développement du système [11]. »

Officiellement, l’application génère son code couleur de manière automatique à partir d’éléments suivants : selon que l’utilisateur a été en contact avec une personne infectée, a visité une région infectée ou bien a déclaré des symptômes de maladie. Mais pour les utilisateurs, l’attribution du code couleur est obscure. De plus, à chaque fois que le code d’une personne est scanné, les serveurs du système sont informés de l’emplacement actuel de la personne. Qu’est-ce qui prouve que ces nouveaux systèmes seront désactivés à la fin de l’épidémie ? Une correspondante en Chine dans une province très peu affectée par le virus écrit pour Reporterre le 24 mars : « Plus la situation semble s’améliorer et plus la ville renforce les contrôles [12]. »

La situation misérables de plusieurs pays Européens face à celle, semble-t-il rayonnante, de la Chine, oblige ainsi à se demander si, en amont, nous envisageons des modes d’intervention similaires au nom de la sécurité et des risques à venir (qui ne feront que s’amplifier). Le mythe d’une Europe capable d’implémenter des techniques de surveillance tout en « respectant la vie privée » grâce au « consentement » et à « l’anonymisation » des données collectées est un faux compromis qui ne tiendra plus du tout dans un tel contexte, et qui fera peu à peu tomber son masque lisse et imparable. Ce respect formel pour lesdites libertés publiques n’a en effet aucune valeur en contexte de pandémie, puisqu’il faut justement forcer les populations à suivre les consignes (donc sans leur consentement) et identifier les cas positifs ou potentiels (le contraire de l’anonymat).

Pendant que les Européens se replient sur des stratégies de crise nationales souvent incohérentes et critiquées — du laisser-faire de Boris Johnson à son revirement mal compris, des atermoiements et contradictions d´Emmanuel Macron aux restrictions liberticides, etc. — c’est bien l’« exemple chinois » qui semble sortir gagnant de cette cacophonie. L´État chinois a offert au reste du monde une démonstration d’efficacité qui semble pouvoir être appliquée à maints autres endroits et situations de crise. A l’heure actuelle, quinze pays dans le monde ont déjà mis en place le traçage numérique des citoyens via des applications sur smartphone pour lutter contre le Covid-19. D’autres s’apprêtent à suivre cet exemple [13]. Un porte-parole du ministère au numérique polonais peut ainsi déclarer : « Les gens en quarantaine ont le choix : soit ils reçoivent des visites inattendues de la police, soit ils téléchargent cette application. » Bien sûr, il ne s’agit pas de dire que la Chine a tout orchestré. Mais en tant que grande victorieuse de la crise du coronavirus dans l’image publique mondiale, il semble que son exemple et celui de la Corée du Sud s’imposent comme une évidence. Ce serait cependant une erreur de penser que le modèle chinois serait susceptible d’être repris à l’identique. Les traditions politiques différentes et la nécessité de se démarquer sur la scène géopolitique mondiale impliquent évidemment des rhétoriques et des stratégies non identiques.   

C’est par une mécanique qui dépasse les intentions particulières des acteurs politiques que les États sont forcés d’emprunter la voie de la surveillance généralisée (et ceci de manière toujours plus frappante). La gestion biopolitique du monde est la destination logique de la modernité : habillée de la rhétorique mielleuse du respect des libertés ou de celle, autoritaire, du respect de l’ordre public, elle se présente assurément sous plusieurs modes discursifs. Mais quelle que soit la rhétorique adoptée, face à la montée de ce que Ulrich Beck appelait la société du risque, les États sont tenus de prétendre qu’ils assurent la sécurité et les conditions minimales de la reproduction de l’existence. Mais compte tenu de l’amplification des crises globales, la seule manière d’assurer cette prétendue sécurité ne peut être que la gestion de plus en plus serrée du « parc humain ». Contrairement toutefois aux interprétations paranoïaques qui fleurissent ici et là, il y a une contrainte systémique à déchiffrer derrière l’empressement occidental à encenser l’exemple chinois. Moins les crises seront maîtrisables — à l’image de la propagation rapide et imprévisible du Covid-19 — plus les États tenteront de survivre à leur déconfiture en pactisant avec le solutionnisme des entreprises hi-tech pour contenir des populations toujours plus exposées, inquiètes et instables. A chaque invective contre ces « connards qui nous gouvernent [14] » incapables de résoudre les crises qui se profilent et se multiplient, se manifeste un peu plus l’infantilisme des attentes exorbitantes à leur endroit et le glissement imperceptible de l’autorité étatique vers la gouvernance algorithmique assistée par des plateformes dont plus rien n’arrête l’ascension. A force d’être traités de « connards » en toute situation, on peut imaginer que la classe politique préfèrera de plus en plus s’en remettre au traçage glacé des moindres comportements de la population, plutôt qu’à la responsabilité de gérer des crises insolubles à l’intérieur du cadre politique que s’est donnée la modernité.  

Les effets du contrôle social sont d’ailleurs tellement irréfutables que de nombreux écologistes ne manquent pas de s’en saisir d’ores et déjà pour faire avancer leur propre cause, celle par exemple du changement climatique. Ne sommes-nous pas en train d’expérimenter in vivo les bienfaits d’une décroissance (en l’occurrence d’une récession) certes involontaire mais indispensable ? Les effets bénéfiques sur la pollution et les émissions de CO2 ne se sont-ils pas immédiatement fait sentir ? Alors désormais, disent déjà certains, nous connaissons la voie à suivre. Nous serions en train de vivre une répétition générale et il n’y aurait plus qu’à mettre en place des mesures radicales expérimentées dans la crise du Covid-19 [15]. De l’imprécation contre l’état d’exception [16] à l’amour du contrôle, il y a ainsi une seule et même fascination pour les formes apparemment indépassables de la dépossession politique. On cherche dans les représentants de l´État aussi bien la faute et l’incompétence personnifiée que la solution à tout, au lieu d’analyser la mécanique implacable à laquelle nous avons collectivement consenti pour en arriver là. Tremblons que l´État chinois ne vienne nous tendre une main généreuse et un exemple à suivre dans la résolution des crises universelles et que nous nous jetions sur cette aubaine parce que nous sommes devenus incapables de prendre en charge la reproduction de nos existences. Dès le mois de mars, des équipes médicales chinoises apportaient du renfort en Italie, en Iran, en Irak [17], en Serbie [18] sans compter l’envoi de matériel dans de nombreux pays (dont un million de masques de protection à la France), et Xin Jinping promettait largement, de Vladimir Poutine à Angela Merkel, le soutien et l’expertise de son pays. Ces gestes de solidarité emphatiques — sur fond de chauvinisme exacerbé des États — annoncent l’acceptation passive d’un mode de gouvernance totalitaire qui se donne pour le seul à pouvoir sortir le monde du pétrin.

Sandrine Aumercier, 28 avril 2020


[1] Hilary Brueck, « The rest of the world is ’simply not ready‘ for the coronavirus, according to a WHO envoy who just returned from China », Business insider, 26 février 2020. En ligne: https://www.businessinsider.de/international/what-works-to-fight-covid-19-lessons-from-china-who-2020-2/?r=US&IR=T

[2] Julia Belluz, « China´s cases of Covid-19 are finally declining. A WHO expert explains why », vox, 3 mars 2020. En ligne : https://www.vox.com/2020/3/2/21161067/coronavirus-covid19-china

[3] Cf. notamment : Lucien Abenhaim, « Il est maintenant permis d´espérer la sortie de la crise du coronavirus », Le Monde, 20 mars 2020.

[4] Vivian Wang, « They documented the Coronavirus Crisis in Wuhan. They Vanished », New York Times, 14 février 2020.

[5] https://www.nchrd.org/2020/01/china-protect-human-rights-while-combatting-coronavirus-outbreak/

[6] Ryan Broderick, «Chinese WeChat Users Are Sharing A Censored Post About COVID-19 By Filling It With Emojis And Writing It In Other Languages », buzzfeednews, 11 mars 2020. En ligne : https://www.buzzfeednews.com/article/ryanhatesthis/coronavirus-covid-chinese-wechat-censored-post-emojis

[7] https://www.nchrd.org/2020/01/china-protect-human-rights-while-combatting-coronavirus-outbreak/

[8] https://www.nchrd.org/2020/01/china-protect-human-rights-while-combatting-coronavirus-outbreak/

[9] Mathieu Rabechaut, « Watch this: China surveillance tech seeks to go global », Techxplore, 24 novembre 2019. En ligne : https://techxplore.com/news/2019-11-china-surveillance-tech-global.html

[10] Nicole Kobie, « The complicated truth about China´s social credit system », Wired, 7 juin 2019.

[11] Paul Mozur, Raymond Zhong, Aaron Krolik, « In Coronavirus Fight, China Gives Citizens a Color Code, With Red Flags », New York Times, 1 mars 2020.

[12] Nathalie Paco, « En Chine, le virus maîtrisé au prix d´un contrôle total de la population », Reporterre, 24 mars 2020. En ligne : https://reporterre.net/En-Chine-le-virus-maitrise-au-prix-d-un-controle-total-de-la-population

[13] Isobel Asher Hamilton, « 11 countries are now using people´s phone to track the coronavirus pandemic, and it heralds a massive increase of surveillance », business insider, 24 mars 2020. En ligne : https://www.businessinsider.com/countries-tracking-citizens-phones-coronavirus-2020-3?r=DE&IR=T  Cf. également l´index évolutif du Virtual Private Network : https://www.top10vpn.com/news/surveillance/covid-19-digital-rights-tracker/

[14] Frédéric Lordon, « Les connards qui nous gouvernent », les blogs du « diplo », 19 mars 2020. En ligne : https://blog.mondediplo.net/les-connards-qui-nous-gouvernent

[15] Cf. entre autres Vincent Lucchese, « 5 pistes pour mobiliser sur le climat autant que sur le coronavirus », Usbek & Rica, 14 mars 2020 ; François Gemenne, Anneliese Depoux, « De la crise du coronavirus, on peut tirer des leçons pour lutter contre le changement climatique », Le Monde, 18 mars 2020 ; Nicolas Celnik, « Covid-19 : c´est le moment ou jamais pour agir sur le front climatique », Interview avec Jean-Baptiste Fressoz, Libération, 23 mars 2020.

[16] Giorgio Agamben, « Coronavirus et état d´exception », acta.zone, 26 février 2020. En ligne :  https://acta.zone/giorgio-agamben-coronavirus-etat-dexception/ Ce texte a suscité un grand nombre de réponses et de débats qu´on peut lire en ligne.

[17] https://www.lexpress.fr/actualite/monde/coronavirus-la-chine-a-envoye-des-medecins-dans-trois-pays_2121493.html

[18] http://french.china.org.cn/foreign/txt/2020-03/22/content_75845533.htm