La direction culturelle du XXIe siècle — Orientation symbolique et nouvelle critique sociale

Ce texte de Robert Kurz — qui ne porte pas de date — remonte vraisemblablement au tournant du XXIe siècle. Kurz y affirme la nécessité d’une archéologie de la constitution historique de la modernité et d’une nouvelle orientation symbolique qui nous paraît pouvoir rencontrer une exigence que la psychanalyse porte aussi dans son propre champ. Il propose aussi « d’atterrir » bien avant que cette idée devienne un lieu commun de l’écologisme postmoderne latourien. On relèvera toutefois, liée à cet idée d’atterrissage, une confiance encore acritique placée dans l’exploration des sols et des océans alors que cette exploration est elle-même un élément à part entière du capitalisme extractiviste et ne pourra pas résoudre, selon nous, la spirale entropique ouverte par le mode de production industriel. Pas plus tard qu’aujourd’hui, le sénateur Michel Canevet répond dans une interview à une objection selon laquelle l’exploration des fonds marins risque d’ouvrir la porte à leur exploitation : « Peut-être, mais on ne peut pas rester sans rien faire ! Certains pays sy mettent déjà (…). Tout s’accélère… avec ou sans nous. La France ne doit pas rester derrière. » [1] Ces mots publiés aujourd’hui sont une parfaite illustration ad hoc de « l’accélération sans but » décrite par Kurz, une accélération qui n’a pas d’autre justification qu’elle-même et son auto-renforcement motivé par le spectacle de la compétition universelle. Elle concerne tous les domaines de l’existence, même les fonds marins.


Peut-il encore y avoir des objectifs sociaux pour le XXIe siècle ? Malgré ou peut-être justement à cause de la crise sociale mondiale, il n’est plus question, au tournant du siècle, d’un départ vers de nouveaux horizons. Le moulin à prières de la modernisation sans fin continue certes de tourner, mais rares sont ceux qui veulent encore y croire. Pour pouvoir commencer quelque chose de nouveau, il faudrait mener un débat passionné sur les projets de société auxquels on aspire. Mais les passions sociales, politiques et culturelles semblent éteintes, les discours dans les médias se traînent péniblement. Aucun nouveau défi n’est formulé, ni dans les relations sociales, ni dans le rapport à la nature. L’idée d’une grande « tâche pour l’humanité » n’est pas seulement désuète, elle est naïve et dénuée de sens. Ce qui est aujourd’hui présenté comme nouveau et tourné vers l’avenir n’est plus un contenu ni un objectif, mais une simple forme ou un simple média, un appareil devenu sans esprit. Internet en est le meilleur exemple. Plus la technologie de la communication évolue rapidement, moins il y a de contenu qui mérite d’être communiqué. Si le moyen technologique doit remplacer le contenu, la « raison instrumentale » se rend elle-même absurde. Au stade final de cette évolution, les hommes équipés de moyens de communication parfaits n’ont plus rien à se dire.

Cette absence manifeste de contenu et de but indique l’épuisement spirituel et culturel du système social dominant. De même que les hommes ne peuvent être individuels qu’en société, ils ne peuvent développer en tant qu’individus que des contenus et des objectifs sociaux. En revanche, l’individu centré sur lui-même est forcément vide, il ne peut pas se fixer de contenus propres ; ses projets se perdent dans une trivialité futile. La modernité a sombré dans un ennui mortel à la fin du XXe siècle. Dans cette mesure, la microéconomie extrémiste, l’atomisation sociale et la désolidarisation ont déjà pris leur revanche sur le capitalisme, y compris sur le plan culturel. Comme les monades sociales dérivent les unes par rapport aux autres, elles ne peuvent plus se fixer de but social ; et comme elles n’ont plus de rapport de fond entre elles, elles dérivent d’autant plus. Or, une société qui ne peut pas relever un défi commun est condamnée à mourir.

Pour pouvoir formuler un objectif social et donc des projets de fond, il faut une « direction » culturelle, une orientation spatio-temporelle de la société. Cette orientation ne concerne pas seulement la technique ou l’économie, mais aussi la psyché sociale, les imaginaires sociaux, le rapport entre les sexes et le « sentiment de vie », sans oublier le rapport à l’histoire. Bien sûr, le capitalisme moderne avait lui aussi une telle orientation culturelle et symbolique. Mais en tant que système mondial, il a atteint son but, il ne peut plus voir de but et perd donc toute orientation dans l’espace-temps. La tâche d’adaptation aux processus aveugles du marché mondial, propagée en permanence dans les médias, ne représente aucun objectif de contenu de réorganisation active, aucun « projet d’humanité » positif, mais n’est que la reproduction mécanique d’une structure devenue autonome depuis longtemps, qui place tout contenu et donc tout objectif ou projet a priori dans le statut d’indifférence : quel qu’il soit, il ne peut jamais avoir de sens autonome, mais seulement fournir du matériel pour le processus de valorisation toujours identique du capital.

Le fait que la soi-disant postmodernité ne dépasse pas la modernité sur ce point décisif et n’apporte rien de nouveau se manifeste déjà par l’absence de contenu de son propre concept, qui ne renvoie qu’à un « après » vide. La postmodernité ne donne pas de nouvelles orientations sociales, mais elle élève l’absence d’orientation au rang de vertu. Le système producteur de vagues, figé dans une accélération sans but, doit survivre à son état d’épuisement culturel pour continuer à tourner à vide jusqu’à l’éternité. La théorie postmoderne est en quelque sorte la caricature d’un guide, en ce sens qu’elle pointe dans toutes les directions à la fois et reste donc insignifiante.

Il est facile de comprendre qu’une nouvelle orientation culturelle et symbolique, et donc de nouveaux objectifs sociaux, ne peuvent être atteints que par une critique radicale de l’ordre social épuisé ; et la critique radicale est précisément ce que la postmodernité rejette comme impensable. Or, la critique sociale socialiste qui a prévalu jusqu’ici s’est épuisée en même temps que son objet, parce qu’elle était elle-même l’esprit de l’esprit du capitalisme. De même que le capitalisme d’État de l´Est n’était qu’un dérivé historique du capitalisme privé occidental, il en partageait aussi l’imaginaire culturel et les codes symboliques. La critique sociale des XIXe et XXe siècles s’est arrêtée aux frontières du système moderne de production de marchandises ; elle était elle-même un dérivé de la « raison instrumentale », qui l’a finalement rattrapée et engloutie.

Si une nouvelle orientation culturelle ne peut être gagnée que par une critique radicale de la société, l’inverse est également vrai : une telle critique de l’ordre dominant au 21e siècle ne peut être formulée qu’en même temps qu’une codification symbolique fondamentalement différente de la perception spatio-temporelle. Celui qui veut briser la « terreur de l’économie » doit aussi briser consciemment les codes imaginatifs du capitalisme ; la critique de l’économie politique ne peut être menée à terme que si elle s’accompagne d’une critique de l’ordre symbolique et de l’orientation culturelle inhérents à ce système, c’est-à-dire si elle détourne l’attention et les espoirs dans une autre direction et si elle renverse l’ « image du monde ».

Jusqu’à présent, ce problème n’a pas été thématisé de manière approfondie et complète, pas plus que la critique des catégories économiques ; et c’est pourquoi la gauche continue à reculer, bien que l’épuisement du monde capitaliste soit de plus en plus évident. En quoi consiste l’orientation culturelle du capitalisme, devenue entre-temps obsolète ? Sur l’axe du temps, il s’agit sans aucun doute d’une dynamique unilatérale orientée vers l’avenir. La modernisation est synonyme d’une dévalorisation permanente du passé et donc de l’Histoire. Indépendamment de leur qualité, la « nouveauté », la mode, l’évolution économique incessante, le mouvement permanent sont considérés comme des valeurs en soi. La notion moderne d’Histoire, telle qu’elle a été créée par la philosophie des Lumières, est entièrement déterminée par ce code, dans lequel l’humanité apparaît en quelque sorte comme une fusée lancée, qui poursuit sa trajectoire dans un mouvement historique ascendant mécanique. Dans cette absence de gloire, le passé n’est considéré que comme un déchet brûlé du présent et le présent que comme un déchet du futur.

La prétendue contre-image réactionnaire, à savoir une idéalisation imaginaire du passé, n’est que le revers de la même médaille. Ce faisant, on ne saisit ni la valeur intrinsèque des cultures passées ni le moment destructeur de la dynamique capitaliste, mais on ne fait que mystifier de manière élitiste le rapport impersonnel de domination capitaliste et le projeter dans l’Histoire. C’est son propre passé que le capitalisme idéalise dans les idéologies modernes conservatrices et réactionnaires, afin de conjurer de manière répressive les conséquences catastrophiques de sa dynamique aveugle et ses contradictions sociales internes. Cette idéalisation n’est en réalité qu’un autre mode de dévalorisation de l’Histoire. Le pessimisme culturel réactionnaire et l’idéologie libérale du progrès constituent les deux pôles culturels de la même déshistoricisation capitaliste, qui peuvent aussi se retourner l’un contre l’autre ; la pensée fasciste contient les deux moments à égalité.

Dans la postmodernité, cette polarité immanente du capitalisme entre « progrès » et « réaction » s’est effondrée, ce qui est célébré comme le dépassement de l’opposition entre « gauche » et « droite », mais qui renvoie en fait, outre à l’épuisement culturel, à l’épuisement politique et idéologique du capitalisme. Le « progrès » bourgeois s’est transformé en un mouvement circulaire insensé et est donc devenu identique à la « réaction ». La dévalorisation du passé n’a plus lieu que de la même manière : l’Histoire, les cultures, les idées et les conditions passées se transforment en marchandises que l’on peut prétendument consommer à volonté. Cette simultanéité hallucinée, qui plonge tout l’espace de l’histoire humaine dans la lumière froide du marché et efface toutes les différenciations à mesure que l’on parle de « différence », donne à la culture commerciale postmoderne une ressemblance désespérée avec l’agitation de singes jouant dans une bibliothèque et jetant les livres les uns contre les autres en criant.

Une nouvelle orientation de la culture liée à une critique radicale du capitalisme ne peut consister qu’à mettre fin à la dévalorisation permanente de l’Histoire — ni dans le sens d’une idéalisation d’un quelconque passé, ni dans celui de sa consommation, mais comme une recherche critique des traces que le capitalisme a systématiquement effacées. Il s’agit de mettre au jour l’histoire de la discipline moderne et du dressage des hommes, la transformation historique de la vie en matériau d’impératifs économiques, afin de rendre discutable l’apparente évidence de ce mode de vie. Aujourd’hui, chaque manager, homme politique ou star du football répond toujours à la question de ses échecs passés et de leurs causes par la phrase stéréotypée : « Nous sommes tournés vers l’avenir. » Le renversement de cette perspective serait en quelque sorte une « critique du capitalisme à l’envers », une orientation symbolique vers la rétrospective critique, un refus de la loi du mouvement capitaliste, un « tir dans la montre » (Walter Benjamin).

Pour pouvoir gagner un autre avenir, le passé enseveli est paradoxalement plus important que le présent vidé de sa substance. Le progrès émancipateur ne peut être sauvé que si la pensée critique s’émancipe du code symbolique de la philosophie bourgeoise des Lumières et donc d’une conception de l’Histoire qui implique une orientation permanente « automatique » vers l’avenir, déterminée par la « main invisible » de l’économie. Aujourd’hui, il est progressiste de s’arrêter et de se retourner pour regarder en arrière sur le champ de ruines de la modernisation. Il s’agit donc d’une autre compréhension de l’Histoire, d’un renversement de la vision historique du monde. La société ne peut revenir à la raison que si elle se passionne pour une archéologie radicalement critique de la modernité épuisée.

Un tel renversement de perspective aurait également des conséquences sur l’orientation psychique. Car le tournant critique et émancipateur vers l’arrière, pour s’assurer à nouveau de l’histoire, signifie aussi un changement dans le rapport culturel et symbolique entre « intérieur » et « extérieur ». L’humain capitaliste est « guidé vers l’extérieur » par des critères de prestige et de belles apparences, tels qu’ils sont suggérés par la publicité, l’emballage et la « présentation de soi ». Mais ici aussi, l’inversion de la direction culturelle ne serait pas une « intériorité » mystificatrice ou une « vision de l’être » ésotérique, revers réactif de la même médaille, pour fuir les contradictions sociales dans un moi intérieur imaginaire. Au contraire, le « chemin vers l’intérieur » émancipateur consisterait à découvrir l’histoire refoulée et la fausse objectivation des contraintes capitalistes également dans la psyché et le langage — en quelque sorte comme une « archéologie intérieure » de la modernisation, tant au niveau personnel que socio-psychologique, afin de rendre visible le processus d’ « intériorisation » psychique de ces contraintes. La psychanalyse, prématurément déclarée morte, et la critique féministe du langage contiennent des possibilités inexploitées pour un tel recodage.

Enfin, l’orientation dans l’espace ne peut pas non plus être épargnée par ce changement de paradigme culturel-symbolique radical. Tout comme la dynamique capitaliste est aveuglément tournée vers l’avenir, elle est orientée « vers le haut », dans l’espace. Le poète futuriste Marinetti souhaitait déjà, au tournant du siècle dernier, que l’automobile décolle comme une fusée ; et quelques décennies plus tard, un homme a effectivement atterri sur la lune. Le fait que cet imaginaire « décollant » du capitalisme soit déterminé par les hommes se manifeste déjà jusqu’au ridicule dans la forme de la fusée comme symbole du phallus ; l’orientation vers l’air et l’espace, qui n’est pas du tout fondée sur des bases militaires par hasard, contient l’image d’une sexualité masculine « détachée » et qui s’envole en quelque sorte.

Mais ce code symbolique s’est épuisé depuis longtemps. Le voyage spatial est devenu aussi ennuyeux que l’avenir vide du marché. Sur les planètes accessibles, on ne trouve que des déserts chimico-physiques. Et même leur exploitation capitaliste en tant que ressources reste illusoire, car les coûts de transport engloutiraient des millions de fois le rendement possible. La technologie des combustibles fossiles, sur laquelle repose le mode de production capitaliste, est bien trop primitive pour un « départ vers le cosmos ». Cap Canaveral et Baïkonour sont déjà des ruines de la civilisation masculine productrice de marchandises, mais elles ne le savent pas encore. Un recodage symbolique radical du rapport à l’espace orientera le regard « vers le bas » : non seulement dans le sens archéologique où l’Histoire se trouve sous nos pieds, mais aussi en ce qui concerne les défis technologiques et les exigences de la reproduction sociale. Ainsi, outre l’intérieur de la Terre, la majeure partie de sa surface, à savoir les couches inférieures et le fond des océans, reste inexplorée. Le fait que les ressources et les compétences nécessaires pour atteindre cet objectif soient restées minimes par rapport à l’aviation et à l’astronautique montre la profonde dépendance du développement scientifique et technique vis-à-vis des codes symboliques du capitalisme, devenus obsolètes. Si l’homme est un être de culture, il devra se chercher une nouvelle orientation culturelle dans l’espace, le temps et la psyché ; et peut-être que ce tournant du XXIe siècle bouleversera la société tout autant que la crise sociale et économique.

Robert Kurz

Source : www.exit-online.org


[1] Lorène Lavocat, « La France ambiguë sur la protection des fonds marins », dans Reporterre, 27 juin 2022. En ligne : https://reporterre.net/La-France-ambigue-sur-la-protection-des-fonds-marins

Les psychanalystes et la guerre

Le psychanalyste et philosophe Sergio Benvenuto a publié récemment sur le site European Journal of Psychoanalysis un texte très étrange sur ses rapports avec ses collègues psychanalystes russes [1]. Benvenuto a des relations de travail avec des psychanalystes russes depuis de nombreuses années. Ayant prévu une supervision en ligne avec l’un des groupes habituels, Benvenuto décide de leur demander ce qu’ils pensent de la guerre actuelle en Ukraine et il consigne dans ce texte les réponses anonymisées des participants. Benvenuto justifie cette discussion ainsi : « La psychanalyse ne se déroule pas sur la lune, mais sur la terre. Le psychanalyste est aussi un citoyen, et vit dans la même société que ses analysants. De plus, je suis convaincu — dans le sillage de Lacan — que la psychanalyse n’est pas une technique neutre de traitement, mais qu’elle est fondée sur une approche éthique de la subjectivité. La psychanalyse est avant tout une cure éthique, et en ce sens elle a une dimension politique. Je pense que certaines options politiques sont donc incompatibles avec la psychanalyse — le fascisme et le racisme, par exemple. »

D’après Benvenuto, très peu de ses collègues russes sont contre Poutine ; certains opposants toutefois auraient forgé le néologisme de Poutler (Poutine-Hitler) pour désigner le chef du Kremlin. (Il est dommage que nous ne sachions pas si ces personnes critiques vivent en Russie ou à l’étranger.) Par contre, le compte-rendu de cette discussion menée avec un groupe pro-Poutine de collègues russes (là aussi, nous ne savons pas où ils vivent) les montre affirmant leur soutien à Poutine au nom de différentes justifications : beaucoup de pays occidentaux utiliseraient cette guerre pour faire la guerre à la Russie ; les Ukrainiens l’auraient bien cherché ; l’Occident serait coupable de guerres largement aussi injustes ; les Occidentaux se sont toujours mêlés de problèmes qui ne les regardaient pas dans cette région ; dépeindre Poutine en monstre serait un pur fantasme occidental ; les Ukrainiens commettraient aussi des crimes de guerre ; les Ukrainiens aurait toujours été des ennemis de la Russie et certains se seraient alliés aux Nazis pendant la Deuxième guerre mondiale ; on veut imposer aux Russes une conception purement occidentale de la démocratie, les Russes ayant de la démocratie une autre conception (« Nous avons voté pour Poutine librement, personne ne nous a forcé à voter pour lui ») ; l´Ukraine aurait mené une politique d’assimilation culturelle contre les minorités russes, notamment en rendant obligatoire la langue ukrainienne. Un participant russe s’étonne : « Je suis déçu, car je pensais que vous compreniez partiellement le monde russe. Il me semble que vous n’avez pas compris quelque chose d’essentiel à notre sujet. J’ai voté pour Poutine, je respecte les décisions de Poutine, j’admire Poutine. Je suis russe et j’approuve ce qu’il fait. Ce que vous n’avez pas compris, c’est que Poutine est la Russie ! »

La déception est réciproque et se termine selon le compte-rendu par une décision d’interrompre les relations de travail : « Chers amis, j’ai demandé l’avis de chacun d’entre vous car je me rends compte que nous sommes en guerre. Et la guerre n’est pas un conflit inconscient, mais bien réel. Je ne considère pas cela comme une guerre entre les Européens de l’Ouest contre les Russes, pas du tout ! Je vois cela comme une guerre entre ceux qui croient en la démocratie libérale — qui est la condition préalable de la psychanalyse, à mon avis — et ceux qui n’y croient pas. Je crois avoir compris que vous n’y croyez pas. À ce stade, il nous manque les bases éthiques fondamentales, du moins pour l’instant, pour pouvoir travailler ensemble. Je pense que comme il y a une éthique de la psychanalyse, il y a aussi une politique de la psychanalyse. Si vous le souhaitez, nous pourrons recommencer à travailler ensemble après la guerre, qui, je l’espère, sera brève. Mais je veux aussi dire que c’est une cause de grande douleur pour moi, à la fois parce que je vous respecte et que je vous aime bien, mais aussi parce que, contrairement à une croyance répandue, vous, les Russes, êtes dans une position beaucoup plus dangereuse que les Ukrainiens eux-mêmes ! Bien sûr, aujourd’hui, ce sont les Ukrainiens qui souffrent, mais je crains qu’au bout du compte, ce soit vous, les Russes, qui en payiez le prix fort, peut-être trop fort. Je ne sais pas si vous le percevez de la même manière, mais je vous vois en grand danger à cause de la politique de Poutine. Je n’aimerais pas vous voir un jour dans la position des Allemands juste après 1945. »

Commentant cet événement, Benvenuto ajoute pour conclure son texte : « Nous sommes sur deux côtés opposés de la barricade, non pas parce qu’ils sont russes et que je suis italien, mais la barricade est entre ceux qui soutiennent la politique de Poutine et ceux qui la combattent. Je me demande : n’ai-je pas voulu leur imposer d’une certaine manière une éthique démocratique et libérale, la nôtre, sans respecter la leur ? Il y a toujours un risque ethnocentrique. J’imagine ce que tous les membres de ce groupe ont dû penser de moi que je suis un occidental arrogant. Que j’ai ma propre idée du politiquement correct et que, si la leur est différente, je les méprise et les quitte. Étais-je censé faire comme si de rien n’était, et faire de la supervision clinique comme d’habitude ? Cela aurait été une façon de nier le réel, alors que la psychanalyse est née pour nous faire prendre conscience du réel. […] En rompant avec des amis avec lesquels j’avais collaboré avec bonheur pendant de nombreuses années, je voulais contribuer à ma petite échelle à la résistance ukrainienne contre l’envahisseur. J’ai essayé de leur montrer que l’on ne peut pas soutenir impunément certains dictateurs. Si vous faites certains choix, vous devez en payer le prix. Même si dans ce cas, le prix était minime : manquer des supervisions cliniques. Il faut comprendre que nos choix ont un coût, même minime comme dans notre cas : c’est ce que signifie donner la mesure de la réalité. La réalité est un prix à payer. Bien sûr, chaque culture a ses propres principes, mais la psychanalyse est aussi basée sur une éthique donnée. Peu importe que cette éthique soit née en Occident : ceux qui veulent pratiquer l’analyse doivent pratiquer cette éthique. Et cette éthique consiste à ne pas agir en suivant nos pulsions de violence et d’oppression, qui existent en chacun de nous. Nous devons les reconnaître inconsciemment, ne pas les commettre dans la réalité. Je ne sais pas si ces principes sont occidentaux ou universels, mais ce sont les principes de base de la psychanalyse. Sinon, vous pouvez aussi bien faire un autre travail. »

1. Pour ma part, j’ai qualifié ce texte de « surréaliste » et je l’ai lu comme un récit de rêve, comme quelque chose qui certes, nous parle du réel, mais qui précisément ne doit pas être lu avec les coordonnées de la réalité quotidienne. Je me suis représenté, à partir du peu d’éléments livrés par ce texte, un groupe de collègues qui travaillent ensemble depuis des années, mais qui ne savent (semble-t-il) jusqu’à présent rien de leurs positionnements politiques réciproques. « La psychanalyse ne se déroule pas sur la lune », précise Benvenuto, mais elle semble toutefois s’être déroulée pendant des années sur la lune jusqu’au 24 février 2022, sans quoi on n’aurait pas à faire à deux camps qui « tombent des nues » en découvrant leurs positions respectives. Ces personnes semblent finalement à peine se connaître les unes les autres.

Ce manque n’est pas qu’une lacune intellectuelle, un oubli de la politique qui serait propre aux temps de paix. Cette discussion en ligne débouchant sur une rupture violente par écran interposé a ce quelque chose d’irréel qu’ont toutes les réunions à distance (généralisées par la pandémie), et je me suis demandé si ce type d’échange international, fondé sur des rencontres physiques rares et des échanges numériques, n’était pas propice au développement d’une « psychanalyse sur la lune ». Comment imaginer un seul instant que de tels échanges — qui excluent toute fréquentation quotidienne et toute intimité de la rencontre physique (c’est-à-dire aussi tous les embarras corporels, de l’autre qu’on « ne peut pas sentir » à l’autre qu’on désire), puissent soutenir autre chose que l’idéologie de la connexion universelle et de la communication instantanée, son inclusivité abstraite, son exotisme superficiel de l’autre culture ? Les objections adressées par certains à une psychanalyse effectuée par téléphone peuvent s’appliquer absolument aux échanges de travail qui sont une extension de l’analyse individuelle (sans lui être identique).

Lacan aimait dire qu’il faisait son séminaire en position analysante : on ne peut pas être en position analysante sans le partage d’un espace physique, avec tout l’embarras qu’il implique : le temps pour s’y rendre, le déplacement du corps dans l’espace, le partage d’une intimité spatiale, l’odeur de l’autre ou de son lieu (un analysant critiquait récemment l’odeur de mon couloir), la mimique de l’autre, la qualité changeante de la voix, etc. La parole, c’est du corps, et un échange de parole est un échange des corps — c’est pourquoi elle peut être si incestueuse, si scandaleuse, comme la psychanalyse le met en évidence. Une parole téléphonique, n’est plus une parole mais un précipité de voix coupé du corps.

Le transfert signifie l’effort de déplacer son corps dans un autre espace (certains analysants ne quittent leur lit ou leur table de travail quasiment que pour leur séance ; d’autres doivent à chaque fois « courir » pour arriver à l’heure au milieu de mille obligations : tout ceci fait partie d’une séance d’analyse). Le transfert signifie de parler avec l’organe de sa voix et d’entendre avec l’organe de l’oreille dans un espace physique commun qui médiatise l’objet du transfert. La médiatisation technique coupe cet espace transitionnel (pour parler comme Donald Winnicott) du corps des protagonistes : voix retransmise, image retransmise, geste plat, corps sans odeur, fausse instantanéité spatio-temporelle. L’odeur de cigarette ou le souffle d’autrui, le croisement des jambes ou l’objet incongru tombé à côté du divan, la température du lieu ou encore les traits tirés, sont autant de signifiants infra-linguistiques qui font l’épaisseur de cette rencontre dans un espace partagé. La parole n’est en aucun cas faite de la seule énonciation de mots jetés dans un canal de communication chargé de les transmettre sans faire de « bruit ». Sur un écran ou au téléphone, toute perturbation est du « bruit ». Dans un espace transitionnel, une perturbation est une occasion, une relance, une interprétation, une épaisseur. Ceci ne vaut pas que pour une séance de psychanalyse, mais pour toute situation de transfert (relation de soin, relation éducative, etc.) Si nous devons à Freud une volumineuse correspondance et une mise en forme théorique précieuse sous forme d’écrits, ces formes ne sont jamais venues concurrencer les analyses sur le divan, les supervisions, les promenades intellectuelles, les conférences, les réunions du mercredi, etc. Elles constituaient plutôt une alternance entre la solitude de l’écriture et les rencontres. A partir du moment où l’internet est dans chaque poche et le média technique omniprésent (sous forme notamment de la banalisation de rencontres « hybrides » et de la prolifération de réactions instantanés sur les médias sociaux), la parole et l’écrit se fondent dans un immense « bruit » qui ne cesse de parasiter les corps isolés mais jamais seuls et les esprits faussement réunis par objet interposée (le dualisme n’y étant pas dépassé mais renforcé). Il n’est pas vrai de dire que l’écriture et l’imprimerie sont la première « étape » de cette dépossession ; elles sont d’une autre nature. Les maillages techniques de communication modernes viennent parasiter conjointement la parole et l’écrit en attaquant à la fois la communauté spatiale des corps — redoublée dans l’écho fantastique de sa propre image projetée sur un écran — et le repli solitaire du même corps de moins en moins capable de se suffire de soi le temps d’une activité. Conformément aux principes de la thermodynamique, ce qui est gagné sur un plan (on peut communiquer presque instantanément avec le monde entier, ce qui apparaît un argument imbattable appartenant pourtant entièrement à la logique instrumentale de la rationalité moderne : « c’est pratique ») est donc nécessairement sacrifié sur un autre plan.

2. Les réflexions précédentes résonnent avec l’anthropologie de la guerre : quelle différence y-a-t-il entre une guerre menée devant sa porte, par exemple contre la tribu voisine, et une guerre menée par écrans, par techniques interposés, par décision à distance imposée à des armées complètement déconnectées de la responsabilité de leurs actes aussi bien que des décisions obscures de l’état-major (comme c’est le cas semble-t-il de l’armée russe en Ukraine), voire bientôt d’intelligences artificielles prenant des décisions autonomes ?

Ce n’est certainement pas la qualité de la violence agie qui fera ici la différence avec une guerre tribale : de ce point de vue, on aurait peut-être raison de dire que l’homme a toujours été violent et les pires atrocités sont attestées depuis des millénaires. C’est le régime de violence qui est de nature fondamentalement différente. Massacrer son propre voisin parce qu’on ne peut pas le sentir ou massacrer la nation voisine au nom d’une idée de la nation alimentée par un « impérialisme collectif en idée » (Robert Kurz) propre à la structure de l´État-nation moderne n’est pas du tout identique, même si d’un point de vue empirique les deux choses peuvent se rejoindre dans la concrétude des atrocités commises, comme ce fut le cas des Hutus massacrant à la machette leurs frères Tutsis avec une effroyable violence. Mais entre un massacre intertribal — comme on aime à le présenter en Occident de manière raciste — et un massacre effectué au nom de l’ethnie dominante dans un discours ethnique-nationaliste martelé quotidiennement sur une radio comme la radio rwandaise des Mille collines pendant le génocide, il y a littéralement un monde : la voix de la radio n’est pas pour rien dans un certain basculement, non de la qualité de violence, mais du régime de violence. Dans le cas d’une guerre intertribale traditionnelle, l’agresseur sait qu’il a transgressé un tabou, dans le second cas, il ne considère pas forcément avoir transgressé un tabou : ce qui explique comment des auteurs de génocide persistent, comme des automates, à ne voir aucun problème dans leurs actes ou à en attribuer la responsabilité à l’obéissance d’ordres donnés par des supérieurs, et ce qui explique aussi le refoulement collectif observable dans les guerres modernes une fois qu’elles se terminent. L’anthropologie met en évidence que les crimes de guerre sont considérés par certaines sociétés vernaculaires comme la transgression d’un tabou qui va faire l’objet d’un traitement symbolique collectif et non d’un déni (Freud lui-même commente ce fait dans Totem et tabou) : ce qui implique que la violence peut être atroce, mais elle ne peut pas être de l’ordre d’une escalade sans fin. Elle s’achève avec la suppression de l’ennemi personnel et le rituel de purification. La guerre n’est donc pas par nature « totale » et il y faut, pour qu’elle acquiert cette nature, la conjonction d’un support étatique, d’une idéologie centralisée, autonomisée, et de moyens techniques modernes supportant cette autonomisation en l’amplifiant à des degrés jamais atteints auparavant (de plus amples recherches sur ce sujet sont ici nécessaires et font partie de mon chantier). Il ne fait donc aucun sens de renvoyer sans autre forme de procès la violence à une nature humaine invariante dans le temps et dans l’espace : les formes qu’elle y prend peuvent en effet aller de la mise en scène par l’échange de dons agonistiques (relativement inoffensifs en termes militaires, la guerre ne représentant ici qu’une possibilité rare, d’après Marcel Mauss) à la guerre totale, en passant par toutes les autres formes qu’a pris la guerre dans l’Histoire. Mais il est tout aussi absurde de croire à une possibilité de « paix perpétuelle » sur le modèle kantien.

Revenons aux collègues russes. Ce texte met en évidence une identification profonde et assumée de ces psychanalystes avec Poutine et la nation russe ; cette identification choque le psychanalyste occidental, qui s’empresse pour sa part de dire qu’ils sont à présent dans des camps irréconciliables « non pas parce qu’ils sont russes et que je suis italien, mais la barricade est entre ceux qui soutiennent la politique de Poutine et ceux qui la combattent ». Or cette phrase n’est pas entièrement exacte : les psychanalystes russes, dans cet échange, ont clairement affirmé qu’ils se sentent russes et défendent Poutine parce que « Poutine est la Russie ». Il serait beaucoup moins évident d’attribuer la position de Benvenuto à sa nationalité italienne (ou son appartenance européenne) car il est très probable que, dans un régime de pluralisme démocratique, il ne se sente pas forcé de soutenir la politique de son gouvernement ni même la politique européenne. Comme chaque citoyen européen, il est probable que Benvenuto défend certaines idées (et leurs représentants) et critique d’autres idées (et leurs représentants). Dans les camps en présence, nous aurions donc, selon ce qui se dessine dans cet échange : des Russes qui ne font qu’un idéologiquement avec le représentant de la nation d’une part, et d’autre part, un Européen identifié non à sa nation ou son représentant mais avec « ceux qui croient à la démocratie libérale », dit-il.

Nous avons donc bien deux identifications qui, en effet, ne sont pas symétriques et donnent à cette discussion l’allure d’un dialogue de sourd ponctué de cette phrase énorme, qui ne peut que faire bondir n’importe quel ressortissant d’un pays régi par les principes de la « démocratie libérale » (et moi-même aussi) : Nous sommes russes et Poutine est la Russie. Cela me fait penser à la parole d’une femme russe dans le documentaire de Stéphane Bentura diffusé sur Arte Russie, le poison autoritaire : « Poutine est l’âme de notre pays. » Qu’en dit le psychanalyste ?

Ces phrases qui rappellent les pires heures du nationalisme européen, du fascisme et du culte de la personnalité — Benvenuto ne manquera pas d’opérer des rapprochements avec le nazisme — sont donc opposées à un régime politique qui lui serait éthiquement supérieur, qui serait la démocratie libérale. Toute la justification de Benvenuto tourne autour de cette conception de « l’éthique ». Comme nous l’apprend l’expérience dans les institutions de psychanalyse, ce point est au cœur de toute « politique de la psychanalyse » : il s’agit de défendre les conditions politiques minimales d’exercice de la psychanalyse, laquelle, dit-on, ne peut exister sous une dictature. C’est cela qui a conduit par exemple Jacques-Alain Miller à défendre publiquement la candidature d’Emmanuel Macron aux élections présidentielles de 2017. Certains psychanalystes (en général lacaniens et minoritaires dans le monde) se considèrent comme beaucoup plus radicaux parce que, outre la démocratie libérale, ils défendent un respect de non-ingérence de l´État dans les affaires de la psychanalyse, c’est-à-dire une sorte de poche de neutralité à l’intérieur du régime pluraliste. Pourtant, faire de cette condition négative (car personne ne peut s’exprimer dans une dictature) une précondition positive serait reconnaître que la psychanalyse a une accointance fondamentale avec le cadre politique qui garantit son confort institutionnel, mais qui en même temps contribue peu à peu à l’assimiler ou la supprimer par d’autres moyens que la dictature, par exemple par le poison lent de l’évidence-based-medicine. Ce serait un cuisant aveu d’échec pour sa prétention à sonder des phénomènes dont le monde extérieur ne veut rien savoir.

Il faut s’étonner que ce que Benvenuto appelle « the precondition of psychoanalysis », à savoir la démocratie libérale n’ait pas été requise avant le déclenchement de la guerre en Ukraine, au point que Benvenuto ait semblé ignorer les opinions politiques de ses collègues jusque-là. Poutine n’était pas plus « libéral » auparavant, même s’il est vrai qu’il est en train de parfaire sa dictature politique, notamment en interdisant toute source d’information contradictoire (au point que prononcer le mot « guerre » au sujet de ce qui se passe en Ukraine puisse être désormais puni de prison). Poutine avait déjà annexé la Crimée en 2014 et Benvenuto ne nous dit pas si cela a occasionné une brouille avec ses collègues russes à l’époque. Mais il semble qu’on puisse exercer la psychanalyse pendant très longtemps dans un complet cloisonnement avec non seulement la réalité politique alentour mais aussi les opinions des protagonistes et leurs identifications profondes. C’est l’un des aspects ahurissants de ce dialogue. On peut convenir qu’une nouvelle conjoncture politique (comme la guerre) crée nécessairement de nouvelles lignes de fracture en forçant chacun à sortir de son retranchement habituel, mais la psychanalyse se targue précisément d’analyser les identifications subjectives et cela ne saurait pas être valable qu’en temps de guerre. 

Que faut-il entendre par précondition de la psychanalyse (ou condition préalable) ? La psychanalyse a été inventée à Vienne dans une atmosphère marquée à la fois d’aristocratisme et de bourgeoisie libérale, et elle est née au sein d’un Empire qui avait les caractéristiques de l’impérialisme condamné à présent de manière virulente. Lorsque des psychanalystes avancent cette « précondition » aujourd’hui, ils ont probablement à l’esprit le versant « libéral » du creuset d’idées viennois dans lequel Freud a inventé la psychanalyse. Mais on ne peut pas dire que le régime formel de la démocratie libérale soit pour autant une précondition historique de la psychanalyse, qui est née au sein de l’Empire austro-hongrois, imbriqué dans un système international dont les antagonismes ont conduit non seulement à la Première guerre mondiale, mais à une infinité de conflits ultérieurs (luttes d’hégémonie, conflits frontaliers, guerres d’indépendance, guerres civiles, guerre froide, terrorisme, etc.). L’impérialisme prend au cours du XXème siècle des formes diverses qui débordent manifestement les formes classiques. La guerre froide a marqué l’affrontement entre deux formes de l’impérialisme que l’effondrement de l’Union soviétique n’a pas fait disparaître. De même, les décolonisations n’ont fait que substituer de nouveaux rapports post-coloniaux (la Françafrique par exemple) aux anciens rapports coloniaux. L’hégémonie américaine consacrée par la victoire des Alliés et, plus tard, l’effondrement de l’URSS et les différentes interventions américaines au Moyen-Orient n’est pas moins impérialiste que la nostalgie tsariste de Poutine, mais différemment. Elle n’est pas seulement impérialiste en raison de la défense de son hégémonie stratégique, économique et culturelle partout dans le monde, elle l’est surtout en tant qu’elle prétend exporter la forme sociale — le pluralisme procédural — qui s’accorde le mieux à un marché dérégulé et à l’axiome de la croissance. (C’est ce pluralisme culturaliste que Benvenuto convoque en concédant piteusement un « risque ethnocentrique », aussitôt corrigé par l’apologie d’une « éthique de la psychanalyse » apparemment hors du temps et de l’espace.) Du premier choc pétrolier jusqu’à la pandémie de coronavirus et la guerre actuelle en Ukraine, les crises géopolitiques menacent cependant la validité de cette doctrine en la confrontant, sur le marché extérieur, à des ruptures d’approvisionnement, surtout énergétiques, inhérentes aux interdépendances globales et dangereuses pour la paix sociale. Aujourd’hui, tout est fait pour isoler la Russie, mais pas encore au point d’interrompre l’importation de gaz et de pétrole russes en Europe. Mais le fait que les États-Unis se tournent à présent vers le Venezuela pour remplacer les approvisionnements russes en pétrole en dit assez sur la crise énergétique et la débandade géopolitique. Les menaces mutuelles d’embargos que s’adressent à présent la Russie et le monde occidental nous confrontent une fois de plus à la sinistre réalité d’une dépendance énergétique qu’aucune « transition », jamais, ne dépassera à l’intérieur de ce mode de production, condamnant l’ensemble de la planète à s’enfoncer toujours plus dans la destruction de ses bases naturelles. En défendant l’embargo sur le gaz russe, il se peut que l’ancien Président de la République François Hollande prenne une basse revanche politique sur son successeur, car chacun sait que le consommateur en payera le prix et répercutera sa frustration sur qui de droit. Son argument — partagé par d’autres moralistes sortis du bois — dans une tribune du journal Le Monde (7 mars 2022) n’en est pas moins intéressant : « Nous finançons ainsi la guerre que nous condamnons par ailleurs. » N’est-ce pas pourtant ce que nous faisons tous comme nous respirons, tout le temps et partout, dans le moindre de nos actes médiatisés par l’argent ? Que peut en dire la psychanalyse quand elle voit aussi les plus grosses entreprises internationales — qui par ailleurs participent de manière effrénée à la destruction du monde — se refaire une petite santé morale et se retirer une à une de la Russie pour se joindre à l’anathème (presque) universel contre la guerre de Poutine devenu en quelques jours le nouveau Hitler ? Que se passe-t-il ici ?

Lorsque les psychanalystes présentent la démocratie libérale comme la « précondition » de leur activité, ils ne le font donc que selon une conception étroite et fondamentalement apolitique de cette activité. Leur politisation sporadique est en fait destinée à défendre un exercice qui ne doit pas être dérangée par des circonstances extérieures. Tant que les psychanalystes sont laissés en paix par la grande politique, ils se comportent comme irréductiblement apolitiques ; dès qu’ils sont dérangés en revanche, alors ils se mettent à brandir de grandes déclarations sur la « politique de la psychanalyse ». Ils se font alors les défenseurs du régime politique qui est devenu, dans les conditions de métamorphose de l’impérialisme historique, le régime de légitimation du capitalisme actuel et de ce que Robert Kurz appelle son « impérialisme sécuritaire » (lequel lui aussi prend des formes diverses, allant des USA comme « gendarmes du monde » à la forme montante d’un état d’exception généralisé). La démocratie libérale est ce régime qui prétend encore — peut-être pour peu de temps, si l’on considère la montée inéluctable de formes néo-fascistes qui ne sont pas une régression vers un état dépassé, mais la forme actuelle que prend la décomposition de crise — organiser le « pluralisme » dans un monde qui a soumis toute la planète, de gré ou de force, aux impératifs du capital. Cet impératif s’est accompagné historiquement de la colonisation de toute la planète et de l’instauration autoritaire de frontières qui se muent aujourd’hui en barricades ; de ravages écologiques irréversibles à l’échelle de la vie humaine ; de la mise au travail obligatoire de toute l’humanité assorti de son exclusion progressive de ce même marché du travail peu à peu remplacé par l’automatisation, créant d’immenses zones de non-droit et de misère postmoderne ; de l’instauration d’un racisme suprémaciste structurel qui continue de considérer que l’autonomie d’un peuple amazonien ne mérite pas qu’on lève le petit doigt quand on n’a pourtant que le mot « droit » à la bouche ; de la mise en place d’une dissociation sexuelle systémique portant sur toutes les activités de reproduction, connotées comme féminines. Comment comprendre qu’un psychanalyste puisse encore se draper au nom de l’éthique dans la forme politique qui a produit et continue de produire tous ces fléaux ? Cela revient à défendre le droit d’avoir sa niche dans un monde en décomposition. Le délire de Poutine, offre un écran de projection opportun pour s’identifier à un camp « progressiste » qui s’effrite. Mais ce partage des rôles témoigne de la confusion qui règne entre l’actualité — qui exige en effet une condamnation claire de l’escalade et du non-respect des règles du droit international — et une perspective longue, dans laquelle la forme concurrente — la démocratie libérale — n’en porte pas moins la destruction du monde en tant qu’idéologie légitimatrice du capitalisme post-soviétique. Celui-ci respecte en détail des droits formels dont sa propre logique est la négation systémique à grande échelle. Dans ce partage des rôles, les deux « impérialismes » sont pareillement destructeurs, en tant que manifestations diachroniques d’une seule et même forme dynamique qui joue à tout moment le sort de toute la civilisation. En revanche, ils ne sont pas symétriques, car l’un des deux nous menace directement et immédiatement, pendant que l’autre progresse à petit feu de manière socialement et historiquement médiatisée. Comme deux lignes convergentes, si leur effets manifestes et immédiats ne sont pas identiques, en revanche leur dynamique apparemment contraire appartient au même ordre impérialiste mondial dont l’impérialisme poutinien « à l’ancienne mode » n’est que l’un des multiples visages.

Le face-à-face distrayant entre « nos valeurs démocratiques » et « les leurs », n’est pas de mise ici, aussi peu que la psychanalyse ne consiste en un face-à-face entre le moi de l’analyste et le moi de l’analysant, ou entre la morale de l’analyste et celle de l’analysant. La morale est bien plutôt comprise en psychanalyse comme issue d’une instance intimement liée avec ce qu’elle dénonce, aussi intimement que le surmoi se détache du moi pour venir le persécuter. C’est ce lien que l’analysant et le psychanalyste s’engagent chacun de leur côté à examiner. Le psychanalyste n’est pas le parangon d’une morale civilisée que Freud avait plutôt présentée comme une double morale dans son texte La morale sexuelle « civilisée » et la maladie nerveuse des temps modernes.

3. J’en viens ainsi au dernier aspect surprenant du texte de Sergio Benvenuto. Ce dernier affirme que la psychanalyse est porteuse d’une « éthique » qui serait celle de la non-agression. Il est vrai que le psychanalyste s’engage tacitement à ne pas utiliser la situation analytique pour exercer son influence ou en tirer un profit sexuel. Cet engagement toutefois n’est pas de type déontologique : je n’ai jamais signé ni fait signer à quiconque un tel engagement. La raison en est que nous sommes des adultes et nous savons que des transgressions de cet ordre constituent de facto une sortie du dispositif analytique pour entrer, disons, dans un dispositif de droit commun. Si je me mettais à frapper, insulter, manipuler ou séduire un ou une patiente, nous serions sortis du dispositif analytique et nous aurions à faire au droit commun (en cas d’infraction grave) ou à la morale ordinaire (en cas d’infraction mineure). Il arrive que des relations amoureuses se nouent entre analyste et analysant : ils ont de facto quitté ensemble le terrain de l’analyse. Selon Freud, ils ont empêché l’analyse (et peut-être mis en acte leur fantasme incestueux, mais cela n’est pas interdit et cela se produit tous les jours dans la vie normale). Leur seule infraction est d’avoir interrompu l’analyse avant son terme, c’est sans doute une transgression éthique à l’intérieur de l’analyse, mais elle reste immanente au dispositif ; elle ne le transcende pas, elle prend effet au début de l’analyse et cesse à l’instant où le rapport analytique est interrompu. La psychanalyse n’est pas gardienne de la morale ou du droit. C’est la raison pour laquelle une activation contractuelle ou une emphase de ladite règle d’abstinence n’est pas nécessaire ; elle fonctionne du seul fait que la psychanalyse se déroule non pas « sur la lune » mais dans une société qui secrète ses normes et les dicte aussi jusque dans le cabinet analytique. Si je viens pour parler, je ne viens pas pour autre chose. Si cela devient autre chose, nous avons quitté l’objet de nos séances. L’échec de l’analyse qui s’ensuit est à analyser analytiquement et non moralement. Un cas d’abus sexuel entre dans le dispositif de droit commun. Il n’y a pas une once de morale dans cette affaire, sauf à défendre une version paternaliste du psychanalyste comme gardien de valeurs plus élevées que la moyenne.

Benvenuto réaffirme ce qu’il appelle l’éthique de la psychanalyse qui selon lui « consiste à ne pas agir en suivant nos pulsions de violence et d’oppression, qui existent en chacun de nous. Nous devons les reconnaître inconsciemment, ne pas les commettre dans la réalité. » Or précisément, les psychanalystes russes interrogés n’ont pas commis de telle violence (jusqu’à preuve du contraire). Ils ont simplement adhéré à la violence d’un autre. Leur transgression est d’avoir fait l’apologie de ce que la démocratie bourgeoise a le génie d’aménager sous une forme hypocrite : il faut sanctionner Poutine mais je ne voudrais pas manquer de chauffage ou de carburant les prochains mois, le capitalisme est destructeur mais il faut le moraliser, etc. Le discours autoréférentiel du Bien délègue à d’autres la réalisation d’une équation objectivement impossible, mais dont l’impossibilité ne doit jamais être ni prononcée ni dénoncée. De ce fait, la morale se mue en exigence abstraite, adressée dans le vide ou projetée sur des figures électives : tout à coup, Poutine est Hitler dans le camp du Bien et on sent une intime satisfaction parcourir ceux qui se reconnaissent dans cette équation, comme si on s’offrait une chance de refaire l’histoire en se mettant du bon côté.     

L’éthique de la psychanalyse telle que développée par Lacan dans son séminaire du même nom est tout autre. Elle implique qu’il y ait du sujet pour assumer sa position. Il aurait été préférable que Benvenuto assume son soudain dégoût pour les positions pro-Poutine de ses collègues (ce qui l’aurait obligé à analyser son aveuglement précédent) et la décision de ne pas poursuivre sous de tels auspices le travail commencé. Mais il aurait pu aussi se pencher sur la formation de l’opinion publique en Russie, dans un contexte où l’on apprend que même les soldats russes n’avaient aucune idée de la mission et du terrain avant de partir en Ukraine.

Benvenuto termine son texte en comparant son attitude avec celle consistant à refuser qu’un analysant payse son analyse avec de « l’argent sale », par exemple issu d’un trafic de drogue. Il se peut que la relation transférentielle implique une telle mesure dans la particularité du cas. Mais elle ne saurait valoir comme principe éthique supérieur dans un monde où il n’y pas d’argent propre. L’argent est l’une des formes que prend le capital dans son mouvement de multiplication aveugle et sans limite. L’argent est produit au cœur d’une forme sociale qui repose sur l’exploitation universelle de la force de travail égalisée dans le temps de travail social moyen, et corollairement l’exclusion inéluctable d’une partie de la population rendue superflue par le même processus contradictoire en soi. De plus, comme les séances par téléphone, « l’argent n’a pas d’odeur » et il prend au cours de la circulation toutes les formes abjectes que nous croyons bannir de la morale quotidienne : il passe abstraitement et indifféremment par le trafic d’armes, le trafic d’organes, les énergies fossiles ou la spéculation financière avant de finir dans ma poche. Le psychanalyste ne peut pas défendre l’idée d’un argent « propre », ni au sens moral, ni au sens personnel, car l’argent est une catégorie sociale liée à des articulations collectives. Il appartient à l’idéalité bourgeoise de défendre un échange particulier — clivé de la réalité collective — comme un échange sain et comme argent dignement gagné (dans le travail honnête et pas dans le trafic de drogue par exemple). Je ne vois pas comment la psychanalyse peut persister à éviter d’examiner les catégories qui fondent la reproduction du système capitaliste quand elle mobilise de tels principes dans la cure individuelle. Freud ou Lacan étaient en cela bien plus « éthiques » quand ils faisaient valoir sans façons leur désir d’argent pour soutenir une activité souvent pénible et ingrate. Benvenuto finit par couronner cet échange d’une sanction en parfaite accointance avec la pluie de sanctions internationales que subit la Russie : ce ne sera pas impunément que vous soutenez Poutine et vous serez donc privés (par moi, Benvenuto) de supervision. J’aurais respecté qu’il affirme l’incompatibilité de sa position personnelle avec celle de collègues défendant un autocrate meurtrier et qu’il interrompe le travail pour ainsi dire à hauteur de sujet. Il arrive tout simplement que des amitiés ne soient plus possibles. Mais ici, la privation de supervision (censée être le « prix à payer » du poutinisme) est assénée par le psychanalyste dans une identification grandiose avec le principe de réalité qui transforme l’éthique analytique en paternalisme moral et en instrumentalisation perverse du prétendu principe de réalité. Car personne ne dispose du principe de réalité et surtout pas le psychanalyste.

Sandrine Aumercier, 15 mars 2022


[1] https://www.journal-psychoanalysis.eu/psychoanalysis-in-the-war-a-debate-with-russian-colleagues/

Lettre d’un Président-candidat aux forces vives de la Nation

Mes chers compatriotes,

Depuis cinq ans, nous avons bien travaillé ensemble à l’amélioration de nos perspectives dans une conjoncture difficile et je viens assumer ici mon bilan devant vous.

Nous avons défendu la valeur travail, augmenté le sentiment d’absurdité au travail et doublé le nombre de burnout, comme l’indiquent des études sérieuses. Après avoir supprimé l’impôt sur la fortune transformé en impôt sur la seule fortune immobilière, nous avons fait la chasse aux chômeurs démotivés en leur suggérant de traverser la rue, nous avons repoussé le droit au versement d’allocations-chômage et nous comptons allonger la durée de cotisation pour le départ à la retraite. Nous avons poursuivi la baisse du nombre de lits d’hôpitaux, la fermeture des établissements de santé, des services d’urgences et des maternités commencées avant nous. En temps de pandémie, vous conviendrez qu’il était méritoire de garder ce cap essentiel entamé avant nous.

Parallèlement, nous avons décidé de prolonger la durée de vie des réacteurs nucléaires et d’en construire de nouveaux, sans débat parlementaire et sans nouveau plan de gestion des déchets nucléaires. L’industrie des rafales, des bombes et des blindés se porte bien ; les ventes d’armes aux régimes autoritaires et répressifs ont continué à progresser dans notre pays ; nous avons même investi dans la défense spatiale qui est un nouveau champ de conquête. Nous avons continué à bétoniser les terres, à asperger les champs de néonicotinoides, à autoriser le glyphosate après avoir promis son arrêt, à laisser les déchets chimiques se déverser dans les fleuves, à déployer la 5G contre ses opposants que nous avons traités d’Amish. Après avoir réprimé les Gilets jaunes, nous avons honorablement neutralisé le Grand débat national puis la Convention citoyenne pour le climat. La pandémie fut l’occasion pour nous d’accélérer la surveillance numérique et de faire peser la contrainte vaccinale, non sans promettre aux opposants de les emmerder jusqu’au bout.

Nous n’avons pas tout réussi. Il existe encore pas mal de gens et de collectifs en France et dans le monde qui sont persuadés que nous sommes des imposteurs. Avec un peu de patience, je suis sûr que nous arriverons à défendre plus activement encore nos valeurs auprès de ceux qui veulent les saboter et aussi à convaincre les récalcitrants.

Vous constatez que les catastrophes se multiplient : changement climatique, pandémie, guerre… Ne nous laissons pas abattre par ce triste tableau. Nous ne répondrons pas à ces défis en choisissant le repli ou en cultivant la nostalgie du passé. Il existe déjà des drones tueurs, des robots traders et des juges virtuels capables de fonctionner de manière autonome : travaillons ensemble à les améliorer et à les multiplier en leur implémentant notre éthique. Il n’est pas exclu que si nous parvenons à fabriquer des machines encore plus intelligentes, celles-ci nous aident dans un avenir proche à prendre des décisions essentielles que nous n’avons pas encore été capables de prendre jusqu’à présent. J’aurai alors modestement contribué avec vous tous, pour nos enfants et petits-enfants, à l’avènement d’un monde meilleur capable d’affronter ce qui vient et pourrai m’en effacer avec le sentiment du devoir accompli devant une grande réalisation.

Nous devons donc, tous ensemble, continuer à fabriquer des armes, à fabriquer des produits chimiques, à fabriquer des machines qui accélèrent la fabrication des armes et des produits chimiques, à fabriquer les réseaux de transport et de communications qui en assurent la distribution et la promotion, et à fabriquer les cerveaux qui fabriqueront ces machines, ceci grâce à une école et une université performantes. Je vous invite à poursuivre tous ensemble, comme nous l’avons si bien fait jusqu’à présent, cette mission difficile et civilisatrice. Bâtissons une France plus forte en ne restant pas sur le bas-côté de l’innovation devant les puissances étrangères plus compétitives que nous. Ne nous laissons pas voler l’excellence qui sommeille dans les forces vives de la Nation. Je serai celui qui vous accompagnera sur ce chemin.

Les crises que nous traversons depuis deux ans démontrent que nous sommes sur la bonne voie. Il est manifeste qu’il n’y en a pas d’autre. Je vous prie de remarquer que mes concurrents n’ont pas autre chose à proposer. Vous remarquerez aussi qu’aucun gouvernement précédent n’a pu imprimer une autre direction que celle esquissée dans les lignes précédentes : il doit bien y avoir une raison à cela. J’estime que nous n’avons pas le choix que de poursuivre impérativement les progrès engagés dans l’organisation méthodique de la fin du monde tel que nous le connaissons. Nous devons être mieux organisés, plus efficace et plus unis dans cette action. Certains passéistes vous assureront peut-être du contraire le temps d’une campagne politique en vous faisant miroiter je ne sais quel ralentissement du train en marche. Mais ils ne vous disent pas la vérité, parce qu’ils n’ont pas la commande du train. Ainsi le veut le sens de l’Histoire. La vraie différence ne portera pas sur le programme politique mais sur la compétence personnelle de votre serviteur pour prendre le train en marche, celui qui va dans le sens de l’Histoire. J’estime vous avoir démontré mon engagement et ma probité en ce sens par mon action durant les cinq dernières années. Notre pays a besoin d’un Président qui ne lui ment pas sur la vérité de la situation et qui se tient sans atermoiement à la hauteur de ce défi.

Voilà pourquoi je sollicite votre confiance pour un nouveau mandat de Président de la République. Je me propose de mettre toutes mes forces au service de ces valeurs partagées pour préparer cet avenir avec vous. Nous devons continuer à faire de la France une grande Nation, à la pointe des tâches énumérées ici. Notre souveraineté nationale reposera sur notre capacité à parachever la vision que je porte devant vous. Nous devons travailler à un pays plus sûr et plus riche en développant la reconnaissance faciale, la mobilité électrique, les plateformes numériques, la construction d’autoroutes, la puissance nucléaire civile, les nanotechnologies, l’agriculture numérique, le génie génétique, l’armement, l’intelligence artificielle, les forages en mer, la capture du carbone, et bien d’autres choses fascinantes qui nous attendent encore. Vaste programme qui nous hissera ensemble à la pointe des indispensables avancées sociales et culturelles qui feront de nous une grande Nation au sein d’une Europe unie. Nous devons le faire activement, humainement et solidairement, sans oublier les plus faibles d’entre nous. Nous devons en particulier nous assurer que personne ne se sente exclu de ce projet. Nous ne doutons pas que la grandeur de la France réside dans ce modèle social unique alliant la représentation démocratique par les nombres et la saine autorité du chef de la Nation. Comme je vous le disais tantôt : la vraie réforme, elle va avec la contrainte, les enfants.

Rien de tel ne se fera sans une reconquête productive par le travail. C’est notre travail coordonné à tous, à tous les étages, à tous les niveaux, à tous les âges, dans tous les secteurs, chers compatriotes, qui concoure, comme une ruche, à la beauté de l’ensemble et au maintien de notre cap fondamental : la croissance. Il ne suffit pas seulement de former des actifs ou des consommateurs ; il s’agit de former des républicains unis dans cette direction commune, conscients de leur devoir. La méfiance que certains d’entre vous ressentent parfois à l’égard des élites n’est que la preuve qu’une plus grande intégration est nécessaire pour poursuivre cet accomplissement collectif. En particulier, nos enseignants doivent être mieux reconnus pour leur tâche de former les jeunes esprits à nos valeurs ; c’est à eux qu’incombe d’identifier et de développer des mérites encore en friche. La France hérite d’une longue tradition coloniale, monarchiste, antisémite, raciste et viriliste, d’une tradition chimique et industrielle décisive pour le monde de demain, et d’une expérience politique et stratégique acquise durant la Grande Guerre, la Seconde Guerre Mondiale ou encore la Guerre d’Algérie, parmi d’autres. Il serait dommage d’oublier ainsi des siècles de savoir-faire ; faisons fructifier nos vieux savoirs et adaptons-les aux exigences du présent. Nous investirons en particulier davantage pour la sécurité intérieure et extérieure qui s’est toujours avérée un aspect essentiel de la puissance nationale. Si nous tendons aujourd’hui la main aux malheureux réfugiés ukrainiens, il s’agira cependant de renforcer les dispositifs de contrôle aux frontières européennes afin de ne pas laisser notre modèle et nos valeurs succomber sous la pression humaine que provoquent les crises extérieures. Je m’engage devant vous à garantir la sécurisation de notre prospérité européenne durement acquise.

Je tiens à vous dire que je respecte et que j’admire, chers compatriotes, votre inlassable engagement à perfectionner la grandeur de la France, comme j’ai pu le constater si souvent au cours de mon mandat. C’est avec une résilience stupéfiante que vous vous levez tous les matins pour continuer à faire fonctionner ce monde malgré tous les signes de catastrophe. J’engagerai naturellement tous les moyens nécessaires pour réhabiliter ou pour soigner les déserteurs. Si vous me l’accordez, nous donnerons de la sorte aux crises un nouveau départ, plus humain, plus déterminé, plus fort, plus cohérent. Nous nous préparerons ainsi de manière digne et patriotique à la crise finale qui n’est plus un secret pour personne, et je vous promets que nous l’affronterons armés pour elle, sans jamais céder sur notre mâle assurance, ni sur la supériorité des principes constitutionnels et éthiques hérités d’une longue histoire politique qui fait notre réputation sur la scène mondiale. Nous sortons d’une guerre contre un virus et nous entrons dans une guerre contre les forces politiques de la régression. D’ores et déjà, certains d’entre vous n’hésitent pas à s’engager au côté des Ukrainiens, réaffirmant ainsi la puissance du sentiment national et des valeurs européennes bafouées par la Russie. Je ne doute pas que vous saurez mettre ensemble ce courage au service des autres tâches qui nous attendent. Une nation de vrais combattants saura, je le sais, défendre la croissance du PIB jusque dans la tombe s’il le faut. 

Avec vous. Pour vous. Pour nous tous.

Vive la République ! Vive la France !

Votre Président-candidat, 2022

Une paranoïa de masse ?

Isolés moralement, culturellement et économiquement de manière brutale du reste du monde, mis au ban des nations, mais également placés sous une chape de répression à l’intérieur du pays, la situation des Russes est pire que jamais, et il ne reste que la « honte » à ceux qui ne soutiennent pas Poutine. Le Président Poutine n’a pour sa part plus d’autre issue ni intérieure ni extérieure que de s’enfoncer dans le despotisme et le militarisme en prenant les Russes en otage de ses visions personnelles. Il provoque ainsi l’effondrement de la Russie qu’il veut restaurer, vérifiant le dicton selon lequel on rencontre souvent son destin par les voies qu’on prend pour l’éviter.

Du côté ouest de l’Europe, nous nous trouvons dans un cas sans précédent, où la communauté internationale – à quelques exceptions près – sanctionne à l’unisson une violation du droit international avec une sévérité inédite. C’est la première fois qu’une telle unité idéologique se fait entendre à une échelle aussi vaste et avec des conséquences pratiques aussi systématiques (puisque même un pays comme la Suisse sort de sa neutralité politique), sur fond de menaces nucléaires proférées par un homme que certains disent avoir perdu la raison. Bref, le monde occidental se montre aujourd’hui prêt à payer le prix immédiat des sanctions économiques drastiques prises contre la Russie, dans l’espoir d’éviter une déstabilisation géopolitique qui serait pire encore si rien n’était fait.

Mais lorsque, il y a peu, Poutine envoyait des chars de soutien au gouvernement kazakhe contre les manifestations populaires, personne ne s’en émouvait outre mesure dans le monde. Pareillement, personne ne s’émouvait des migrants refoulés en hiver à la frontière polonaise et instrumentalisés par le Président biélorusse : le contraste est on ne peut plus frappant avec l’accueil européen offert aux réfugiés ukrainiens. Le sort d’Alexei Navalny a montré ce qui arrive en Russie aux opposants, et pourtant, emprisonné depuis un an, il était déjà tombé dans l’oubli, à part le prix Sakharov que lui a décerné l´Europe – une énième autocélébration européenne de ses propres « valeurs ». Les supplications du Président Zelenski pour se faire admettre par les Européens (« nous nous battons pour la paix de tous », « nous méritons d’entrer dans l’OTAN », etc.) trouvent leur répondant dans une vision européenne qui reste condescendante et raciste, car c’est d’après des critères de ressemblance socio-historique, de bonne volonté d’intégration et de proximité géographique que cette guerre fait scandale [1]. Il n’en va pas autant des Yéménites, bombardés par l’Arabie saoudite avec les armes vendues, entre autres, par la France ou l’Allemagne.  

Superficiellement, la rhétorique d’une Russie qui aurait été provoquée par l’OTAN paraît symétrique de celle de l’Occident drapé dans ses discours grandiloquents sur la démocratie et le « monde libre » (dans la bouche de Biden, ce terme semble en effet sorti tout droit d’un vieux discours de la guerre froide). Mais la symétrie s’arrête là. Car parler de propagande russe ou de propagande occidentale sans mentionner la différence essentielle que constitue, d’un seul des deux côtés, l’accès à une information multiple et contradictoire constitue – comme le dénoncent du reste certains Russes eux-mêmes – une obscénité pour tous ceux qui risquent de finir en prison s’ils défendent un autre point de vue que le point de vue officiel. Mettre les deux « propagandes » dans le même panier revient à nier cette différence, mais également à supposer qu’on peut dénoncer la propagande comme s’il existait quelque part un État sans propagande, comme si un tel État nous attendait dans un quelconque futur post-idéologique ou comme si on pouvait soi-même, parce qu’on parle au nom de la gauche, être pur d’idéologie. L’idéologie est le cœur de la vie politique dès lors que les États doivent légitimer leurs actions devant leurs opinions publiques comme devant l’opinion internationale. Dénoncer l’actuelle propagande faîte au nom de « notre famille européenne » (comme l’appelle Ursula von der Leyen) tout à coup dégoulinante de bons sentiments, n’a de sens que si on pousse la critique jusqu’à l’autolégitimation continuelle de la forme politique elle-même, qui ne peut être rien d’autre que propagande au service de son propre maintien. À cette nuance près que les moyens mis au service de la propagande d´État ne sont pas identiques partout et qu’il est toujours plus confortable de dénoncer la propagande quand on ne risque pas sa vie pour le dire.

Quoi qu’il en soit, les violations du droit prenant des tiers pour cibles ne sont donc pas des sujets très sensibles pour l’Union Européenne, qui réagit par contre comme un seul homme lorsqu’on touche à un territoire voisin, candidat à l’adhésion à l´OTAN. Les provocations de Poutine ont été passablement tolérées au cours de ses vingt-deux années de règne ; mais tout le monde semble découvrir du jour au lendemain le réveil de « l’ours » et l’on exhume maintenant des vieux discours qui paraissent annonciateurs vus d’aujourd’hui. Or la « radicalisation » de Poutine – parfois aussi attribuée au confinement pandémique – devrait non seulement interroger le déni ordinaire (celui qui n’a pas envisagé un tel scénario), mais aussi la thèse de l’acculement géostratégique de la Russie. L’Europe aurait, selon certaines versions, favorisé la chute du Président pro-russe Ianoukovytch en 2014 après qu’il eut interrompu sa procédure de partenariat avec l’Union Européenne, comme si ses propres louvoiements et le puissant mouvement social Maïdan n’était pas à l’origine de ce renversement. L’OTAN aurait fait preuve d’impérialisme, dit-on aussi volontiers à gauche, en encerclant la Russie et en élargissant sa sphère d’influence vers des pays de l’ex-Union soviétique. Cet impérialisme est dénoncé ici dans un sens étroitement géopolitique, centré sur des stratégies. Une « promesse » faîte par l’OTAN n’aurait pas été tenue, celle de ne pas s’étendre vers l’Est, parole non écrite et tenue par le secrétaire d´État américain James Baker en 1990, dans le contexte de la réunification allemande et avant l’effondrement de l’URSS. Ce sont en réalité les toutes nouvelles République issues de la chute de l’URSS qui se sont porté volontaires pour intégrer l’OTAN. A la guerre comme à la guerre : la Russie post-soviétique n’avait en effet plus grand-chose à offrir.

Le Président Poutine ne cesse depuis des années d’accuser l´OTAN de ce qu’il commet lui-même. La perspective d’une intégration de la Géorgie et de l’Ukraine dans l’OTAN lui est insupportable. Mais c’est bien plutôt lui-même qui a violé un engagement écrit, le mémorandum de Budapest sur l’intégrité territoriale de l’Ukraine, signé en 1994 par la Russie. Il a également violé l’Acte final d’Helsinki signé par la Russie en 1975, stipulant que chaque pays souverain choisit lui-même ses alliances. Dans ce contexte, on ne peut reprendre, comme ont pu le faire les candidats à l’élection présidentielle Jean-Luc Mélenchon ou Éric Zemmour, mais aussi une bonne partie de l’extrême-gauche, l’argument d’une trahison de l’OTAN pour expliquer la position russe. La chose est d’autant plus absurde que l’OTAN est une organisation défensive ; elle ne constitue donc pas une menace militaire directe. Comment se peut-il qu’une identité de gauche puisse signifier pour beaucoup encore, de facto, la reprise du discours de propagande de l’autocrate Poutine lui-même, reprise qui semble se dispenser d’une contre-expertise ? Car ce n’est pas faire preuve d’allégeance atlantiste que de prendre connaissance des réponses de l’OTAN à ces allégations et de vérifier certains faits [2]. Cette remarque ne veut pas minimiser « l’impérialisme collectif en idée » (Robert Kurz) de l’OTAN mais rappeler à la tentation d’un anti-impérialisme unlilatéral que le camp d’en face, qui fait partie de la même dynamique (Poutine ayant même songé à intégrer la Russie dans l’OTAN en 2000), n’a pas besoin de cette victimologie.

Le problème est ailleurs. Même si nous préférons la paix à la guerre, on ne peut souscrire à ce discours d´Ursula von der Leyen : « Il ne s’agit pas uniquement de l’Ukraine. Il s’agit de l’affrontement de deux mondes, de deux pôles de valeurs. […] Nous devons montrer la force de nos démocraties ; nous devons montrer la force des peuples qui choisissent librement et démocratiquement leur propre voie, en toute indépendance [3]. » On ne peut pas comprendre ce qui est en train de se passer en restant dans ce jeu de miroir, dans ce réchauffé de guerre froide, mais en se demandant comment il se peut que la dynamique des blocs ait à ce point persisté sourdement sous la proclamation péremptoire du triomphe de la démocratie libérale. Depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine, la rhétorique occidentale sur la paix et la démocratie n’est bien sûr que la réaffirmation ad nauseam de la supériorité des « valeurs occidentales ». Mais cela signifie aussi que cette certitude se craquèle de tous les côtés. Qui peut encore croire à la démocratie, la paix et la prospérité, dans un monde ravagé par les feux, les sécheresses et les inondations, les épidémies et les guerres, les déplacements massifs de population et les crises économiques, la montée du néofascisme et celle du transhumanisme ? La guerre en Ukraine offre une belle occasion de chanter tous ensemble un refrain conjuratoire contre ces menaces de toutes sortes. Nous sommes en train de rejouer sur le dos de Poutine l’air du « nous sommes tous en guerre » qui avait accueilli le début de la pandémie. (Cela ne rend pas Poutine plus défendable pour autant ni la pandémie moins réelle.)

Peut-être avons-nous besoin ici d’une autre théorie de la paranoïa. Dès ses premières tentatives de formulation sur la structure paranoïaque, Freud fut spontanément amené à y inclure le type politique décrit sous les auspices d’une forme impersonnelle : « La grande nation ne peut concevoir l’idée qu’elle puisse être vaincue à la guerre. Ergo elle n’a pas été vaincue, la victoire ne compte pas ; elle donne l’exemple d’une paranoïa de masse et invente le délire de trahison [4]. » N’est-il pas notable que Freud fonda plus tard son étude princeps sur la paranoïa à partir du cas Schreber, haut magistrat de la cour d’appel de Saxe, qui décrivit sa maladie dans ses Mémoires ? Le lien entre les crises de Schreber et son accession à des postes importants dans la vie publique a été souligné par différents commentateurs. Si Schreber se voyait enfanter une nouvelle humanité en devenant la femme de Dieu, la paranoïa politique légitimée par effusion populaire identificatoire « à un seul et même objet mis à la place de l’idéal du moi » (ainsi que Freud décrit la formation des foules politiques) est davantage qu’une particularité nosographique personnelle et met en cause toute la structure du lien social moderne en posant aussi la question de son fondement matériel.

Affubler Poutine d’un diagnostic de paranoïa épargne de se demander sur quel terrain un homme « fou » (au sens ordinaire de perte de raison ou même de perte de bon sens) peut se retrouver dans la position qui est la sienne. Loin de proposer ici l’examen psychiatrique des hommes d’État, il faut plutôt se demander comment une telle position est favorisée par les conditions matérielles objectives. Après tout, la question se pose tout autant avec les partisans de Trump prenant l’assaut du Capitole qu’avec un Poutine envahissant l’Ukraine. Ce n’est qu’à la faveur de certaines paranoïas politiques qu’on peut peut-être étudier celle qui informe à bas bruit l’ordinaire de la « vie démocratique ». La représentation politique entérine à chaque scrutin le transfert de la capacité politique dans les mains d’un ou plusieurs élus opérant dans une sphère séparée. Comment ne favoriserait-elle pas la tendance paranoïaque de l’individu opposé à un pouvoir qui lui paraît lointain et inaccessible, tout comme celle d’un gouvernant qui se sent menacé par des masses parfois incontrôlables ? Ce n’est pourtant pas la menace réelle ou imaginaire de destitution ou de répression qui fonde cette structure. Elle se fonde sur cette dépossession politique primordiale, menée au nom d’une souveraineté populaire abstraite et des idéaux dont il faut la nourrir, sans jamais mettre en question le mouvement réel de la forme sociale. Car le moteur de ce mouvement est aussi au coeur de l’individu : « L’individu-citoyen n’est molécule de souveraineté que dans la mesure où il se livre inconditionnellement, sur le plan socio-économique, aux formes évolutives de la fin en soi irrationnelle du capitalisme et, en ce sens, s’opprime lui-même [5]. »

Lorsque Poutine veut faire revivre une grande Russie plus tsariste que soviétique, n’oublions pas que cette référence était aussi celle de Boris Eltsine et qu’il existe en Russie un nationalisme ancien et profond, qui d’ailleurs explose aussi — applaudi de tous les côtés — chez le peuple ukrainien défendant sa patrie. Le soutien européen à cette identification patriotique est particulièrement clair, au nom de la défense nationale. Si l’impérialisme d’expansion est devenu tabou dans les conditions géopolitiques présentes, il représente cependant le fond historique d’instauration du capitalisme, lequel porte aussi en son sein le développement d’un État d’exception permanent que Robert Kurz baptise « impérialisme d’exclusion », comme résultat historique achevé de la même « structure d’exclusion incluante » en voie de fluidification.

Poutine rappelle à l’Europe ses propres démons, comme une figure grimaçante du passé, dans un monde dont l’impérialisme se poursuit désormais sous des formes modifiées. Il ne s’agit plus d’expansion territoriale mais de sécurisation par tous les moyens d’un impératif de valorisation dont la base est toujours plus mince. C’est en cela que Poutine rompt avec les nouvelles règles du jeu. « Tourné vers l’extérieur, l’impérialisme sécuritaire et visant la mainmise sur les matières premières qui est celui d’une culture minoritaire globale aussi inflexible qu’intrusive et qui n’a, malgré ses prétentions à tout vouloir contrôler, qu’un intérêt partiel et ponctuel au reste du monde, cet impérialisme ne peut, par sa nature, constituer lui aussi qu’un aspect particulier de ˝l’impérialisme collectif en idée˝. Au moins tout aussi important est l’intérêt de la part des centres occidentaux à s’isoler contre la ˝déstabilisation˝ sociale engendrée par l’inutilité capitaliste de larges pans du globe et de leur matériel humain [6]. »

La nouveauté est que depuis au moins deux ans, les dirigeants semblent prendre la mesure du fait que certaines urgences doivent pouvoir ajourner provisoirement celles de l’économie, et ceci même à une échelle planétaire. Serait-ce que l’impératif de valorisation est passé au second plan ? Il s’agit toujours des intérêts bien compris de l’économie. Comme on se précipite toutes affaires cessantes au chevet d’un moribond, la crise du capitalisme oblige les dirigeants à redoubler d’interventions palliatives pour sauver un fonctionnement qui craque de tous les côtés. Il sera toujours plus nécessaire aux masses en mal d’idéal de focaliser leur attention sur des objets d’identification ciblés, élevés à la dignité d’une cause planétaire, et qui justifient l’impérialisme sécuritaire. Loin que tout le monde soit paranoïaque (car il ne s’agit pas ici d’un diagnostic généralisé ni d’un type psychosocial), on pourrait dire que la « structure d’exclusion incluante » est paranoïsante en ce sens qu’elle alimente la projection des impuissances individuelles à enrayer la crise, sur une toute-puissance faussement attribuée à des individus ou des catégories d’individu. Mais il y aura aussi sans doute de plus en plus de vrais paranoïaques pour accepter le rôle de faire consister cette structure partagée.

Sandrine Aumercier, 3 mars 2022


[1] Voir Moustafa Bayoumi, «They are civilized and look like us: the racist coverage of Ukraine », The Guardian, 1er mars 2022. En ligne : https://www.theguardian.com/commentisfree/2022/mar/02/civilised-european-look-like-us-racist-coverage-ukraine

[2] Voir sur le site de l´OTAN : https://www.nato.int/cps/fr/natohq/topics_111767.htm#c203

[3] Discours de la Présidente von der Leyen à la plénière du Parlement européen sur l´agression de l´Ukraine par la Russie, 1er mars 2022. En ligne : https://ec.europa.eu/commission/presscorner/detail/fr/speech_22_1483

[4] Sigmund Freud, « Manuscrit H » (joint à la lettre du 24 janvier 1895), dans Lettres à Wilhelm Fließ, Paris, PUF, 2006, p.14.

[5] Robert Kurz, Impérialisme d´exclusion et état d´exception, Paris, Éditions Divergences, 2018, p. 56.

[6] Ibid., p. 14-15.

Robert Kurz : « La fin de la théorie — vers une société sans réflexion »

Ernst Ludwig Kirchner, La persécution de l’homme sans ombre, 1915.

Il ne va pas du tout de soi qu’une société réfléchisse « sur » elle-même. Cela n’est possible que si une société peut se comparer de manière critique à d’autres sociétés dans l’histoire et dans le présent ; mais surtout dans des conditions où une société devient en quelque sorte problématique de l’intérieur, résout une contradiction avec elle-même, se dépasse dans sa propre structure et son propre développement.

Ce n’est certainement pas le cas de toutes les sociétés pré-modernes. Ces sociétés n’étaient pas encore globales, elles n’avaient pas de conscience historique et ne considéraient pas l’histoire comme une succession de processus de développement et de formations socio-économiques. De même, elles n’étaient pas en conflit avec elles-mêmes, avec leur propre forme. Une dynastie pouvait en remplacer une autre, mais la forme sociale en tant que telle ne pouvait pas être remise en question ; il n’y avait aucun critère pour cela. De telles sociétés pouvaient se reproduire sur des périodes incroyablement longues (plusieurs millénaires dans le cas de l’Égypte ancienne) sans s’effondrer d’elles-mêmes ; leur disparition était donc principalement due à des causes extérieures.

Dans ces conditions, la société apparaissait toujours comme la « société tout court », et non comme une forme spécifique qui pourrait être tout autre. Et même lorsque — relativement tard dans l’Antiquité — on commença à parler de différentes « formes de gouvernement » (monarchie, oligarchie, démocratie, tyrannie), cette différenciation resta tout à fait indifférente au corps social socio-économique ; elle n’apparut donc pas non plus comme une histoire linéaire de l’évolution de la société elle-même, mais comme un cycle éternel de formes de gouvernement simplement extérieures et se différenciant sans cesse. Il en va de même pour l’idée de « l’État idéal » (Platon), qui ne représentait qu’une forme idéalisée de la société déjà existante, conçue comme indépassable.

Cependant, ces civilisations agraires prémodernes ne se sont pas aveuglément confondues avec leur « fonctionnement » ; elles ont produit une réflexion dépassant leur existence immédiate. Mais cette réflexion n’était pas une « critique sociale », mais une réflexion « directe sur Dieu » ou sur l’ensemble du monde, sur la position de l’homme dans le cosmos, sur l’énigme de la mort. Il s’agissait donc nécessairement d’une réflexion sous forme et avec un contenu religieux. Cette manière de penser « sur » soi-même, mais en tant que pensée de l’homme et de sa société non pas en relation avec soi-même, mais en relation avec Dieu et le cosmos, restait néanmoins intégrée dans la structure socio-économique présupposée sans critique. Car malgré son absence de questionnement, cette structure n’était pas « muette » dans sa positivité aveugle, mais tout à fait légitimée de manière réflexive ; seulement, elle n’était pas un objet propre, mais une composante secondaire de l’ordre divin.

La réflexion religieuse, le savoir naturel et les conditions socio-économiques formaient donc une unité immédiate, représentée et reproduite dans des formes ritualisées aussi bien de la pensée que de l’activité et des relations sociales. C’est pourquoi, dans les temps les plus anciens, l’intelligence fonctionnelle et l’intelligence réflexive (ou, d’un point de vue sociologique, les élites fonctionnelles et les élites réflexives) étaient directement identiques (rois-dieux, souverains-prêtres). Ce n’est qu’assez tardivement que la fonction et la réflexion se sont différenciées en sphères distinctes. Le germe d’un conflit était ainsi posé, mais il ne s’est d’abord exprimé que sporadiquement (par exemple lors de la « querelle des investitures » médiévale entre l’empereur et le pape), sans aller au-delà de la lutte pour la compétence supérieure au sein d’un ordre présupposé commun.

Dans la mesure où la pensée réflexive dans ces sociétés se détachait de la stricte ritualisation religieuse, comme dans la philosophie antique et médiévale, elle s’orientait soit directement vers la nature (la science de la nature faisait en effet à l’origine partie intégrante de la philosophie), soit vers l’homme en tant qu’être quasi « naturel ». Comme la forme et l’ordre sociaux en tant que tels ne pouvaient pas être questionnés, la réflexion « sur » l’homme social devait en principe se limiter à deux thèmes. Premièrement, l’« éthique », la doctrine des « vertus » et du comportement moralement correct, qui devait fournir aux hommes un critère pour leur comportement, sans interroger de manière critique les fondements de la condition sociale. Pour cette métaphysique, le lien entre ses conceptions normatives et les formes socio-économiques de la société restait obscur ; elle s’adressait toujours à l’homme individuel, certes pas encore à l’individu abstrait par excellence, mais à l’homme dans sa détermination socialement « figée » — au fond, il s’agissait d’une manifestation exclusive entre « hommes dominants » : le destinataire (et donc « l’homme ») était en général le pater familias propriétaire foncier.

Deuxièmement, la réflexion philosophique a développé avec le même destinataire, outre l’« éthique », une doctrine de la « vie bonne », du « bonheur » de l’homme au sein de l’ordre présupposé non questionné. Cette philosophie du « savoir-vivre » s’intéressait par exemple aux différentes formes de plaisir, au rapport entre le plaisir et l’abstinence (Diogène !), etc. ; en fin de compte, à la question de savoir ce qui constitue une « vie réussie ». Cet aspect de l’ancienne philosophie visait une esthétisation de l’existence, dont le lien avec les conditions socio-économiques restait aussi obscur que celui avec l’« éthique » métaphysique. Faire de soi-même, de sa propre vie, en quelque sorte, une œuvre d’art, sans tenir compte de l’ensemble de la société, et suivre en même temps, si possible, une doctrine normative du comportement, c’est là-dessus que s’épuisait le caractère social de cette pensée.

Ce n’est qu’à l’époque moderne qu’a commencé la lutte pour la forme sociale elle-même, qu’est apparue pour la première fois une « critique sociale », une conscience des formations socio-économiques, de la crise et de la transformation de la société. Mais ce nouveau type de réflexion n’a pas permis à la société d’atteindre la conscience critique d’elle-même. Au lieu de cela, il s’agissait seulement de la forme mentale d’une dynamique aveugle — libérée par les besoins de la révolution économique moderne. Dans ce bouleversement, la forme abstraite de l’argent, jusqu’alors un phénomène marginal et de niche de la société, s’est bouclée sur elle-même dans un processus cybernétique : la vie sociale a été soumise au mouvement de valorisation de l’argent, devenu une fin en soi abstraite. En se contentant d’exprimer ce processus aveugle, la nouvelle pensée réflexive est restée prisonnière de la métaphysique, comme la pensée précédente, mais dans une métaphysique désormais sécularisée, dé-tachée de la religion : la métaphysique céleste d’un cosmos divin a été remplacée par la métaphysique terrestre de l’argent déchaîné.

Mais la métaphysique, comme son fondement social, n’a pas seulement été sécularisée, elle a aussi été dynamisée. Les termes de révolution, de bouleversement, de processus, de mouvement, etc. indiquent déjà la différence décisive de cette nouvelle société moderne par rapport à toutes celles qui l’ont précédée : non seulement elle s’est détachée de l’ordre ancien, mais elle n’a pas pu rester en elle-même, elle n’a pas pu se reposer sur elle-même comme les anciennes civilisations agro-religieuses. Elle est en contradiction avec elle-même depuis ses premiers balbutiements, car le processus de valorisation de l’argent est insatiable et se reproduit sous des formes toujours nouvelles à un niveau de développement toujours plus élevé. La machine cybernétique de l’argent devenu « principe en mouvement » fait tomber la société, propulsée comme un projectile dans un temps linéaire. En conséquence, la nouvelle pensée « critique de la société » a inventé l’histoire linéaire et le progrès, l’orientation vers l’avenir et la critique de chaque état atteint une fois comme simple stade de transition vers un état nouveau et prétendument « supérieur ». Ce n’est que dans ce contexte que l’intelligence fonctionnelle et l’intelligence réflexive sont entrées en opposition systématique et structurelle, car la réflexion sécularisée a pris le rôle de la critique qui pousse vers l’avant face au « fonctionnement » qui s’obstine à un état de développement donné.

Mais cette critique est toujours restée enchaînée à la métaphysique moderne de l’argent, elle n’était que l’expression intellectuelle de la contradiction interne de la société moderne avec elle-même. Ce ne sont pas les formes catégorielles de cette société en tant que telles qui ont été critiquées, mais toujours uniquement leur insuffisance et leur « sous-développement » respectifs. D’une part, la critique sociale s’est longtemps encore préoccupée de la dissolution toujours plus poussée de l’ancien ordre agraire et religieux et de ses restes ; d’autre part, elle réfléchissait au processus dynamique du nouvel ordre lui-même et proclamait en ce sens les objectifs du « développement ». Cela vaut encore pour le marxisme. Certes, Marx a été le seul théoricien moderne à développer également les prémices d’une critique catégorielle de la modernité, c’est-à-dire d’une réflexion « sur » la métaphysique de l’argent. Mais cette idée n’a pas pu être maintenue. Tant que le développement dynamique du système social moderne se poursuivait, on était seulement avide de savoir ce qui « viendrait ensuite ». L’étape suivante du « développement » était l’objet de la discussion théorique, et non le principe métaphysique, l’essence ou la logique de ce « développement » lui-même.

Il semble que la situation ait fondamentalement changé à la fin du XXe siècle. Alors que le concept de progrès a perdu depuis longtemps son pouvoir d’attraction, la théorie critique de la société est désormais considérée comme obsolète — pas seulement la théorie marxiste, mais la théorie tout court. En tout cas, le postmodernisme a jeté le soupçon d’une « prétention totalitaire » des prétendus « grands récits » ou « grandes théories » sur tout ce qui était considéré comme une théorie dans l’histoire de la modernisation jusqu’à présent. On ne veut plus regarder l’ensemble de la société et il s’agit dès lors de renoncer aux « grands concepts » pour se mettre à l’aise dans l’« indétermination » théorique. La théorie critique doit être remplacée par un jeu intellectuel non contraignant.

D’où vient ce revirement surprenant, ce « désarmement de la théorie » ? On peut soupçonner que la réflexion théorique se tait parce que la dynamique sociale qui la sous-tend s’éteint. Il n’y a plus, à l’échelle de la planète, de société traditionnelle dont on puisse se dégoûter. Et il semble qu’il n’y ait plus non plus de nouvelle étape de développement social « à venir » au sein de la modernité, parce que le processus de valorisation économique commence à s’épuiser. Le processus se poursuit, mais uniquement comme processus négatif de crise, qui ne peut plus être investi positivement d’espoirs.

Le développement technique devient incompatible avec la métaphysique moderne de l’argent. Mais la pensée critique moderne recule devant cette étape de la réflexion, car elle devrait ainsi dépasser ses propres limites. C’est précisément au moment où le totalitarisme réel de l’argent domine la réalité comme jamais auparavant que la théorie critique de la société est elle-même dénoncée comme totalitaire dans ses prétentions. Elle a fait son devoir, mais elle doit maintenant laisser l’ensemble de la société tranquille, précisément dans sa crise. La contradiction sociale réelle, qui n’est plus gérable de la manière actuelle, doit tout simplement être bannie de la pensée. La fin sombre du développement moderne est absurdement célébrée comme une transition vers un « pragmatisme sans illusion ». La pensée réflexive prend fin en même temps que la critique de la société.

L’intelligence réflexive disparaît. Mais l’intelligence fonctionnelle n’a pas triomphé, elle est simplement orpheline. Parce qu’elle a été exposée à la critique par la réflexion théorique, mais qu’elle y a toujours trouvé une orientation et donc une nouvelle légitimité, la fin de son antinomie structurelle devient sa propre crise. Les élites fonctionnelles tournent à vide ; leur fonctionnement ne peut plus faire face à la crise de la réalité et se termine dans le grotesque. Mais cela ne se remarque même pas, car la conscience quotidienne est elle aussi passée à un état totalement dépourvu de réflexion. La capacité tant vantée de l’individu moderne à réfléchir sur lui-même, à se mettre « à côté de soi » et à observer en quelque sorte virtuellement ses propres actions de l’extérieur, se dissout à vue d’œil. Cette capacité disparaît parce qu’elle était liée à l’évolution positive de la société moderne. C’est justement lorsqu’elle s’achève sur elle-même que cette société devient identique à elle-même de manière fantomatique. Les générations postmodernes ne comprennent déjà plus les termes de la réflexion, qui leur sont devenus en quelques années aussi étrangers que le culte des morts de l’Égypte ancienne. Elles sont ce qu’elles sont et rien de plus. Plus leur agir ordinaire devient impossible, plus elles sont immédiatement identiques à lui.

La crise de la réalité est refoulée par la pensée postmoderne, qui tente de substituer à la critique de la société un recyclage simulé de la conscience pré-moderne : la philosophie désarmée voudrait revenir en toute innocence aux paradigmes antiques de l’« éthique » et de l’« art de vivre ». Mais elle oublie que les conditions sociales de cette pensée n’existent plus du tout. Le mode de pensée pré-moderne non critique n’était possible qu’à la condition que la société soit statique et que la pensée réflexive ne soit pas nulle, mais qu’elle se réfère à un ordre divin. Il n’est pas possible de revenir à cette condition. Dans son stade final, le système moderne devient donc la première société de l’histoire totalement dépourvue de réflexion. Avec sa capacité d’auto-réflexion, il perd une condition fondamentale de l’existence humaine. Une société qui ne fait que fonctionner n’est plus humaine et ne peut finalement plus fonctionner. Dans un mouvement vide, qui a perdu tout sens supérieur et tout objectif, la pensée normative de l’« éthique » doit s’évanouir sans effet, car elle n’est plus ancrée dans rien. Et la philosophie de la « vie réussie », de l’homme individuel comme « œuvre d’art » de lui-même, devient une triste farce parce qu’elle ignore la crise de la métaphysique moderne. Elle se proclame pensée « post-métaphysique » alors que la métaphysique sociale réelle de la modernité reste non surmontée. L’auto-esthétisation postmoderne a lieu dans une maison en feu.

Robert Kurz, 2002.


Ce texte est paru dans : R. Kurz, Weltkrise und Ignoranz. Kapitalismus im Niedergang, Edition Tiamat, Berlin, 2013, S. 60-67. Traduction : S. Aumercier et F. Grohmann.

Qu’appelle-t-on un confinement ? Discussion sur les modèles chinois et européen

Suite à une version allemande (condensée et modifiée) des textes « De virus illustribus un an et demi après », « Les raisons de la vaccination : peut-on encore être perplexe ? » ainsi que le texte d’avril 2020 « La Chine, un exemple ? », une vive discussion s’est engagée, dans laquelle plusieurs personnes du groupe Exit ! sont intervenues. Avec l’accord des intéressés, nous proposons ici une partie des échanges entre Aumercier et Grohmann d’une part et le Groupe de Critique Fétichiste de Karlsruhe (GFK) d’autre part, une discussion centrée sur les différentes gestions de crise à l’intérieur de la forme-marchandise. Les échanges se sont déroulés entre la dernière semaine de décembre 2021 et la première semaine de janvier 2022 ; ils sont présentés dans l’ordre chronologique.

1. Réaction du Groupe de Critique fétichiste de Karlsruhe

Nous avons lu et discuté l’article de Sandrine Aumercier et Frank Grohmann, publié sur la page d’accueil d’EXIT !, et constatons qu’il livre beaucoup de choses intéressantes, mais aussi des choses inquiétantes et parfois irréfléchies.

Tout d’abord, il nous semble étrange de décrire le premier confinement comme quelque chose de « particulier, d’inouï, d’historique » ou même de l’associer au sentimentalisme « d’un moment initial de saisissement ». Nous pensons que de telles descriptions sont inappropriées et ne faisons en tout cas pas partie des « nombreux » qui, selon les auteurs, seraient d’accord avec eux.

Mais le défaut d’analyse est plus grave que ce petit accès sentimental. Certes, « certains d’entre nous ont été libérés de tous leurs rendez-vous », mais il serait essentiel de faire référence aux secteurs de production qui n’ont jamais été suspendus [1], du moins dans la zone d’influence de la « communauté démocratique des bombardiers » occidentale (Robert Kurz). Il s’agit du secteur de l’automobile et des véhicules, de la construction d’installations et de machines et de l’agro-industrie, tous des secteurs « orientés vers l’exportation », comme on les appelle dans le jargon de l’économie politique, ou plus précisément des secteurs de la concurrence directe sur le marché mondial [2]

En ce sens, les « épisodes » ultérieurs ne sont pas les seuls à ne pas mériter le nom de « confinement ». Contrairement à ce qu’affirment les auteurs, cela vaut déjà pour le premier épisode de mars/avril 2020. Alors que la concurrence chinoise mettait effectivement en œuvre des mesures de quarantaine efficaces dans les provinces touchées par la maladie infectieuse, c’est-à-dire qu’elle suspendait tous les secteurs de la société, y compris la production, et provoquait ainsi l’élimination du virus, la « communauté des bombardiers démocratiques » occidentale (Robert Kurz, que nous estimons beaucoup, ne serait-ce que pour cette magnifique formulation) s’attendait à un avantage dans la concurrence sur le marché mondial. Nous devons réviser notre ancien jugement selon lequel la stratégie chinoise ne sauve pas seulement des milliers de vies humaines, mais qu’elle est aussi globalement plus avantageuse dans la rationalité interne de la richesse abstraite, dans la mesure où l’effort nécessaire de la Chine depuis maintenant deux ans pour éliminer constamment le virus mobilise des ressources tout à fait considérables et que de grandes parties du « projet de route de la soie » chinois sont notamment suspendues. La stratégie du capital occidental (qui a entre-temps tué des millions de personnes) s’est en tout cas révélée dès le début, dans les déclarations des masques de caractère du spectre politique et de leurs chanteurs de cour qui font l’opinion, comme une stratégie d’ « endiguement du virus », de « flatten the curve », afin de ne pas surcharger le système de santé déjà désorganisé par des économies massives et des privatisations. La possibilité d’une élimination du virus, non seulement théoriquement compréhensible mais aussi réellement prouvée, n’a même pas été évoquée, pour être rejetée par la suite comme « totalement irréaliste » (comme le disait le ministre allemand de la santé Jens Spahn, entre autres).

Mais nous sommes tout à fait d’accord avec les auteurs pour dire que « l’image triomphante du marché et de la démocratie se fissure ». Mais si, selon les auteurs, les épisodes ultérieurs [des « confinements lights »] ne méritent même pas le nom de « confinement », comment en viennent-ils, dans le contexte de la pandémie, à supposer un « état d’exception permanent » ? Un tel état peut tout à fait devenir une réalité sanglante dans la décomposition implacable et irréversible des rapports de capital, mais il n’y a aucune raison de penser que cet état d’exception et la loi martiale qui l’accompagne seraient légitimés autrement que par l’affirmation de la « loi et de l’ordre ». Ce n’est pas comme si cette stratégie n’avait pas fonctionné jusqu’à présent. Dans cette mesure, les thèses des petits bourgeois fétichistes de la démocratie selon lesquelles les mesures de pandémie servent à imposer cet « état d’exception permanent » ne devraient pas rester sans réponse.

Il n’est pas certain que le mode de production du capital ne puisse pas supporter une interruption aussi longue que celle qui serait nécessaire en raison de la pandémie, contrairement à ce qui est affirmé par Aumercier et Grohmann [3]. La « contradiction en procès » (Marx sur les rapports de capital) finira par échouer à cause de ses auto-contradictions immanentes. Vouloir cependant associer un « autre mode de production » qui pourrait « pendant un an [comment les auteurs en sont arrivés à cette durée ?] sans aucun souci, arrêter complètement de construire, de voyager et de produire des machines à laver, des voitures, des gadgets et des matchs de football » à la persistance des « riches » et des « pauvres » est une mauvaise blague. De plus, il ne faut pas surestimer l’accoutumance des « pauvres » à la misère. Si tu as de l’eau jusqu’à la cheville, une augmentation du niveau de l’eau de, disons, 20 cm ne pose pas de problème, mais si elle t’arrive au cou, une telle augmentation est incompatible avec la vie.

En fait, si la situation est bien « à rendre fou », c’est dans la nature des relations folles, aveuglées par le fétichisme. C’est ainsi que l’on en arrive à la discussion monstrueuse sur l’obligation de vaccination avec des produits dont les effets secondaires sont encore largement inconnus, mais dont les masques de caractère politiques ont promis monts et merveilles quant à leur efficacité, notamment l’immunité collective qu’ils permettraient d’atteindre. Il s’agit manifestement d’une campagne de désinformation visant à établir un lien de cause à effet entre la persistance et la nouvelle propagation exponentielle de l’infection et le taux de non-vaccination, étant donné que même les pays ayant un taux de vaccination de 85 à 90 %, comme le Portugal ou l’Espagne, présentent des augmentations de l’incidence et du nombre de décès similaires à celles de la RFA. La liste des insuffisances des affaires médicales au sens strict est longue, comme l’autorisation de méthodes de test manifestement insuffisantes ou l’ignorance de la standardisation d’une détermination uniforme des anticorps et, par conséquent, de la définition adéquate d’un titre d’anticorps.

Si la remarque des auteurs selon laquelle ils n’ont pas de « meilleure réponse et explication [4] » est plus qu’une coquetterie, c’est-à-dire qu’elle est sérieuse, ce serait un pitoyable constat d’échec. Nous, qui représentons la position de la critique catégorielle des rapports capitalistes, disposons bel et bien d’une meilleure réponse et d’une meilleure explication à la pandémie, et bien que nous considérions la sphère de la politique comme l’une des sphères de la socialisation fétichiste du capital et de sa division en « intérêts », et qu’il faille donc l’abolir, les exemples de la Chine et de la Nouvelle-Zélande montrent que la raison matérielle est tout à fait possible pour surmonter la pandémie, même au sein de la forme marchande. Il n’est donc pas du tout évident que « La croyance fétichiste en la viabilité de ce système est plus tenace que la survie de ceux qu’il prétend servir. ». Pourquoi un tel fatalisme ? Toute monstruosité peut être éliminée, y compris celle du fétichisme du capital, d’autant plus qu’elle est passée depuis longtemps dans le processus de désintégration agonale. L’avenir est ouvert

2. Réponse de Aumercier et Grohmann

Notre réponse tiendra ici en trois remarques.

Le « saisissement [5] » dont nous parlons au sujet du premier confinement vise à nommer quelque chose qui ne s’est effectivement jamais produit dans l’histoire. Quand-est ce que la moitié du monde capitaliste a-t-elle été mise à l’arrêt volontairement — même si ce n’était pas de son plein gré — par ses propres gardiens ? Jamais. Nous soutenons également que cela ne se reproduira probablement plus. Mais la remarque de nos contradicteurs selon laquelle même ce premier confinement n’était que partiel est tout à fait juste. Nous pensions surtout aux mesures d’arrêt de travail (avec compensation par le biais du chômage partiel). Il va sans dire que cet arrêt n’était lui aussi que partiel. Il n’en était pas moins un fait nouveau. Nous l’attribuons à l’irruption d’une situation qui a sérieusement inquiété les politiques et qui en dit long sur les relations entre la Chine et le monde occidental : lorsque les gouvernements occidentaux ont constaté que la Chine avait d’abord nié l’apparition du Sras-Cov-2, mais qu’ils ont constaté que la situation était manifestement en train de devenir incontrôlable, ils ont eu recours de manière précipitée à un confinement général – jusqu’à nouvel ordre. Nous ne pouvons pas imaginer comment une mesure aussi énorme (du point de vue de l’économie capitaliste) peut s’expliquer autrement que par un effet de surprise et une méfiance légitime envers la Chine. De ce point de vue, les analyses qui insistent sur le fait qu’il existe depuis longtemps des scénarios de pandémie qui n’ont pas été pris suffisamment au sérieux nous semblent rétroprojeter les effets de la pandémie réelle sur des modélisations théoriques qui, par définition, ne sont jamais préparées à un événement réel. On est toujours plus malin après coup ! Il est absurde d’attribuer à la sphère politique une telle marge d’intervention, quasi omnipotente (à savoir : elle pourrait non seulement prévoir, mais aussi résoudre des événements qui n’ont pas encore eu lieu), simplement parce qu’elle modélise effectivement en permanence les risques croissants auxquels nous sommes exposés par la fuite en avant du mode de production capitaliste.

Notre deuxième remarque concerne ensuite l’étrange regard porté sur le modèle chinois, que les auteurs du Groupe de Karlsruhe croient même capable d’avoir éradiqué la pandémie ! Jusqu’à présent, aucun pays ne peut se vanter d’avoir éradiqué la pandémie, car la pandémie est globale — et c’est pourquoi elle réapparaît toujours, selon ses « variantes » et ses « vagues » successives. En ce sens, la pandémie se révèle être le reflet exact des conditions de production du capitalisme mondialisé qui, à l’instar du coronavirus, ne peut disparaître région par région, mais ne pourrait être aboli que par un mouvement transnational, pour ainsi dire d’un seul coup (cf. Robert Kurz, « Appropriation universelle d’une totalité de forces productives », in Lire Marx) [6]. On voit ici la différence avec d’autres épidémies, qui ont pourtant été tout aussi « préoccupantes » — une différence qui est probablement due aux caractéristiques particulières du virus Sars-Cov-2 (notamment : contagiosité, létalité, mode de transmission, période d’incubation, etc.) ainsi que des facteurs environnementaux, politiques et géopolitiques de propagation. Ce virus a de par sa propre nature (contingente) tout pour être une réponse « sur mesure » au capitalisme du XXIe siècle ; non pas parce qu’il aurait été fabriqué en ce sens, comme certains voudraient le croire, mais dans le sens où Jacques Lacan dit que « ce qui est rejeté dans l’ordre symbolique fait retour dans le réel » (Séminaire Les psychoses) [7].

La Chine n’a pas seulement entravé l’enquête sur l’origine du Sras-Cov-2, elle a aussi fait disparaître les lanceurs d’alerte dès le début de la pandémie et interdit toute communication à ce sujet. Dès qu’il n’a plus été possible de dissimuler la réalité, elle a appliqué des méthodes agressives de confinement et de traçage des contacts qui se sont peut-être révélées (temporairement) efficaces, mais qui reposent sur l’utilisation d’outils numériques totalitaires déjà mis en œuvre auparavant et qui n’ont pas (encore) tout à fait la même acceptation sociale en Europe. Le système capitaliste dispose désormais des moyens technologiques pour tenter de manière de plus en plus agressive d’interrompre (temporairement) les chaînes de transmission virales (et la France n’a pas été en reste, où l’on a vu par exemple des drones surveiller les contrevenants au confinement). Mais ces capacités technologiques ne sont pas une preuve de succès — d’une part parce que le virus a systématiquement déjoué de telles réactions en finissant par réapparaître, d’autre part parce qu’une interruption complète de quelques semaines en Chine n’a été faite qu’en vue d’une reprise de la production la plus rapide possible et d’une démonstration arrogante de sa supériorité sur la scène internationale. Il n’y a aucune raison d’opposer la stratégie chinoise à la stratégie européenne ; toutes deux sont également dépendantes du marché mondial et toutes deux sont engagées dans une surenchère de moyens de contrôle technologiques qui sont la preuve éclatante que le système mondial dans son ensemble échappe de plus en plus à tout contrôle.

Notre troisième remarque vise à justifier la phrase selon laquelle nous n’avons pas de « meilleure réponse » que ceux qui doivent faire face aux exigences contradictoires de la pandémie d’une part et de l’économie d’autre part. Nous avons sans aucun doute une analyse différente de la leur, sinon nous ne prendrions pas la peine de nous exprimer sur le sujet. Nous pensons toutefois que leur « marge de manœuvre » est bien plus faible que ce que certains sont enclins à leur attribuer. Il est carrément infantile d’attribuer à la classe dirigeante non seulement le pouvoir de tout anticiper, mais aussi celui de tout résoudre dans les conditions existantes. Si nous n’avons pas de « meilleure réponse », c’est parce que nous savons qu’il existe un énorme fossé entre la « critique catégorielle » et la pratique transformatrice. La reconnaissance des impasses de ces civilisations ne fournit pas la clé de leur transformation effective. « L’avenir est ouvert », écrivent nos interlocuteurs, oui, théoriquement pour ainsi dire, mais la conscience l’est-elle ? Robert Kurz théorise inlassablement cette difficulté fondamentale. Il n’a cessé de répéter que le rôle de la critique est de théoriser les rapports existants et de montrer la nécessité de leur négation. Cela ne peut pas se transformer en un slogan « bon à tout faire » ni en des « y a qu’à ». En ce sens, nous ne savons pas mieux que d’autres où la transformation sociale nécessaire doit prendre son départ dans la pratique.

3. Suite de la discussion par le Groupe de Critique Fétichiste de Karlsruhe

Nous apportons volontiers notre contribution au débat sur la « Chine » et proposons, pour l’ouvrir, de nous assurer d’abord que nous partons des mêmes faits. Le déroulement des événements qui suit est celui que nous avons recherché. Si vous disposez d’informations divergentes, je vous prie de bien vouloir les corriger, en indiquant bien entendu la source correspondante.

A partir du 17 novembre 2019, entre un et cinq cas d’une nouvelle maladie pulmonaire ont été signalés chaque jour dans la province chinoise de Wuhan, pour laquelle aucun agent pathogène détectable jusqu’à présent n’a pu être diagnostiqué. Le 15 décembre, le nombre total d’infections était de 27. Le 20 décembre, 60 cas étaient confirmés. Le 27 décembre, Zhang Jixian, médecin à l’hôpital de la province voisine du Hubei, a informé les autorités sanitaires locales que la maladie était due à un nouveau coronavirus. À ce moment-là, plus de 180 personnes avaient été infectées. Les 28 et 29 décembre, trois autres patients se sont présentés à la clinique de la doctoresse. L’hôpital a informé les commissions sanitaires de la province du Hubei et de la commune. Les commissions sanitaires ont demandé à Wuhan et Jianghan, ainsi qu’à l’hôpital de Jinyintan, de mener des enquêtes épidémiologiques sur sept patients le 29 décembre. Six d’entre eux ont été transférés à Jinyintan, vers un établissement spécialisé dans les maladies infectieuses. Un patient a refusé d’être transféré. Le soir du 30 décembre, des avis ont été publiés sur Internet par la commission municipale de la santé de Wuhan, demandant à tous les hôpitaux de Wuhan de signaler tout patient atteint de pneumonie de cause inconnue qui s’était rendu au marché aux poissons de Wuhan. La Commission de la santé de Wuhan a exprimé dans une interview que l’enquête n’était pas terminée et que les experts de la Commission nationale de la santé étaient en route pour soutenir l’enquête. Les autorités sanitaires locales ont été informées de la découverte d’un agent pathogène similaire au SRAS au plus tard le 27 décembre. Suite à l’expérience de la précédente pandémie de SRAS, la Chine avait mis en place un système d’alerte précoce visant à garantir que les informations sur les épidémies soient immédiatement transmises au Centre chinois de contrôle et de prévention des maladies à Pékin, indépendamment de toute considération politique. Dans le cas du nouveau virus de corona, cela n’a pas été fait immédiatement. Le 30 décembre, dans le cadre d’un groupe WeChat avec des collègues, le médecin Li Wenliang a mis en garde contre un virus qu’il pensait à l’époque être à l’origine du syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS), en raison d’une accumulation inhabituelle de pneumonies à l’hôpital local de Wuhan. Après que l’avertissement de Li et de ses collègues se soit répandu sur Internet, il a été convoqué, ainsi que d’autres de ses collègues, par la police locale. Ils ont été accusés d’avoir « fait de fausses déclarations ». Le 1er janvier 2020, l’agence de presse nationale Xinhua a fait état des prétendues « fausses informations » des médecins et a réaffirmé qu’il n’y avait aucun signe de transmission interhumaine de la nouvelle maladie. Li Wenliang, exposé à une charge virale considérable en tant que médecin traitant, est décédé le 7 février 2020 à l’âge de 33 ans de la nouvelle maladie du SRAS.  De leur propre initiative, les médecins avaient continué à envoyer des échantillons de patients à des laboratoires d’analyse en contournant les canaux officiels, afin d’enquêter de leur propre chef sur la cause de la maladie. Ils ont été réhabilités fin janvier par la Cour populaire suprême de la République populaire.

Selon les faiseurs d’opinion occidentaux, les autorités chinoises ont d’abord nié l’apparition de la maladie et ont ainsi permis sa propagation rapide. Ainsi, dans le texte « La Chine, un exemple ? » d’avril 2020, il est affirmé : « Rappelons d’abord que la chine a commencé par nier l’apparition du virus… » Cette critique de la politique d’information chinoise en décembre 2019, lorsque les premiers cas de maladie sont apparus, est justifiée. Mais face à un nombre initial de quelques centaines de cas de patients jusqu’à fin décembre 2020, la déclaration d’une situation épidémique avec toutes les conséquences que cela implique semble pour le moins problématique. Une société libérée de l’illusion de la richesse abstraite agirait peut-être effectivement avec plus de prudence, mais la Chine, comme tout le monde le sait, fait partie du système mondial de production de marchandises de la concurrence. La réponse à la question de savoir à partir de quel nombre de cas et de quelle dynamique de développement une escalade épidémique menace la population et quelles mesures radicales doivent être prises en conséquence, est sans aucun doute soumise à des influences subjectives et donc à des possibilités d’erreur. Chaque fois que des phénomènes pathologiques (nouveaux) indiquant une infection apparaissent, il existe un risque potentiel de propagation épidémique. Toutefois, ce n’est qu’à partir d’un certain moment que le mode de propagation d’une maladie, par exemple par voie aérienne anthropogène, est identifiable et qu’il est possible de soupçonner une éventuelle menace d’épizootie ou de pandémie. Comment les autorités chinoises ont-elles procédé par la suite ? Après l’identification de la nouvelle souche virale le 7 janvier 2020, l’OMS et tous ses États membres ont été immédiatement informés. Sur la base de ces données, les virologues de la Charité de Berlin, sous la direction de Christian Drosten, ont élaboré un test PCR dont la spécificité et la sensibilité ont fait l’objet de nombreuses discussions. A partir de ce moment, et au plus tard avec les mesures drastiques prises le 23 janvier en Chine (interdiction la plus large possible des activités de voyage juste avant le Nouvel An chinois, mise en quarantaine ciblée des provinces concernées, en particulier la province de Wuhan), il ne peut plus être question de minimisation de la part de la Chine. Encore une fois, selon les termes du texte « La Chine, un exemple ? » : « le gouvernement chinois, qui avait entretemps officiellement admis l’existence du virus, a pris brusquement fin janvier des mesures massives de confinement qui apparaissaient en contradiction complète avec le discours officiel. » Où veut-on en venir avec le choix suggestif des mots « officiellement admis » ? Y avait-il quelque chose à dissimuler, par exemple une avarie dans le laboratoire de virologie de haute sécurité BSL-4 à Wuhan ? Ce n’est pas à exclure, mais c’est peu probable [8].

Les mesures qui, selon cette interprétation, ont été prises « tout à coup » fin janvier, se dessinaient déjà auparavant, non seulement dans le « discours officiel » mais aussi dans la construction d’un hôpital d’urgence à Wuhan. Elles résultent de l’augmentation exponentielle du nombre de maladies et surtout de décès. Pour enrayer une épidémie imminente, il faut bien entendu « isoler drastiquement les personnes infectées, tracer leurs contacts et ne confiner que les personnes potentiellement ou effectivement infectées ». Les mesures de suivi et de surveillance numériques esquissées ci-après : « Pour isoler les cas positifs et les malades potentiels (et renvoyer au plus vite les autres au travail), il faut en effet pouvoir non seulement les dépister, mais aussi les pister » — ces mesures ne découlent pas d’une quarantaine complète, des mesures prises donc au cours des premières semaines, mais de mesures prises par la suite comme possibilité de réagir en temps réel à une nouvelle introduction de virus anthroponotique. La remarque sur le « diktat » du retour rapide au travail semble plutôt amusante. Ce que la Chine a effectivement pratiqué en raison de la protection contre les infections, à savoir la suspension (temporaire) de la production, n’a même pas été envisagé par les masques de caractère responsables de « l’Occident glorieux ». L’utilisation du suivi numérique dans le cadre de la lutte contre les infections ne prouve évidemment pas « que ces nouveaux systèmes seront abandonnés une fois l’épidémie terminée ». Compte tenu du système de crédit social déjà adopté auparavant, en 2014, en Chine, il ne faut pas s’y attendre. En effet, de tels systèmes d’évaluation existent également dans « l’Occident démocratique » à différents niveaux, comme les vérifications réglementaires sur la solidité politique et financière (tel le Schufa en Allemagne), etc. Avec cette constatation, nous n’avons aucunement l’intention de relativiser le contrôle social (que nous désapprouvons également en Chine). Mais le fait que le gouvernement chinois en postule (soi-disant ?) la nécessité renvoie en fait à l’instabilité des rapports sociaux en Chine, une instabilité qui repose sur les processus de transformation sociale disruptifs du capitalisme d’État vers des zones particulières de concurrence ouverte orientées vers l’exportation dans un rapport de capital en décomposition globale. Il est toutefois intéressant de noter dans le texte « La Chine, un exemple ? » la petite pointe selon laquelle « il est prévu que les entreprises soient elles-mêmes soumises à la notation sociale ». Une petite différence, mais de taille, par rapport à ce qui se passe en Occident.

Venons-en à Li Wenliang. Il est affirmé dans le cadre de son affaire que « les journalistes Chen Qiushi et Fang Bin, qui dénonçaient la gestion de la crise ont quant à eux disparu ». Le médecin Li Wenliang est mort le 7 février au début de l’épidémie (comme d’ailleurs plusieurs autres travailleurs du secteur de la santé) à cause du Covid-19. Fin janvier, les autorités ont présenté des excuses publiques à Li, qui a été réhabilité avec ses collègues [9]. Sa mort, ainsi que celle de nombreux autres, est particulièrement tragique dans la mesure où certains d’entre nous pensent encore pouvoir classer le méchant Covid-19 au niveau d’une infection grippale [10]. En ce qui concerne Chen Qiushi, il est arrivé à Wuhan le 23.1.2020 pour témoigner des conditions qui y règnent. Il a été arrêté le 7 février et mis en quarantaine, car il se trouvait effectivement dans la zone de quarantaine désignée. Par la suite, il a été accusé de désinformation et n’a été libéré qu’en septembre 2021. Fang Bin est toujours détenu. Si cette action des autorités chinoises doit être fermement critiquée, le mot de « disparition », qui tend à suggérer l’assassinat des personnes, est problématique.

La réaction de la Chine aux dénonciations constantes de Trump (« virus chinois »), par exemple en évoquant l’utilisation d’une arme B « de bas niveau » dans le cadre d’une opération des services secrets américains, fait partie de la contre-stratégie psychologique dans une « guerre froide de propagande » déclarée depuis longtemps par l’Occident contre l’influence globale croissante de la Chine [11] (et de la Russie). D’ailleurs, de telles utilisations d’armes B et C sont documentées, par exemple contre Cuba. Nous considérons les sources cubaines comme crédibles.

Nous lisons encore dans les différentes déclarations des auteurs :

1. « Tout à coup, la Chine commence à se hisser au rang de championne universelle de la crise du coronavirus avant même que l’épidémie ne soit enrayée sur son propre territoire. » (dans « La Chine, un exemple ? »). [12] Cela signifie-t-il que l’élimination du virus (pas l’endiguement d’ailleurs), malheureusement toujours temporaire, est reconnue comme un fait ?

2. « Décrire la politique chinoise comme réussie nous semble à nouveau relever de la stratégie occidentale de revendiquer et de justifier ce type de gestion totalitaire des crises. » La « stratégie occidentale » n’a pas consisté à « décrire la politique chinoise comme une réussite », mais bien au contraire à commencer par « mettre en doute les chiffres chinois », ce que l’on est bien sûr en droit de faire (pourquoi au fait ? ah oui, il s’agit après tout de données statistiques chinoises). « Moins de morts » serait « avant tout, si c’est le cas, un succès de la propagande chinoise ». Ce qui est simplement rejeté ici comme propagande « moins de morts » et qui n’est entre-temps plus mis en doute même par les médias d’État occidentaux, ce sont 5.697 décès au 13.12.2021, rapportés à la population de la RFA, on arrive à environ 400 décès. Si nous considérons le matériel statistique de la Nouvelle-Zélande, état au 27.12.2021, avec 51 (!) décès de Covid-19 déclarés, on obtient également un ordre de grandeur non calculé de quelques centaines de décès (environ 600). Que pouvons-nous en conclure ? Soit les « chiffres chinois et néo-zélandais » mentent de la même manière, soit ils reflètent tous deux la réalité. Il est intéressant de noter que les chiffres néo-zélandais n’ont jamais été mis en doute, ni par les autorités occidentales, ni par Aumercier et Grohmann.

3. Les mêmes poursuivent en écrivant : « Or, ce n’est pas un « succès », mais une guerre (d’abord contre sa propre population) et une démonstration de force sur la scène internationale. » Nous, qui avons l’habitude d’associer la « guerre » plutôt à une mort massive qu’à un sauvetage massif de vies, ne pouvons et ne voulons pas suivre cette rhétorique de « guerre » présentée avec beaucoup de verve émotionnelle.

4. L’aide apportée à d’autres pays par des équipes non seulement chinoises, mais aussi russes et cubaines, et que le texte « La Chine, un exemple ? » tente à nouveau de dénoncer de manière singulière, doit également être considérée comme une « démonstration de force sur la scène internationale » :  « Dès le mois de mars, des équipes médicales chinoises apportaient leur soutien en Italie, en Iran, en Irak, en Serbie sans compter l’envoi de matériel dans de nombreux pays (dont un million de masques de protection à la France) et Xin Jinping promettait largement, de Vladimir Poutine à Angela Merkel, le soutien et l’expertise de son pays. Ces gestes de solidarité emphatiques – sur fond de chauvinisme exacerbé des États – annoncent l’acceptation passive d’un mode de gouvernance totalitaire qui se donne pour le seul à pouvoir sortir le monde du pétrin. » Au vu de l’égoïsme mortel de la « communauté des États » européens à l’époque, ne serait-il pas plus approprié de reconnaître l’aide de la Chine, de la Russie et de Cuba, ou du moins de garder un silence honteux ?

Encore quelques remarques sur les Ouïghours, Hong Kong et la politique étrangère (historique) de la Chine. Ouïghours : le conflit couve avec plus ou moins d’intensité depuis 1949. A partir des années 2000, quelques attentats à la bombe ont été commis par des groupes séparatistes et islamistes ouïghours (et pas seulement) dans la région autonome ouïghoure du Xinjiang. Pour contrer l’influence croissante des organisations islamistes, les autorités chinoises ont recours à des « rééducations » qui durent des semaines, voire des mois. Étant donné qu’une contribution a également mentionné Boko Haram, la question fondamentale est de savoir comment aborder le problème de l’émergence d’idéologies religieuses dangereuses pour la société. Sur le plan théorique critique, il est décisif de décrypter leur origine dans la décomposition de la cohérence capitaliste et de les comprendre — contrairement à l’idéologie Anti-deutsch — comme un produit original de la décomposition de la modernité capitaliste et non comme un retour ou une relique persistante de la pré-modernité. Mais cela ne nous dispense pas de répondre à la question de savoir comment limiter cette évolution meurtrière.

Par ailleurs, certains articles sur le sujet font preuve d’une euphorie sans bornes à l’égard du « mouvement démocratique de Hong Kong ». Elle nous semble déplacée. Que l’on pense ce que l’on veut de la revue Konkret, il convient de mentionner le regard différent porté sur ce « mouvement » dans la série d’articles du numéro 1/2020 qui, sous le titre « Trump, libère-nous, le Pegida de Hong Kong », traite entre autres des pogroms racistes commis par une partie de ce « mouvement » à l’encontre des travailleurs immigrés chinois. Il manque encore, non seulement pour relativiser l’affirmation selon laquelle nous ferions  « l’éloge de la terreur d’État chinoise » [13], mais aussi pour une prise de position historique fondamentale, une petite digression l’historique.

Dans l’Angola des années 60 et 70, la Chine a soutenu l’Unita, dirigée par un certain Jonas Savimbi, qui a agi contre le MPLA, finalement victorieux dans la guerre contre le régime colonial portugais. Selon des documents portugais de l’époque, aujourd’hui accessibles au public, l’Unita a conclu un accord de collaboration avec la puissance coloniale portugaise dès le début de 1970, en pleine guerre anticoloniale contre le régime fasciste de Salazar. Au début, comme nous l’avons dit, elle a reçu l’aide de la République populaire de Chine, mais après 1974, elle a été de plus en plus récupérée ou s’est laissé récupérer par la République d’Afrique du Sud (sous le gouvernement d’apartheid de l’époque), les milieux conservateurs de droite américains et la CIA, mais aussi par des acteurs ouest-allemands et le royaume du Maroc, pour des objectifs géostratégiques et régionaux. Parmi les acteurs ouest-allemands, on trouve Franz-Josef Strauß, le « cochon de Bavière » bien connu des plus anciens d’entre nous, qui a non seulement fourni régulièrement des armes à l’État d’apartheid fasciste sud-africain, dont la camarilla militaire a annexé la Namibie et terrorisé le sud de l’Angola avec ladite Unita, mais qui a aussi littéralement courtisé ledit Jonas Savimbi.

Il reste encore à mettre en lumière le rôle de la Chine dans le conflit cambodgien, dans lequel elle a soutenu les Khmers rouges de Pol Pot, lequel coopérait d’ailleurs avec un certain Sihanouk, un pion de l’impérialisme américain. Après que l’armée vietnamienne a mis fin à l’odieux régime de Pol Pot en 1978, l’armée chinoise a envahi le nord du Vietnam, mais elle a été stoppée par les forces vietnamiennes, qui ont ensuite déclaré qu’il s’agissait d’une « action punitive limitée ». En d’autres termes, nous n’avons pas beaucoup de sympathie pour la Chine, mais il n’en reste pas moins qu’une analyse des processus géopolitiques actuels qui ne soit pas guidée par le ressentiment doit conceptualiser la menace réelle que représente l’OTAN pour la Russie [14] en particulier, mais aussi pour la Chine.

Pour conclure, revenons au thème principal, à savoir la pandémie, et résumons-le en une phrase : nous reconnaissons le bien-fondé matériel des mesures chinoises prises à cet égard pour sauver des vies, ni plus, ni moins.  

Question finale : quel est l’État qui compte a) en valeur absolue et b) en valeur relative le plus grand nombre de prisonniers ? Et quel État a déclenché et mené des guerres sans interruption depuis 1950 ? (Petit indice : il s’agit de la puissance dirigeante de la communauté démocratique des bombardiers).

4. Dernière réplique par Aumercier et Grohmann

Nous entrons volontiers dans une discussion plus détaillée sur le cas chinois. Cette discussion est soumise de part et d’autres à beaucoup d’incertitudes sur les faits considérés, comme déjà dit. La charge de la preuve peut ainsi être renvoyée de part et d’autre au service des préjugés et des idéologies respectives. C’est évidemment ce qui se passe au niveau international. C’est à cela qu’il s’agit de faire attention entre nous, et cette discussion devrait servir à nuancer ou préciser des positions — du moins, espérons-le.

Votre interprétation du commencement de la pandémie en Chine minimise d’une manière évidente le fait que le gouvernement chinois a persécuté, voire fait disparaître, des personnes et a sévèrement censuré la diffusion de nouvelles informations. Ce fait ne peut pas être traité uniquement à partir de la question de savoir « à partir de quel nombre de cas et de quelle dynamique de développement » il est temps d’intervenir. Il est pour le moins étrange de renvoyer cela à de simples « appréciations subjectives » et « possibilités d’erreur ». Confondre des interventions étatiques autoritaires avec des « possibilités d’erreurs » ne peut que relever de votre propre aveuglement. Attention : nous ne sommes pas en train de dire que cette marge d’erreur n’existe pas, même en Chine ; nous disons que traiter ces incertitudes d’appréciation au moyen de la censure d’État et de l’enfermement de citoyens n’est plus du domaine de « l’erreur ». Lorsque l’information circule, elle peut également être niée, minimisée ou la réponse retardée (comme dans d’autres pays à l’époque de l’apparition de la pandémie). La ministre française de la Santé de l’époque, Agnès Buzyn, a par exemple été mise en examen en septembre 2021 pour « mise en danger de la vie d’autrui » pour avoir réagi de manière trop rassurante et laxiste aux premiers signes de la pandémie en janvier 2020. La Chine n’a pas un exercé cette sorte de déni, mais elle l´a bien fait comme une dictature !

Quant à la contestation du mot « disparition », nous nous référons à différents articles du printemps 2020 : personne ne savait où se trouvaient ces personnes [15] ou bien elles furent mises en « quarantaine » forcée. Bien davantage que deux personnes ont d’ailleurs « disparu » de cette manière. Si certaines ont été « réhabilitées » par la suite, comme vous le soulignez à deux reprises (quelle grandeur d’âme de la part du Parti communiste chinois et quelle mesquinerie de notre part de l’avoir omis !) c’est bien que ces personnes avaient été publiquement discréditées et qu’elles avaient disparu de la vie publique jusque-là : elles ont été mises hors d’état de « nuire » à la propagande d´État physiquement et socialement. Votre réponse est que Chen Qiushi a été libéré en septembre 2021 (un an et demi plus tard) et que « Fang Bin est toujours détenu » (après deux ans) : comment faut-il appeler ça ? Que diriez-vous si c’était un membre de votre famille (pardon pour ce sentimentalisme déplacé) ? Les détentions arbitraires n’ont jamais cessé et toute diffusion d’information qui échappe à l´État est jusqu’à aujourd’hui sévèrement réprimée. Reporter sans Frontières déclarait en 2020 la Chine le pays détenant en prison le plus grand nombre de journalistes au monde [16]. Qu’est-ce qui justifie ce triste record ?    

Alors que le gouvernement chinois avait commencé à tout miser sur l’interruption de la pandémie à partir du 23 janvier, comme vous le retracez, voilà le genre de chose qui pouvait encore se produire : « Dans un discours prononcé le 3 février 2020 — et publié douze jours plus tard par l’agence de presse chinoise — Xi Jinping a annoncé que « le peuple menait une guerre » qui devait être fondée sur la « stabilité sociale ». Le président chinois a promis de « sévir contre ceux qui profitent de l’épidémie pour lancer des rumeurs » ». (La rhétorique de la guerre contre le virus, on l’a entendue ailleurs peu de temps après.) Le double discours est bien là : une réaction massive au niveau des services de santé, et en même temps une réaction tout aussi massive de répression de toute parole libre à ce sujet. Ce double discours se poursuit jusqu’à aujourd’hui et les « réhabilitations » n’y changent rien.

Pour ce qui est de l’évaluation des interventions de l´État chinois dans le domaine sanitaire, nous reconnaissons que les témoignages disponibles sont très divers et semblent également colorés par les options idéologiques des témoins en question (tout comme chacun de nous). Ainsi, le collectif communiste Chuang affirme que le « succès » serait bien plutôt dû à l’auto-organisation communale et populaire qu’aux interventions de l´État qui seraient beaucoup plus chaotiques que ne se le représente l´Occident. Les « comités de résidents » formés à l’époque de Mao ont joué un grand rôle. L’État chinois n’a pas les moyens de contrôler cet immense pays autrement qu’en déléguant énormément au niveau local. Les mêmes auteurs reprochent à l’Occident de répandre une vision d’un État chinois totalitaire qui ne correspond pas à la réalité [17]. Leurs priorités idéologiques sont ailleurs, de toute évidence, puisqu’ils sont focalisés sur les syndicats et les luttes de classe. Les activistes des droits de l’homme font, bien sûr, entendre un autre son de cloche. Chacun sa grille idéologique. Nous ne sommes pas sur place pour vérifier quoi que ce soit. Il est un fait que le système de crédit social n’a pas été implémenté sur tout le territoire mais qu’il a été seulement mis à l’essai. Il est un fait également qu’il y a loin à ce que ce système soit entièrement centralisé et fonctionne comme prévu. Mais cela n’enlève rien aux perspectives à long terme de ce projet ni au développement d’une surveillance numérique sans reste. En voici une description éloquente (qui d’ailleurs ne contredit pas le collectif Chuang): « Par exemple, dans la ville de Yichang, dans la province de Hubei, chaque gestionnaire de réseau est équipé d’un smartphone spécialisé utilisé pour collecter des informations auprès des volontaires et des responsables de la communauté. Les volontaires, généralement appelés « informateurs », sont recrutés par la communauté et représentent environ 10% de la population de la communauté. En outre, dans de nombreuses villes, la communauté a mis en place sa propre plateforme de gestion de l’information en ligne, qui regroupe les informations relatives à la population, au logement, à la sécurité sociale, au planning familial et au développement économique. Ces informations peuvent être partagées par les travailleurs communautaires pour des actions rapides ; les résidents peuvent également utiliser la plateforme pour certains services. Cette combinaison de numérisation et d’informatisation est au cœur de ce que l’on appelle officiellement la « smart city ». En fait, comme le montrent certaines études approfondies sur le système des informateurs, tout le monde, et pas seulement les personnes recrutées dans la communauté, peut (et est encouragé par les autorités à) signaler des informations sur des transgressions ou des transgresseurs présumés via des applications mobiles spécialisées et des plates-formes en ligne, ce qui est considéré comme plus pratique. [18] » Nous partageons entièrement les remarques des auteurs de GFK quant aux inspirations, voire aux équivalents américains et européens de tels systèmes Nous ne disons pas autre chose ! Nous pensons que la Chine, en tant que puissance économique montante, sert ici de paravent : il est bien facile justement de l’accuser de « totalitarisme technologique » pour avoir le cœur haut et les mains propres dans l’emploi des mêmes technologies ailleurs. Mais cela ne veut pas dire qu’il ne s’agit pas d’un totalitarisme technologique, même si nous reconnaissons qu’il conviendrait de s’accorder sur une définition du « totalitarisme ». Encore une fois : ce n’est pas parce que l´Occident utilise la dictature chinoise comme paravent que cette dictature n’existe pas.

En ce qui concerne l’hypothèse du laboratoire, nous n’avons jamais été très chauds pour elle, notamment parce que c’était l’hypothèse préférée des conspirationnistes, et aussi parce qu’elle a été réfutée dans un premier temps. Aujourd’hui, elle a toutefois officiellement refait surface. Il y a beaucoup d’éléments qui la démentent, mais certains qui ne permettent pas de l’exclure. La mission d’experts envoyée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) à Wuhan pour enquêter sur les origines du virus est revenue sans certitude. Les autorités chinoises étaient opaques et pour l’un des enquêteurs, Peter Daszak, il y avait des conflits d’intérêts. Une seule chose au moins est claire : le gouvernement chinois a tout fait pour empêcher l’enquête de se dérouler de manière transparente et indépendante.

Nous ne contestons pas (jusqu’à preuve du contraire) que la Chine ou la Nouvelle-Zélande aient évité de nombreux morts, mais nous contestons que cette « efficacité » soit un argument en faveur de cette politique sanitaire. Tout d’abord, un commentaire sur notre réserve (« jusqu’à preuve du contraire »). Il est parfaitement permis d’avoir des doutes à ce sujet en Chine et de nombreux observateurs les ont exprimés au printemps 2020. La comparaison avec les registres de mortalité suggérait le double des déclarations officielles dans les trois premiers mois [19]. Une étude basée sur le nombre d’urnes funéraires aboutissait à une estimation du même ordre [20]. Le media Free Asia Radio révélait aussi début 2021 la disparition troublante du nom de 150 000 bénéficiaires âgés, recevant une pension de l´État [21]. Nous ne sommes pas allés vérifier si ces informations sont justes ou fausses, mais elles peuvent être versées au dossier. Bizarrement, il semble impossible de trouver des informations plus récentes ou des discussions sérieuses là-dessus. La seule chose qui est sûre, c’est qu’il n’y a aucune raison, même aujourd’hui, de croire le discours officiel et que ceux qui, sur place, ouvrent leur bouche, risquent précisément de « disparaître ». Nous pouvons supposer, mais ce n’est qu’une supposition — que finalement, après les doutes énoncés par la communauté internationale au printemps 2020, cette situation arrange tout le monde. Car si la Chine sort victorieuse — réellement ou supposément — de la « guerre contre le virus », alors il est permis de s’intéresser à ses méthodes — réelles ou supposées — et même de les importer, tout en continuant à nous gargariser de la supériorité de nos « valeurs européennes » qui, elles, seraient parfaitement immunisées contre le virus de la dictature chinoise.  La stratégie occidentale a été ambivalente dès le début : ici encensant le succès du confinement chinois, là doutant ouvertement des chiffres communiqués. C’est cette ambivalence que nous essayons d’expliquer.

Concernant maintenant la nature de la réactivité de l´État chinois. Le taux de croissance habituel a certainement donné une longueur d’avance à la Chine dans le traitement de la crise sanitaire, compte tenu qu’il s’agissait de faire énergiquement diversion et de se redorer le blason au niveau international. En 2020, la Chine était la seule grosse puissance affichant une croissance positive, bien que ralentie. A quelque chose malheur est bon : « La Chine est tirée par le rebond de ses exportations, qui ont progressé de 18% en décembre [2020], notamment en matière médicale, et tire profit des difficultés logistiques rencontrées par ses concurrents. [22]» Mais il est exclu de dire que la Chine a pratiqué un confinement de la production pendant deux ans. Celui-ci n’aura duré que du 23 janvier au 8 avril. Passé le premier confinement à Wuhan, tout a été fait pour que les gens continuent travailler normalement ; l’essentiel a porté sur le contrôle très strict des frontières et du trafic aérien et une position extrêmement réactive à la moindre déclaration d’un cas. On peut trouver cela digne d’éloges, mais replacé dans le contexte de la politique intérieure et extérieure chinoise, il est évident que cette forme de contrôle n’est pas sans rappeler celle qui s’instaure chez nous : tout miser sur le traçage des cas contact, les tests, les masques et la vaccination, mais toucher le moins possible à l’appareil de production. Une chose n’a pas été du tout évoquée dans cette discussion : la généralisation du télétravail (ainsi que celle de la livraison à domicile). Celui-ci semble offrir plus de « libertés » aux travailleurs qui l’ont plébiscité, mais elle en offre aussi davantage aux employeurs, qui pourront économiser des bureaux. La banalisation du télétravail est notamment ce qui distingue le premier confinement européen (où des mesures de chômage partiel ont été mises en place, au moins dans certains secteurs) et les confinements ultérieurs, où il était question de télétravail au moins partiel et non de mise au chômage. Une tendance qui ne va pas disparaître. Selon nous, tous les pays ayant appliqué la stratégie Zéro Covid ont misé sur la digitalisation massive des activités, assortie de tout l’attirail autoritaire concernant les contacts et la vie quotidienne. L’espace privé (la maison) devient confondu à l’espace de production, et le reste de la vie sociale est encadré, surveillé ou carrément supprimé pour raisons sanitaires. Parallèlement, plus aucun espace n’échappe à la connectivité. C’est exactement ce que, pour notre part, nous hésitons à nommer un « vrai confinement ». Subjectivement oui, on a tous bien des raisons de se sentir confinés, et pour cause ! Mais du point de vue de la reproduction objective du système ? La production n’est pas confinée, elle est seulement impactée. Selon nous, seul mériterait le nom de « vrai confinement » un arrêt complet de la production (à l’exception, disons, de la production alimentaire et médicale). C’est la raison pour laquelle tout ce qui s’est nommé confinement dans le monde, indifféremment en Asie ou en Europe, ne mérite à notre avis pas ce nom. Mais il nous semble que ce que nous avons appelé le « moment initial de saisissement » est ce bref instant où on a pratiqué une chose aussi énorme que renvoyer les gens à la maison et les mettre au chômage. La critique du travail portée par la critique de la valeur doit à notre avis se pencher sur cette petite différence qui fait toute la différence.

Quel que soit le « sentimentalisme » de notre estimation comparée du premier confinement en Chine et dans le reste du monde, « sauver des vies » ne pourra aller qu’au prix d’un contrôle croissant dans tous les domaines et une montée en autoritarisme touchant toute la vie sociale. La crise écologique, en s’approfondissant, ne fera qu’acculer les gouvernements aux mesures les plus liberticides dont l’utopie est représentée dans le smart grid, la smart city et la smart planete. En ce sens, c’est peut-être notre tour de renvoyer aux auteurs de Karlsruhe notre étonnement sur leur propre « sentimentalisme », quand ils font l’éloge du modèle sanitaire chinois — indépendamment de toutes les zones d’ombre que nous avons évoquées — pour avoir « sauvé tant de vies » alors que ce modèle autoritaire et biopolitique (pour ne pas dire totalitaire) est celui-là même qui se met en place sous nos yeux et qui est justement au service de la destruction accélérée de toutes les bases de la vie. Vu ainsi, les « vies sauvées » pendant la crise du coronavirus sont autant de « vies reversées » dans la poursuite de la machine de mort planétaire. Contrairement à une grande partie de la gauche critique, notre projet n’est pas de discuter les mérites de telles ou telles mesures sanitaires plus ou moins efficaces — et peut-être nous sommes-nous laissés entraîner trop loin dans cette discussion — mais de comprendre en quoi les « confinements » sont autant de versions d’une seule et même mutation du capitalisme de crise en société de contrôle. Et ceci pas nécessairement ou pas seulement en vertu d’idéologies autoritaires, mais en vertu d’abord de sa logique interne de décomposition.

Les autres questions géopolitiques soulevées ensuite par les auteurs (Ouïgours, Hong Kong, etc.) quittent le terrain de la discussion spécifique sur la gestion de pandémie et demanderaient beaucoup plus de temps et de compétences. Cependant, les auteurs nous semblent toujours préférer une position charitable ou relativiste vis-à-vis des graves exactions de la Chine, voire tout à coup de Cuba et de la Russie. Y a-t-il encore quelque chose à sauver dans ces pays-là ? N’est-ce pas la survivance d’un vieux gauchisme incurable qui n’a pas encore tourné la page de la guerre froide ? On trouve ce genre de complaisance du côté du Comité International de la Quatrième internationale [23]. Dénoncer l’hypocrisie occidentale ne saurait couvrir les formes qu’y prend le capitalisme dans les ex-pays socialistes. On peut résolument refuser de « choisir » entre les formes concurrentes que prend le capitalisme de crise, ne serait-ce que parce que leurs rivalités commerciales et géopolitiques sont des épiphénomènes de leur dépendance mutuelle et globale (donc au niveau « catégoriel » de l’analyse). On n’a pas besoin de sauver des systèmes dictatoriaux pour accuser les démocraties libérales, pas plus qu’on n’a besoin de sauver les démocraties pour accuser les dictatures, si tant est qu’il s’agit de critiquer la forme-État et la forme-marchandise.

Ce débat touche à l’essentiel. Il nous est facile de critiquer telle ou telle politique sanitaire et de prétendre que telle autre politique est plus rationnelle. Cela fait deux ans que tout le monde y va ainsi de son avis sur une « meilleure gestion sanitaire » et une certaine gauche aussi adore ce genre d’exercice. Du strict point de vue de la « raison matérielle » capitaliste, nous ne croyons pas disposer d’un scénario alternatif de meilleure gestion sanitaire, nous l’avons dit et vous y avez mal réagi. Elle s’inscrit dans tous les cas dans la même rationalité capitaliste, laquelle ne peut être réduite aux compromis particuliers qui ont cours au niveau national. Ainsi, dans le modèle chinois, néo-zélandais, etc., un autre aspect, celui de la fermeture des frontières et de l’érection d’immenses centres de quarantaine, devrait aussi faire partie de la discussion. Ce que cela peut signifier pour les migrants et travailleurs étrangers est d’ailleurs passé sous silence. Cela rappelle à quel point le repli national (temporaire ou sélectif) constitue toujours l’envers invisible de la mondialisation. Lorsque nous nous insurgeons contre une possible obligation vaccinale mais supposons qu’une autre gestion serait possible, nous admettons implicitement que la fermeture des frontières, les contrôles généralisés, la numérisation des activités, sont une solution préférable (à moins de nier la réalité de la pandémie). La « démonstration par la réduction du nombre de morts » tend alors à justifier cette tendance fondamentale qui ne nous semble pourtant pas moins barbare que les politiques européennes de vaccination tant décriées. Elles font toutes partie, selon nous, du même « paquet » biopolitique. Justifier l’une de ces politiques nationales par le seul décompte du nombre de morts évités ne peut constituer qu’un aveu d’échec et une forme de complaisance devant la tendance montante qui, nécessairement, justifiera toutes les mesures prises par la « protection de la vie » (c’est bien avec cette rhétorique que le ministre de la santé français Olivier Véran justifie la pléthore de mesures fastidieuses et parfois farfelues).

Or ne s’agit pas de « protéger la vie » – nous récusons ici toute forme de vitalisme et d’écologisme – il s’agit d’en finir avec cette machine de production parce qu’elle est une machine de mort. La destruction de la nature n’est que la conséquence de la destruction de la société. En finir avec une machine de mort n’est pas symétrique de « protéger la vie » ou de « protéger la nature » mais signifie défendre la possibilité de la société. (Cette nuance échappe à la plupart des écologistes.) En finir avec cette machine de mort signifie selon nous de rompre au bon endroit avec la rhétorique vitaliste répugnante qui est son rejeton moderne. La « vie nue », comme dit l’autre, n’est pas le bien suprême. Les sociétés ne se sont jamais organisées symboliquement et matériellement en fonction « du sauvetage de la vie » mais afin de permettre la continuation de la société.

Suite à cette réponse, les auteurs du Groupe de Critique Fétichiste de Karlsruhe nous ont envoyé un long développement sur les manquements de l´OTAN à ses promesses (concernant en particulier son extension aux pays de l´Est). Nous avons admis avoir négligé dans nos réponses le volet géopolitique et ne souhaitons pas entrer dans un nouveau débat. L´échange se termine là-dessus.


[1] Sans compter les pertes de production dues aux goulots d’étranglement des fournisseurs, qui ont justement manqué de produits intermédiaires fournis par la Chine.

[2] L’orientation vers l’exportation est donc le critère déterminant pour la soumission des secteurs économiques au confinement et non, comme le formulent à tort les auteurs, « tout ce qui a une importance économique doit continuer à fonctionner autant que possible, tandis que la vie quotidienne « sans valeur » est de plus en plus rognée ».

[3] Une quarantaine de 4 à 6 semaines serait nécessaire (si l’on se base sur une période d’incubation de 6 jours en moyenne) et en aucun cas une année ou même une « durée de temps indéterminées », comme le formulent les auteurs. [Notre texte en allemand formule : « Ce mode de production est incapable d’assumer une interruption aussi prolongée que nécessaire de l’activité économique, et ceci même quand ladite activité économique est qualifiée de « non essentielle ». Dans un autre mode de production, on pourrait, par exemple, pendant un an, arrêter complètement de construire, de voyager, de produire des lave-linges, des voitures, des gadgets et des matchs de foot : la pénurie serait tout à fait supportable pour les riches et les pauvres sont habitués à s’en passer ! Mais dans le régime capitaliste, même deux jours d’interruption sont une catastrophe. » (SA & FG)]

[4] Le texte allemand formule : « Mais on peut être perplexe sur la gestion de cette pandémie sans en nier la réalité, contrairement à certains antivax. Non pas parce que nous pensons avoir une meilleure réponse et une meilleure explication que ceux qui en ont la charge, mais parce que nous reconnaissons, au contraire, qu’aucune réponse politique ne peut être adéquate à la présente crise. (SA & FG) »

[5] Comme l’ont remarqué certains participants, certains malentendus ont découlé ´une mauvaise traduction du mot « saisissement » (SA & FG).

[6] Commentaire ajouté ici : c’est le problème jamais résolu du « socialisme dans un seul pays ».

[7] Commentaire ajouté ici : il s’agit de dire par là que nous recevons à un moment « dans le réel » exactement ce dont nous ne voulons rien savoir « dans le symbolique ».

[8] Voir l’émission de radio de Deutschlandfunk « La piste du virus, partie 2, l’hypothèse de laboratoire » : l’hypothèse de laboratoire a connu une carrière fulgurante depuis les bas-fonds des réseaux sociaux jusqu’au point de presse de la Maison Blanche : à l’époque, Donald Trump est en fonction. Il dit avoir la preuve que le Sars-Cov-2 a été fabriqué en laboratoire par les Chinois. Mais il ne veut pas les révéler. « Je ne peux pas le dire. Je n’ai pas le droit de le dire ». Contrairement à Trump, la grande majorité des scientifiques ne croit pas beaucoup à l’hypothèse du laboratoire. Pour les experts de l’Organisation mondiale de la santé, elle reste extrêmement improbable après une première mission d’enquête à Wuhan. Plus de détails à ce sujet dans l’émission en question de la Deutschlandfunk.

[9] Pourquoi ceci ne mérite-t-il pas d’être mentionné par Aumercier et Grohmann ?

[10] Cette évolution vers une faible pathogénicité et donc, espérons-le, la fin de cette pandémie, se profile avec le variant omicron. Mais c’est autre chose que l’ignorance bornée d’un danger jusqu’ici bien réel.

[11] Mot-clé : projet chinois de la Route de la Soie.

[12] Dans le « championnat du monde » de l’autocélébration, c’est justement la RFA qui joue un rôle de premier plan, mais sans aucun fondement.

[13] Il y a au moins un point sur lequel la « terreur d’État chinoise » se distingue nettement de l’Occident, à savoir la question de la vaccination. Contrairement aux campagnes de désinformation et de dénonciation menées ici contre les personnes non vaccinées, la vaccination obligatoire contre le Sras-CoV-2 n’existe pas en Chine. Les autorités sanitaires chinoises ont constaté et communiqué dès le début l’insuffisance des vaccins en termes d’immunité stérile, et donc d’utilité pour le confinement ou l’élimination du virus. La vaccination a été laissée à la discrétion de chaque individu, de manière parfaitement adéquate et rationnelle, dans le seul but d’améliorer la protection individuelle.

[14] Serait-ce là le prochain terrain miné susceptible de « choquer » les uns et les autres ? Au vu des agressions actuelles de l’OTAN, une analyse de ces événements serait effectivement d’une grande pertinence.

[15] Voir : https://www.leparisien.fr/international/coronavirus-deux-citoyens-journalistes-disparaissent-a-wuhan-pekin-accuse-de-censure-11-02-2020-8257686.php : « ils sont portés disparus par leurs proches ».

[16] Voir https://www.rfa.org/english/news/china/crackdown-01132021105640.html ; https://www.rfa.org/english/news/china/covid19-detentions-06102021104346.html ; voir aussi : https://www.rfa.org/english/news/china/covid-india-05042021083521.html : « On Dec. 28, 2020, citizen journalist Zhang Zhan was sentenced to four years’ imprisonment by the Pudong District People’s Court, which found her guilty of « picking quarrels and stirring up trouble, » a charge frequently used to target critics of the government. (…) Meanwhile, Chen Mei and Cai Wei, who tried to preserve censored COVID information, are still in detention, CHRD said. (…) China was among the world’s biggest jailers of journalists in 2020, continuing a pattern of total state control over the media begun under Xi, with more than 100 journalists and bloggers currently behind bars, according to the Paris-based press freedom group Reporters Without Borders (RSF).»

[17] Voir : https://chuangcn.org/2020/11/interview-with-asia-art-tours/

[18] Voir Jue Jiang, « A Question of Human Rights or Human Left? – the ‘People’s War against COVID-19’ under the ‘Gridded Management’ System in China », Journal of Contemporary China, 2021.

[19] Voir : https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC7900645/

[20] Voir : https://www.medrxiv.org/content/10.1101/2020.05.28.20116012v1

[21] Voir : https://www.rfa.org/english/news/china/doubts-02172021092531.html

[22] Voir : https://www.lefigaro.fr/flash-eco/malgre-le-covid-la-chine-signe-une-croissance-positive-en-2020-20210118

[23] https://www.wsws.org/en/articles/2021/12/14/hluo-d14.html

Le champignon sur l’humus : Réponse à Alex Janda

Dans son texte publié récemment sur le site The philosophical salon [1], Alex Janda fait valoir une critique de la politique sanitaire sur laquelle nous aimerions réagir. Il est en effet justifié de faire la critique de l’inflation biopolitique et du discours faussement solidariste qui enjoint tout un chacun de se faire vacciner « pour protéger son prochain », quasiment dans une veine missionnaire et indépendamment d’un certain nombre de facteurs qui contredisent ce discours, ne serait-ce que l’absence criante de « solidarité » avec les pays du Sud dans la distribution mondiale des vaccins ou encore l’insuffisance d’une intervention politique toujours plus autoritaire à enrayer à ce jour la pandémie, avec toute la complexité des mutations virales combinée à des politiques sanitaires trop partielles et chaotiques. Mais l’invocation de cette dérive idéologique nécessiterait d’en passer par l’explicitation de la fonction de l’idéologie à l’intérieur de la formation sociale capitaliste et dans les conditions existantes actuellement, ce que ce texte ne fait pas ; cette omission conduit l’analyse à dériver dangereusement dans la proximité de ceux qui tout simplement dénient l’existence de la pandémie (Alex Janda parle par exemple de « soi-disant pandémie », ou bien évoque la pandémie avec des guillemets : il semble donc que, pour l’auteure, la pandémie soit une chose qui n’existe pas). La polarisation outrancière qui se joue actuellement entre le déni de pandémie d’une petite frange de la population, d’une part, et l’imposition à grande échelle d’une politique vaccinale présentée comme la panacée, d’autre part, exige elle-même une explication théorique : ce clivage repose sur le renforcement réciproque du fond idéologique commun aux deux pôles de la subjectivité moderne de crise. Elle rejoint d’ailleurs en cela les débats sur le réchauffement climatique, polarisés pendant des décennies entre le déni du réchauffement d’origine anthropique par certains, et le déploiement massif de fausses solutions labellisées « vertes » pour sauver le système capitaliste par d’autres.

Alex Janda met en avant l’exagérations de certains pronostics pandémique d’une manière qui méconnaît les chiffres actuels disponibles : l´OMS recense à ce jour 5 millions de morts et l’analyse de la surmortalité au niveau mondial permet, de manière plausible, de suggérer un chiffre deux à trois fois supérieur [2]. Nous avons tous encore à l’esprit les images de fosses communes à New York ou de charnier à ciel ouvert en Inde ; nous avons entendu maintes fois raconter le débordement de certains hôpitaux et la détresse des soignants, et ceci dans les pays occidentaux, pour ne pas parler des pays où les infrastructures sont si déficitaires que c’est une véritable hécatombe qui s’est produite : aussi trompeurs et aussi générateurs d’émotions sans fondement réflexif que soient les images et les mots, de deux choses l’une : soit ces images et ces mots ont documenté une réalité effective —disons une partie de cette réalité—, soit nous partons du principe que ces données sont fausses ou exagérées, et nous sommes donc dans une théorie du complot, qui implique journalistes, scientifiques et témoins divers. Ce n’est peut-être pas ce que veut dire Alex Janda, mais le fait qu’elle laisse planer sur ce point un grand nombre d’omissions ne peut qu’ouvrir la porte à cette induction complotiste. Il faut ajouter à cela que la vaccination massive de la population, si elle n’a pas enrayé la pandémie et si elle n’empêche pas le déclin de l’efficacité du vaccin, a bel et bien diminué le nombre d’entrée en soins critiques et le nombres de morts à l’automne 2021 [3], ce qui signale une efficacité relative certes, mais pas nulle — répétons-le, dans les conditions sociales et planétaires données, qui doivent constituer le véritable objet d’examen lorsqu’on entend critiquer les politiques sanitaires. Aligner sans autre forme de commentaire les vieux pronostics démentis d’un Neil Ferguson sur des pandémies qui ne se sont pas déclarées et la réalité actuelle, dans une seule et même récusation, relève du déni de la pandémie. Or ce déni n’est pas nécessaire pour critiquer la politique sanitaire et il fait, au contraire, le jeu de tous les populismes actuels.

La loi allemande de novembre 2020 sur les compensations financières versées aux hôpitaux pour leur manque à gagner en raison des opérations reportées —compensations financières éligibles en fonction du taux d’occupation de lits en soins intensifs pour cause de Covid, et de quelques autres paramètres— est certainement une insanité néolibérale, mais Janda semble oublier que le financement de l’hôpital ne tombe pas du ciel. Les démissions du personnel, mis à rude épreuve, qui sont à l’origine du déficit du taux d’occupation de lits en soins intensifs, rappellent, certes, le manque de reconnaissance dont souffre le personnel soignant, mais rappellent aussi que la pandémie coûte de l’argent à l´État et donc aux hôpitaux publics : cela devrait au moins rassurer sur un point, c’est que les dispositions prises ne le sont pas en vue d’un « profit » immédiat qui serait pris par les organismes publics sur la santé des citoyens, mais que les « économies réalisées sur la santé des citoyens » qui sont dénoncées à juste raison depuis longtemps ont avant tout des causes structurelles. Il n’est donc pas juste de parler, comme le fait Janda, de « nouveaux domaines de profit » en ce qui concerne les politiques sanitaires. Cette évolution générale, bien plus que la supposée malveillance des gardiens du temple néolibéral, doit nous interroger sur la situation générale du capitalisme durant les dernières décennies et sur la solvabilité générale des États, lorsqu’on sait que même les États-Unis sont au bord du défaut de paiement.

Alex Janda présente la « politique de la peur » comme une sorte de scénario morbide entretenu par des gouvernants cherchant à maintenir leur pouvoir au sein d’un système perverti. Elle remarque avec raison : « Il nous faudra plus que du chocolat fairtrade et des masques en plastique pour incarner le changement systémique. » Le renforcement de la « responsabilité individuelle au moyen d’injonctions du Surmoi gouverne-mental » est analysé par elle comme le résultat générateur d’une jouissance impliquée par le « Grand Autre gouvernemental », que représente par exemple la parole de tel virologue reconnu. Il nous semble que cette analyse a sa pertinence au niveau phénoménologique de l’approfondissement toujours plus patent de la contradiction structurelle du capitalisme, entre le nécessaire traitement statistique des événements pris dans de grands ensembles d’une part, et l’atomisation toujours plus fine de l’individu forcé de se plier à la montée des risques planétaires, d’autre part. Cette contradiction structurelle est du ressort même de la raison instrumentale. L’individu et les entités collectives sont ainsi condamnés à se renvoyer la balle d’une responsabilité qu’il leur est pourtant impossible d’endosser séparément, ceci de part et d’autre d’un fossé objectif toujours plus grand. Ce fossé s’agrandit sur la base même de « l’unité négative » (Robert Kurz) de la contradiction à l’œuvre dans le mode de production capitaliste, laquelle ne connaît que des quantités et des items, des masses et des individus, des statistiques et des anomalies — mais surtout jamais l’un sans l’autre. C’est donc la nature même de cet écart qu’il faut analyser dans son caractère moderne en évitant de tomber dans le piège d’occuper l’un des pôles de la contradiction, qui ne fera que renvoyer inlassablement au pôle opposé. La psychanalyse notamment est conceptuellement armée pour analyser ce piège, là où elle sait éviter la psychologie. C’est ainsi que les individus scandalisés du traitement politique de la crise sanitaire pensent pouvoir y échapper en invoquant le primat de la politique et la morale de ses représentants, parés, en miroir, de tous les pouvoirs dont eux-mêmes sont dépossédés. C’est oublier que la sphère politique et ses représentants sont coincés dans la même contradiction que l’individu, lequel, par cette invocation d’une « garantie paternelle » qui fait défaut, refusent de voir la place d’où ils parlent, en tant qu’individu, au cœur même de cette contradiction réelle. Finalement, l’invocation des bonnes vieilles valeurs, comme celle des droits individuels et de notre « liberté radicale » ne veut rien savoir de son origine libérale. Après tout, c’est aussi la « liberté » prônée par des dirigeants tels que Donald Trump ou Jair Bolsonaro depuis le début de la pandémie, et qui n’a fait que rendre la situation plus dramatique encore dans leurs pays respectifs. Pour le dire autrement : la protestation individuelle est une pièce de la machine capitaliste, mais en outre une pièce impuissante, superflue et interchangeable avec toute autre protestation individuelle. C’est pourquoi les formes identitaires qu’elle prend aujourd’hui ne peuvent que s’enfoncer toujours plus dans une position stérile et désespérée dont on voit aussi les manifestations cliniques. On ne saurait, dans la crise de Covid, mobiliser abstraitement la « liberté individuelle » face à ce que certains appellent la « dictature sanitaire » ou encore face à la dictature des chiffres sans se demander ce que les deux ont précisément de commun dans la formation sociale moderne, comme l’envers et l’endroit d’une même pièce. Telle est bien l’impasse dans laquelle la civilisation capitaliste s’enfonce toujours plus profondément. C’est à ce point seulement que la subjectivation à laquelle œuvre l’analyse de l’inconscient peut transcender l’écueil du simple individualisme dans lequel le marché propose de se réfugier. Car subjectiver n’est pas individualiser.

L’analyse de la crise sanitaire, de ses incohérences et de ses contradictions, de la déconfiture politique et du gouffre économique où elle entraîne la planète, ne nous paraissent pas pouvoir être rapportée à la seule explication par l’idéologie. L’idéologie joue surtout ici le rôle « d’accompagnant » au chevet d’une logique hors de contrôle, dont le virus n’est qu’une sorte de loupe de grossissement. Il va de soi que les décideurs politiques sont les idéologues de leur fonction ; comment pourrait-il en être autrement ? Dire ceci ne signifie pas approuver cette politique. Ce qu’il faut expliquer, ce sont les conditions réelles qui constituent l’humus sur lequel poussent de telles idéologies, comme un champignon. Pour analyser cette logique, il faut la replacer dans l’histoire du capitalisme et de sa contrainte objective de valorisation, qui a vu une machine toujours plus acéphale émerger des décombres de l’ancien monde et entrainer, comme une procession magique, toute la planète dans son sillage — à la manière des aveugles de Breughel que Lacan a remis au goût du jour. Toute analyse qui s’en tient à la dénonciation de l’idéologie sans la replacer dans le contexte de la contrainte objective qu’elle est chargée de légitimer, finit par attribuer à tels ou tels acteurs des « intentions » (Janda parle à longueur de texte d´ « intentions », de « manipulation », de « manœuvre » et d´ « instrumentalisation »), et pour finir, la responsabilité générale de la faillite du système. La « politique » se voit alors imputée, pour le dire avec Janda, « d’instrumentaliser secrètement la jouissance de l’ego à la culpabilité et à la faute. C’est précisément cette manœuvre idéologique qui est nécessaire pour instaurer la vaccination obligatoire par des moyens détournés » : à ce point, c’est comme s’il était démontré que la « politique » a des plans secrets, pour lesquels elle manipule toute la société par la « politique de la peur ». Mais précisément, la cause de cette « manœuvre » n’est pas expliquée et cette démonstration est tautologique, car on n’a toujours pas dit quel intérêt trouvent les gouvernements à vacciner toute la population ; on est donc au bord de toutes les théories du complot qui ont nécessairement besoin de supputer des intérêts et des motivations occultes à l’origine du grand fiasco planétaire. Or si ces intérêts existent, ils n’ont pas les pouvoirs qu’on leur prête et ils ne sont rien sans le consentement généralisé — conscient ou non conscient — à entretenir cette machine de production qui est une machine de mort. L’explication par l’idéologie sert ici à la fois d’explication bonne à tout faire et de résultat ad hoc d’une volonté politique présupposée à l’origine du désastre, là où il conviendrait bien davantage de parler de « domination sans sujet » (Robert Kurz) de la contrainte universelle de valorisation, à laquelle tout un chacun est soumis.  

Il est intéressant de se demander dans quelle idéologie cette analyse se prend elle-même les pieds, puisqu’elle suppose des volontés capables d’imposer leur loi (alors que tout leur échappe manifestement, nous en avons la preuve tous les jours sous les yeux) et des motivations occultes, dont cette argumentation s’excepte elle-même. Car quand cesserons-nous enfin de vouloir, nous tous, que cette machine de production poursuive sa course fatale, et quand assumerons-nous les conséquences sociales que signifieraient son interruption ? Cette question autrement plus urgente ne se laisse plus reporter sur les épaules des élites qui en soutiennent le projet, mais, précisément, elle nous revient dessus, collectivement et individuellement. Au cours de l’approfondissement de l’expansion capitaliste, tous les individus et toutes les classes sont devenus de gré ou de force ses « porteurs de fonction » [4], ce qui implique aussi, pour chacun, de mettre en cause sa propre position à l’intérieur du système. Cette question est autrement plus complexe à résoudre que celle de trouver des coupables (« l’individu responsable » versus une perverse « politique de la peur »), puisqu’il ne suffit plus de critiquer telle ou telle politique ni telle ou telle idéologie, ni non plus d’éjecter tel de ses représentants pour en être quitte.

Le gouvernement n’est au sein du capitalisme qu’une sphère fonctionnelle de la logique économique, parfois en retrait, parfois plus interventionniste, dont il s’agit de mettre à jour toutes les articulations catégorielles plutôt que d’y suspendre des attentes infantiles. C’est à ce point que l’affinité avec la cure analytique se laisse le mieux sentir, car jamais en psychanalyse on n’aborde le symptôme à l’aide du « gouverne-mental » comme l’écrit joliment Janda, c’est-à-dire à partir de la mentalisation qu’implique une critique de l’idéologie qui serait découplée de l’examen des conditions objectives de la reproduction d’ensemble du système et de la place qu’on y occupe à son corps défendant — c’est-à-dire son corps jouissant. Toute invocation de la politique, que ce soit par l’exhortation ou l’incrimination, ne fera jamais rien de mieux ici que d’apporter une rationalisation supplémentaire sur le front de l’impératif de valorisation. Celui-ci demande tous les jours son lot de sacrifices et doit être considérée au même niveau conceptuel que la pulsion en psychanalyse, à savoir ce concept-limite que Freud appelle aussi « notre mythologie » et qui cherche à rendre compte des arrangements contingents du corps traversé par le langage. Les Libanais et les Turcs, entre autres, découvrent en ce moment l’effondrement bien concret de toutes ces drôles de garanties factices que nous plaçons tous spontanément dans la réalité monétaire et qui, bizarrement, ne sont jamais remises en cause dans la « critique de l’idéologie ». Cet impératif de valorisation cristallisé dans le discours de ses idéologues est en effet également ce qui nous fait, tous les jours, et de manière très concrète, nous lever pour aller gagner de l’argent tout en craignant le grand vide que représenterait l’interruption de ce processus et que le premier confinement nous a fait courtement entrevoir, lorsque les chaînes de production furent, pour la première fois de l’histoire, interrompues à grande échelle.

La politique sanitaire est critiquée ainsi par Janda et d’autres comme si cette politique constituait par elle-même une idéologie autoconsistante, une folie sans autre fondement que celui de nous gouverner par la dictature, alors que cette politique ne fait que garantir la poursuite du fonctionnement du capitalisme dans les conditions objectives données. Les gouvernements s’efforcent ainsi de maintenir ce mode de production de la pire des manières, certes — mais de la manière pour laquelle ils sont mandatés par le système politique moderne et par nous tous, qui élisons ses représentants et finançons ses institutions par nos impôts. Si nous prétendons sérieusement critiquer le déploiement à grande échelle de cette politique sanitaire et de celles qui ne manqueront pas de suivre (la voie étant ouverte et les risques globaux ne cessant de se multiplier), cessons d’accuser quelques oligarques pervers et mettons plutôt le nez dans notre caca en concevant la possibilité d’une vie sociale débarrassée de la marchandise, c’est-à-dire avec toutes les conséquences qui y seraient impliquées.

Sandrine Aumercier


[1] https://thephilosophicalsalon.com/when-a-virus-mutates-with-ideology-fear-mongering-for-the-wellbeing-of-the-neighbour/

[2] https://www.abc.net.au/news/2021-11-01/five-million-covid19-deaths-but-real-toll-hidden/100568156

[3] https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2021/12/10/covid-19-la-cinquieme-vague-est-elle-vraiment-differente-des-precedentes_6105474_4355770.html ; https://www.focus.de/gesundheit/news/daten-des-rki-intensivstationen-voll-wie-nie-geimpft-ungeimpft-wie-alt-alle-zahlen_id_24502435.html

[4] Karl Marx, Das Kapital, 1. Bd., MEW 23, p. 512: « das Teilindividuum, den bloßen Träger einer gesellschaftlichen Detailfunktion ».

Les raisons de la vaccination : peut-on encore être perplexe ?

Des sites qui étaient jusqu’alors de bonne qualité ont versé peu à peu dans le scepticisme « antivax », voire le relais de thèses franchement conspirationnistes. Ils ne représentent pas une opinion majoritaire, mais ils provoquent assez de grabuge. Malgré 5 millions de morts recensés dans le monde et probablement deux à trois fois plus d’après l’OMS, des manifestants entonnent à Kiev « Dîtes non au génocide » ou « Stop à la fausse pandémie », pendant que des échauffourées anti-Covid et anti-pass ont lieu dans différents pays. Il est saisissant de tristesse de constater que le « monde d’après », c’est cela : une cacophonie de théories, qui ont pour point commun l’urgence à se doter d’une explication du monde — une explication qui soit simple et immédiatement applicable, dans un monde qui perd manifestement toutes les pédales. Mais ne voit-on pas que la radicalisation des idéologies de crise est symétrique de l’enfermement toujours plus têtu du discours politique dans ses insanes priorités économiques ? Il relève donc de la salubrité intellectuelle de refuser d’entrer dans ces polarisations.    

Il est vrai que la situation a de quoi rendre fou. Pendant que l’Institut Robert Koch — qui fait référence en Allemagne — désavoue la politique sanitaire de l’Allemagne, on peut lire des choses diverses sur les causes de la vague actuelle : 1/ La couverture vaccinale serait insuffisante, même dans les pays européens où elle est la meilleure (comme la France, l´Espagne ou le Portugal) et il faudrait dès lors forcer les derniers « récalcitrants » à se faire vacciner, alors même qu’il est difficile de trouver des informations sur la proportion de jeunes enfants ou de personnes guéries du Covid et porteuses d’anticorps dans la partie non vaccinée de la population, ainsi que des informations fiables sur la qualité comparée de la protection vaccinale et infectieuse ; 2/ La vaccination entraînerait un relâchement des autres gestes barrière notamment dans les transports et les lieux festifs [1], il faudrait donc redoubler de mesures anti-Covid précisément auprès de ceux qui se croient les plus immunisés ; 3/ Les vaccins perdraient beaucoup plus rapidement que prévu en efficacité et il faudrait envisager une piqure de rappel tous les six mois, mais comme même ceci n’est pas suffisant, le cumul des vaccins, tests et rappels devrait être exigé, en plus de possibles confinements partiels, couvre-feux, et surtout, gestes barrière [2]

Tout ceci donne l’impression que tous les arguments sont bons pour accuser les comportements de la population : non-vaccinée, elle « menace la santé publique » ; vaccinée, elle « se comporte de manière irresponsable ». Globalement, la gestion politique de la pandémie mise actuellement tout sur la vaccination : il faut vacciner les enfants, vacciner les récalcitrants, « booster » les vaccinés, etc. Et cela jusqu’à l’absurde : qu’on en juge d’après l’Autriche, qui après 5 jours de confinement des non-vaccinés, a reconnu que la mesure n’est pas suffisante et a décidé quand même de confiner toute la population et d’introduire un couvre-feu partiel devant une situation pandémique qui reste très tendue, quoique légèrement améliorée. L’Allemagne et la France, dont les populations ont reçu deux doses de vaccin respectivement à hauteur de 68% et 75 % au 1er décembre 2021, se trouvent dans une situation de grosse tension hospitalière. La situation est même bien plus grave en Allemagne qu’avant le début de la vaccination, car le contexte immunitaire compte aussi : il se peut que les Allemands aient été vaccinés « trop tôt » relativement à leur propre antécédent pandémique et la temporalité de la vaccination en fonction de la saison hivernale entre aussi probablement en ligne de compte. Il est donc évident que la vaccination tous azimuts ne fait pas tout. La dérive autoritaire démontre surtout l’impuissance des gouvernements devant un virus qui s’avère toujours plus malin et plus rapide que prévu pour déjouer les politiques sanitaires.

Voilà que le variant « omicron » menace de remettre tous les compteurs à zéro. Ironie de l’histoire, il est, semble-t-il, ramené en Europe par quelques touristes dûment vaccinés, ressortissants des pays développés – ces pays qui ont raflé tous les vaccins dont manquent cruellement d’autres pays beaucoup plus mal lotis, telle comme l´Afrique du Sud, faiblement vaccinée. Il a été suggéré que le nombre de mutations exceptionnellement élevé de ce variant pourrait s’être produit au cours d’une infection chronique chez une personne dont le système immunitaire était déjà affaibli par une infection non traitée comme le VIH [3]. Cette hypothèse n’est pas confirmée à ce jour. Mais elle rappelle que le cynisme européocentrique — qui parle à longueur de temps aux individus de « solidarité vaccinale » — est uniquement préoccupé de permettre au plus vite à ses propres ressortissants de voyager « normalement », c’est-à-dire la conscience tranquille, grâce à ses deux ou trois doses de vaccin, pendant que d’autres populations ont en réalité un besoin bien plus urgent de vaccins qui sont distribués en Europe à des personnes en bonne santé. Le comble de l’incohérence est atteint quand l’OMS puis l’ONU déconseillent de fermer les frontières au moment même où l’OMS déclare le variant omicron d’abord « préoccupant », puis représentant un « risque élevé ». Fermer les frontières serait selon l’ONU « injuste, punitif et inefficace ». Il ne faudrait donc pas entraver la circulation internationale, pourvu seulement que « chacun » soit vacciné (c’est-à-dire tous ceux qui sont susceptibles de tomber sous le coup d’une obligation vaccinale, si elle est décidée dans les États qui ont les moyens de cette obligation) ? Le fait que l’irruption de ce variant se soit produite au même moment que la crise des migrants en Biélorussie et la noyade de migrants dans le Canal de la Manche met certains aspects de la situation en lumière : les indésirables peuvent bien crever en faisant l’objet des plus sordides renvois de responsabilité entre les États ; pendant ce temps, les ressortissants — vaccinés s’entend — des pays riches devraient pouvoir poursuivre business et tourisme international sans inquiétude.

Les chiffres, dans leur fausse transparence et leur fausse objectivité, ne disent donc pas grand-chose, à part que chacun tire la couverture à soi. Ils disent aussi que tout s’emballe, que personne ne l’avait prévu et que personne ne sait plus quoi faire… mais dans quel but au juste ? Pour sauver des vies ou pour sauver le capitalisme ? On aimerait savoir, par exemple, combien de temps les personnes guéries de la Covid sont protégées d’une rechute en comparaison des personnes vaccinées ; on aimerait savoir la proportion de comorbidités dans les cas graves et on aimerait connaître l’âge moyen actuel des morts de Covid — qui était au-dessus de 80 ans lors des précédentes vagues. Il y a actuellement peu d’informations fiables sur ces points. Selon le très sérieux Institut allemand Robert Koch : « Il est en effet souvent difficile de déterminer, en cas de décès, dans quelle mesure l’infection ou une maladie antérieure a joué un rôle. C’est pourquoi les données concernent aussi bien les personnes décédées directement du Covid-19 que celles qui étaient infectées par le SARS-CoV-2 au moment de leur décès, mais pour lesquelles il n’est pas possible de déterminer la cause de la mort. » [4] Il ne s’agit pas de dire que, si les personnes en réanimation sont malades ou âgées, alors ce n’est pas grave – contrairement à ce qu’affirmait cyniquement le chef de service de l’hôpital Bichat, pour qui « ce qu’on vit après 80 ans, c’est du bonus » [5] — mais il s’agit de remettre les choses en perspective.

En ce qui concerne les risques médicaux liés à la vaccination elle-même, rappelons que la méthode habituelle consistant à comparer une cohorte vaccinée et non vaccinée se trouve par définition rendue impossible par la vaccination massive appliquée actuellement. Voici ce que dit une équipe de chercheurs (par ailleurs favorable à la vaccination contre la Covid-19) : « Il est très peu probable que les systèmes de pharmacovigilance existants permettent d’établir le risque de voir une vaccination SARS-CoV-2 révéler ou accélérer le cours des maladies évoquées ci-dessus [l’article passe en revue un certain nombre de complications]. Non en raison de procédures accélérées et insuffisantes, mais parce que la méthode traditionnelle pour établir la responsabilité du vaccin dans une manifestation pathologique donnée repose sur la comparaison de sa fréquence dans des populations vaccinées et non vaccinées considérées dans leur ensemble. » [6] En ce sens, il n’est pas abusif de parler d’expérimentation à grande échelle, sans qu’il soit besoin d’y supposer des intentions malveillantes.  

Le spectre de l’obligation vaccinale hante les débats, depuis notamment que l’Autriche a rompu le tabou en l’annonçant pour février 2022. Y a-t-il un sens à imposer la vaccination à des gens jeunes et en bonnes santé ? Y a-t-il même un sens à vacciner de gré ou de force une population âgée qui ne le souhaite pas, mais qui ne bouge peut-être pas de chez soi ? Dans quel monde vivons-nous, si désormais il faut protéger les gens contre eux-mêmes et les sanctionner de négliger leur santé ? Il paraît absurde de nier les bénéfices du vaccin en termes de réduction des taux de complications et de létalité. Mais il est non moins vrai que la propagation du virus n’a pas seulement à voir avec la couverture vaccinale, mais aussi, notamment, avec la nature des restrictions collectives. Car le taux de létalité, le taux de complications et le taux de contagiosité (à la fois intrinsèque aux caractéristiques du virus lui-même mais aussi dépendant des contacts sociaux), ainsi que la période d’incubation forment un tout pour apprécier le danger pandémique. Ainsi, par exemple, le virus du SRAS qui a sévi en 2002-2003 était plus létal que le SARS-CoV-2, mais pas plus contagieux.

Limiter les mesures à une « partie » des caractéristiques de la transmission virale semble diminuer le bénéfice qu’il y a, précisément, à prendre des mesures et transforme chaque nouvelle vague en course contre la montre. Le message assommant : « faîtes-vous vacciner, revacciner et encore revacciner, et tout ira bien », n’a à ce jour que médiocrement démontré son efficacité sanitaire si on le replace dans le contexte international, en y incluant les tensions géopolitiques et la pression phénoménale en faveur d’une reprise économique. Le bon sens commanderait au moins de croiser les bénéfices du vaccin — en ciblant les personnes et populations à risques — et les bénéfices d’un confinement appliqué à tous les événements d’envergure, rassemblements de foule et déplacements internationaux sur une durée de temps indéterminée. Mais c’est précisément la décision qui ne sera pas prise, car les États échaudés depuis la mise à l’arrêt massive de l’économie au printemps 2020 ne s’y laisseront pas reprendre une deuxième fois, et ceci, quoi qu’il en coûte. Et pourtant, d’un strict point de vue sanitaire, il est révoltant que des stades ou des aéroports soient remplis (de gens vaccinés) pendant que les non-vaccinés se voient conditionner l’accès au coiffeur ou au café du coin à un certificat vaccinal ou un test payant (en France) ou à un certificat vaccinal seul (en Allemagne). L’ordre des priorités est par là clairement établi. Qui dit enfin que la survie statistique des corps biologiques est plus importante que le lien social sévèrement sous contrôle depuis maintenant près de deux ans ?  

Il va de soi que la faute des non vaccinés n’est pas de négliger leur santé : le seul indicateur critique est l’engorgement des services de santé. Ne revenons pas ici sur le thème souvent évoqué de la réduction néolibérale des moyens hospitaliers, car il reste vrai que la pandémie est une situation qu’on pourrait qualifier d’exceptionnelle et les services de santé ne sont pas supposés être préparés en permanence à une telle éventualité. Mais ne sommes-nous pas en fait entrés dans une nouvelle ère ? Ne faut-il pas envisager qu’il n’y aura pas de retour à l’ « ancienne normalité », mais bien plutôt l’installation d’une nouvelle normalité pandémique, non seulement parce que celle-ci dure, on le sait maintenant, mais aussi parce que nous avons de bonnes raisons de penser que la prochaine frappe à la porte ? Jusqu’à récemment, nous avons tous bien voulu croire que tout allait bientôt finir ; mais il n’est plus très raisonnable de persister dans cette illusion.  

Le débat allemand sur les critères de tri dans des stations de soins intensifs débordées est significatif de ce dans quoi nous nous enfonçons. Même si la plupart des chefs de service s’y opposent, il y a des experts en éthique médicale pour réclamer que le statut vaccinal soit pris en compte dans le choix de soigner une personne plutôt qu’une autre : « Le choix des patients [susceptible de recevoir un traitement en cas de goulot d’étranglement hospitalier] pourrait dépendre, d’après Annette Duffner, de la manière dont on comprend le principe de solidarité. D’autre part, il s’agirait d’évaluer la motivation des personnes qui ne se font pas vacciner. Les alcooliques ne se voient pas refuser une transplantation du foie au prétexte qu’elle est due à leur addiction. Il s’agirait toutefois de se demander si la peur des effets secondaires du vaccin peut être considérée comme une situation analogue ou pas. » [7]

Ce débat nous rappelle que les soignants n’ont pas à faire à des statistiques, mais à des êtres humains concrets, dont la survie n’est pas un dû dans un contexte de pénurie de lits hospitaliers. Un critère de tri n’est pourtant pas moins scandaleux ou plus « éthique » qu’un autre. Le vrai problème est qu’un soignant, qui s’est donné pour vocation de soigner, se retrouve obligé de laisser mourir quelqu’un. Dès que cette situation se profile, chacun y va de son accusation pour ne pas endosser la culpabilité de tuer. Dans le cas que nous venons de citer, il s’agirait fondamentalement de renvoyer la responsabilité du décès à celui ou celle qui ne s’est pas fait vacciner. Ainsi, quelles que soient les règles en vigueur, il y aura toujours des mécontents qui accuseront un autre groupe de faire échouer le protocole sanitaire qui semblait vendu comme adéquat.

Quelle sera la prochaine cause de santé publique pour laquelle on sanctionnera les gens de négliger « la communauté » ? Malgré la dénégation sur la transplantation du foie accordée à l’alcoolique, ne verra-t-on pas bientôt les fumeurs, les alcooliques ou les obèses qui refusent d’entrer en cure se faire refuser des soins parce qu’ils engorgent des services de santé ou parce qu’ils coûtent trop cher à la collectivité au détriment de patients qui ont une bonne hygiène de vie ? Et que vient faire ici la recherche de la motivation profonde du patient d’avoir refusé le vaccin ? Jusqu’où ira l’intrusion permettant de départager les motivations recevables et les motivations non recevables ? Cette question peut sembler rhétorique dans la situation présente, mais il n’est pas anodin qu’elle surgisse dans les débats. Pour comprendre une tendance, il faut se demander où mène une certaine logique portée à la limite, et ceci, sans tomber dans le délire de la déclarer advenue ou consciemment planifiée.

Les gouvernements, dans la panique, ont expérimenté des mesures qu’ils ne laisseront probablement pas tomber dans des situations analogues. Un tel glissement n’a rien d’exceptionnel. Nous venons de voir New Delhi imposer tout à coup à sa population un confinement pour cause de pollution de l’air extrême (et non pour cause de pandémie). Pourtant, la seule mesure véritablement sensée — si la santé des gens importait réellement — ne pourrait être que d’interdire le trafic routier individuel, fermer les usines, etc. Dans l’incapacité de prendre de telles mesures, qui sont antinomiques à la logique de la société productrice de marchandises, les gouvernements seront toujours plus tentés de sanctionner les comportements individuels que d’entraver la production. La logique qui se dégage de cette situation est que, devant l’approfondissement de la « société du risque » (Ulrich Beck) , ce sont en dernier ressort les individus qui se verront sanctionnés de manière toujours plus intime et ces individus réagiront avec toujours plus de défiance envers leur « représentants », avec toujours plus de labilité dans leurs opinions, et avec une tendance toujours plus barbare à comptabiliser leur propre préjudice et accuser un autre groupe de jouir d’un avantage réel ou imaginaire. Ce n’est pas en invoquant le soi-disant bon sens de la vaccination qu’on peut s’opposer aux complotistes, mais dans la critique de l’unité négative du « traitement de la contradiction » (Robert Kurz) dans laquelle s’enracine cette dynamique.

Devant le train agressif de mesures sanitaires et les polarisations qu’il entraîne, il ne s’agit pas de nier la réalité pandémique, mais de rappeler qu’on est en droit d’être perplexes sur sa gestion. Non pas parce que nous pensons avoir une meilleure réponse et une meilleure explication que ceux qui en ont la charge, mais parce que nous reconnaissons, au contraire, qu’aucune réponse politique ne peut être adéquate à la présente crise. Les institutions et leurs représentants, qui ont garanti tant bien que mal le fonctionnement du capitalisme jusqu’à aujourd’hui, ne savent plus convaincre, pendant que le mantra de la relance économique persiste à être tenu pour intangible. Il est de plus en plus répandu d’accuser l’impéritie politique de tous les maux, mais nulle part on ne questionne les catégories fondamentales du système capitaliste, dont le virus, tel un grain dans la machine, met en évidence l’incapacité à protéger les vies. Ce hiatus accroît tous les jours la confusion ; nous n’avons plus aucune intelligibilité des décisions prises et, en plus de toutes les plaies qui nous accablent, nous sommes, collectivement, en train de perdre complètement la boussole. Les moyens démesurés apparemment déployés pour enrayer l’épidémie ne sont que des pansements sur une civilisation moribonde. D’une part, aucune des causes qui ont soit provoqué, soit aggravé cette pandémie n’est stoppée : déforestation, bétonisation, autorisation de pesticides, élevage de masse, etc. Mais la longue liste des autres risques qui plombent l’avenir de cette civilisation n’est, elle aussi, en aucun cas traitée à la hauteur des enjeux et démontre tous les jours que la sécurité et la santé des populations n’est pas du tout la véritable priorité. La priorité de tous ceux qui occupent des fonctions politiques ou économiques, comme de ceux qui les élisent ou en dépendent et de ceux qui attendent d’eux une solution magique et crachent dessus à la première désillusion – c’est-à-dire à peu près tout le monde – est de sauver un système qui coule au risque de sacrifier tous ceux qui coulent avec lui. La croyance fétichiste en la viabilité de ce système est de toute évidence plus tenace que la survie même de ceux qu’il prétend servir.

Sandrine Aumercier & Frank Grohmann, 30 novembre 2021.


[1] https://www.liberation.fr/societe/sante/discotheques-fetes-privees-et-transports-ces-lieux-ou-on-se-contamine-le-plus-20211126_B6OOYURXG5EXLAVLMROSDSCAWI/

[2] En Allemagne, la règle 3G consiste à conditionner l’accès de certains lieux à la détention d’un certificat de guérison, de vaccination ou d’un test récent, soit ce qu’on appelle actuellement en France le « pass sanitaire » ; la règle dite 2G+, en vigueur dans certains Länder, conditionne l’accès de certains lieux à la détention d’un certificat vaccinal et d’un test.

[3] https://www.dw.com/en/covid-what-we-know-about-the-omicron-variant/a-59948143

[4] https://www.n-tv.de/wissen/Wer-sind-die-100-000-Corona-Toten-article22940154.html

[5] http://agisme.fr/spip.php?article120

[6] https://theconversation.com/securite-des-vaccins-anti-sars-cov-2-pourquoi-il-ne-faut-pas-relacher-la-vigilance-172641

[7] https://www.mdr.de/brisant/triage-ungeimpft-deutschland-100.html

Nos chaînes

Comme tu avais raison ! Et comme tu t’es trompé à notre sujet ! [1]

Tu as fait irruption dans notre monde pour nous menacer de maladie et de mort. Tu l’as mis sens dessus dessous, et pourtant tu nous as jeté à la figure que nous ne voyons dans ce monde que ce qui nous ressemble : nous-mêmes ! Toi, notre ancêtre, nous ne t’avons pas reconnu et pensions donc pouvoir te traiter comme un corps étranger, comme tu nous l’as reproché sans ambiguïté. Comme tu avais raison de nous traiter d’aveugles ! Comme tu avais raison de dénoncer notre avidité, qui a autant besoin de cages à lapins en béton pour les travailleurs que de mouroirs pour les vieux, car celui qui ne peut plus courir avec nous pour la valorisation de la valeur, celui-là est comme un grain de sable dans la machine, celui-là n’est pas du tout à sa place, il bloque tout le processus, et il devrait plutôt ne pas du tout être là ! Comme tu avais raison, après tout, de vouloir nous obliger à ne plus fermer les yeux sur nos propres pas, lesquels sont en train de transformer la terre en désert — et ont fait de nous-mêmes, depuis longtemps, les exemplaires d’une forme de vie intenable. Tu nous as traités de porteurs de la reproduction d’un système, et du même coup de complices, dans la mesure où nous trouvons si commode d’être gouvernés — que ce soit dans une forme de coercition impérialiste-légaliste ou libérale-darwiniste !

Ta toute première prophétie devait également se réaliser immédiatement ! Si peu de temps s’est écoulé avant que ton apparition ne fût suivie de l’interruption de notre sociabilité hallucinatoire, et il fallut si peu de temps pour que nous soyons confrontés au revers de la médaille, c’est-à-dire à notre effrayante solitude. Par décret ! Nous ne sommes plus que : chez nous — ailleurs, partout ailleurs, nous n’y sommes déjà plus ! Tu nous as promis que nous ne travaillerions plus pendant un temps indéterminé — mais savais-tu que cela ne serait permis que pour y retourner au contraire le plus vite possible, encore mieux qu’avant, car désormais nous ne ferons rien d’autre que notre job ? Que tu l’aies prévu ou non, notre transformation, qui sera aussi notre tombeau, est en passe de se réaliser complètement.

En même temps, aucun décret au monde n’y changera quoi que ce soit : tu as fait bégayer proprement la langue des puissants et des gouvernants — et tu ne nous en as pas moins rendu muets. Aujourd’hui, un an plus tard, on n’entend plus que les agitations des experts dans les podcasts, le cliquetis des chiffres des statisticiens dans les journaux et les concerts de klaxons des conspirateurs dans les rues. Mais le reste d’entre nous, coincés dans nos sous-sols, sera bientôt silencieux pour toujours.

Tu es venu, disais-tu il y a un an, comme la plus grosse dévastation de la dévastation que représente notre mode de production. Tu es venu pour arrêter le fonctionnement normal, pour dénoncer la folie de la soi-disant normalité, et pour arrêter la machine dont on ne trouve pas le frein d’urgence. Tu es venu, disais-tu, pour exécuter la punition que nous avons nous-mêmes prononcée contre nous-mêmes. Mais : pour enterrer une civilisation, pas nous-mêmes.

Oui, j’ai compris : tu nous as emmenés exactement à ce point-là : vers une rupture béante et indéfinie, dans laquelle soit les gouvernants appliquent désormais leur état d’urgence, soit nous inventons le nôtre. Tu voulais nous voir exactement là où l’injustice du monde ne peut devenir plus évidente. C’est-à-dire là où la catastrophe ne finira que là où finit l’économie !

Nous devions nous rendre compte que nous étions déjà hors du monde, car notre monde ne nous était supportable qu’à condition que nous ne cessions de nous en distraire. Tu voulais nous faire comprendre l’ampleur du maintien de l’ordre, de la surveillance, de la propagande, de la logistique, du homeoffice (et pas seulement du homeschooling) qu’il faudrait pour refouler cette vérité : que tout était devenu si efficace que plus rien n’avait de signification. Et tu voulais savoir une fois pour toutes si l’humanité ne se pose vraiment les questions qu’une fois qu’elle n’a plus la possibilité de se les poser ?!

Ou bien voulais-tu savoir si les humains seraient capables de devenir sensibles à ce qui, pour toi, est le véritable continuum de la vie ? S’ils pourraient entendre ce que tu appelles l’intelligence immanente de la vie ? Se laisser toucher par la seule façon non nihiliste d’agir, qui pour toi signifie : prendre soin ? La menace que tu es nous as amenée portait cet espoir : que nous vivions enfin notre propre vie, que nous puissions enfin nous installer dans notre existence ! Ne pouvons-nous pas développer de nouvelles habitudes, inventer un autre rapport social, ainsi que l’art de se saluer sans référence aux conventions ?

La menace que tu représentes devait nous conduire à former des essaims de bonne vie, elle devait signifier la fin de la négligence et le retour de l’attention, et nous faire découvrir ce que peut être une forme de vie juste.

Ainsi, à ce carrefour auquel tu nous as conduits, nous avions à choisir : L’économie ou la vie ! Et c’est justement à cet endroit que tu t’es trompé sur nous-mêmes !

*

Car pour nous, il n’y a pas de vie sans économie ! Jamais auparavant les chaînes n’ont lié de manière aussi désespérée la vie des êtres humains à l’économie.

Non seulement nous portons ces chaînes — mais personne n’est venu nous les mettre : nous nous les attachons nous-mêmes à chaque pas ! Non seulement nous portons ces chaînes auxquelles nous sommes attachés — personne n’est venu les verrouiller : nous les mettons nous-mêmes, chaque jour à nouveau, elles sont comme les vêtements que nous portons sur notre corps ! Non seulement nous portons ces chaînes dont nous nous revêtons, mais personne ne vient les resserrer : c’est nous-mêmes qui les resserrons de plus en plus, inéluctablement, à chaque respiration ! Non seulement nous portons ces chaînes que nous prenons pour nos vêtements — personne n’a eu à nous les ajuster, elles ont été faites sur mesure dès le départ : car nous portons nos chaînes sous la peau !

Et c’est ainsi —à l’inverse— que seules ces chaînes invisibles, qui s’accrochent à nos actions, nous évitent d’avoir à nous sentir nus.

Invisibles depuis le début, nos chaînes sont aujourd’hui plus incompréhensibles que jamais. Elles restent incompréhensibles, même si on peut très bien les nommer — car leurs noms ne désignent pour nous rien d’autre qu’une énigme dont nous ne voulons pas nous émanciper pour la résoudre. Nos chaînes ne sont pas en fer et ne nous empêchent pas de faire notre travail, au contraire — mais elles se sont depuis longtemps entièrement fondues dans les chaînes d’approvisionnement qui nous tiennent debout et qui tiennent aussi tout le reste ensemble. Les chaînes de contagion qui sont venues nous hanter, depuis que tu es venu, ne sont que l’autre bout, non moins sinistre, des chaînes d’approvisionnement.

Il est plus facile de nous taper la tête contre la solidité des formes prétendument naturelles de notre vie sociale [2] que de résoudre l’énigme de nos chaînes ; il est plus facile de continuer à produire sans cesse et, en même temps, d’accepter chaque jour à nouveau nos chaînes en contre-partie de notre stupide incapacité à résoudre cette énigme : sous forme de marchandises, bien sûr ! En cela, tu t’es grandement trompé sur nous-mêmes : nous continuons simplement à effectuer nos livraisons ! Et une fois de plus, nous détournons notre regard du caractère mystérieux des produits de notre travail, dès qu’ils sont devenus livrables, c’est-à-dire qu’ils ont pris la forme de marchandises. La division des produits de notre travail en chose d’usage et chose de valeur qui accompagne la formation de marchandise, nous ne la remarquons même plus ! Nous ne le savons pas, mais c’est ce que nous faisons !

La solution de l’énigme serait d´aborder le mystère de cette division, qui consiste précisément en ce que, derrière les caractères objectifs des produits de notre travail, nous oublions les caractères sociaux de notre propre travail. Nous ne voyons donc que le rapport social d’objets existant apparemment en dehors de nous, dans lesquels nous ne reconnaissons pas le rapport social de ce travail pris dans sa totalité. Pensais-tu vraiment que nous voudrions savoir cela ? Avais-tu vraiment confiance en notre capacité d´assumer ce tour de magie par lequel chaque produit du travail est transformé en un hiéroglyphe social ? Cela signifierait ne s’en prendre qu’à nous-mêmes !

Tu es venu, disais-tu il y a un an, pour que notre civilisation apprenne à mourir, pas pour nous détruire, nous les humains. Quelle entreprise futile ! Nous, les humains, préférons apprendre à vivre avec toi (et chaque jour un peu plus parfaitement et avec un peu plus de résilience), au lieu de t’accompagner jusqu’au seuil d’une forme sociale que nous abandonnerions pour faire avec toi le pas suivant, vers une nouvelle forme sociale. Faire ce pas avec toi aurait signifié de te rencontrer réellement à ce carrefour où tu nous as conduits. Au lieu de cela, nous fermons maintenant les deux yeux et nous continuons à livrer, comme prévu !

Donc, en ce sens, tu es venu pour rien. Ou en d’autres termes, on n´avait pas besoin de toi. Parce que nous continuons à nous entraîner les uns les autres dans notre chute aveugle (Bruegel) même sans toi. Et avant d’enterrer notre civilisation, nous nous effaçons nous-mêmes.

Un mortel, 20 mars 2021


[1] En réponse au monologue du virus: « What the virus said: “I’ve come to shut down the machine whose emergency brake you couldn’t find” », lundi matin, #234, 21 mars 2020; https://lundi.am/What-the-virus-said (Dernière consultation: 15 mars 2021)

[2] D’après K. Marx, « Le caractère fétiche de la marchandise et son secret », Le capital, Livre 1, 1867.

La Chine, un exemple ?

Dès le mois de mars 2020, les articles de journaux et de revue consacrés au coronavirus ne manquaient plus de flatter la gestion de la crise du coronavirus par l´État chinois pour l’opposer à l’incompétence européenne. Une équipe internationale qui s’était rendue en Chine en février encensait déjà les méthodes et les résultats de la Chine pour endiguer l’épidémie de Covid-19 [1]. Bruce Aylward, le chef de cette équipe — conseiller du directeur général de l’OMS — expliquait dans une interview que la stratégie chinoise avait été, outre le déploiement massifs de tests gratuits et de mises en quarantaine ainsi que l’érection d’hôpitaux en quelques jours, le fait d’isoler drastiquement les personnes infectées, de retracer leurs contacts et de ne confiner ainsi que les personnes potentiellement ou réellement infectées [2]. Lucien Abenhaim, épidémiologiste et ancien directeur de la santé, parlait au début de la crise pandémique en Europe de « l’exemple chinois », dont il vantait l’efficacité en l’opposant aux diverses théories fantaisistes des Européens [3].

Ce qui est notoire mais à peine mentionné, c’est que « l’efficacité » chinoise suppose une vaste infrastructure numérique de surveillance de la population dont le plan préexistait à l’apparition du nouveau coronavirus. La « réponse » chinoise au virus est déjà contenue dans l’esprit des dispositifs existants et des projets en cours. Pour isoler les cas positifs et les malades potentiels (et renvoyer au plus vite les autres au travail), il faut en effet pouvoir non pas seulement les dépister, mais aussi les pister.

Les informations dont nous disposons sur la Chine ne sont pas toujours fiables, voire contradictoires, même dans les journaux réputés sérieux, et il subsiste bon nombre d’imprécisions dans la présentation qui suit. Cela n’empêche pas d’essayer de reconstituer la situation avec précaution. Rappelons d’abord que la Chine a commencé par nier l’apparition du virus, censurer sur internet les mots-clés liés à l’épidémie et accuser de « propagation de fausses rumeurs » plusieurs médecins, dont le jeune Li Wenliang qui avait alerté à ce sujet. Il est lui-même décédé du Covid-19 début février 2020. Les journalistes Chen Qiushi et Fang Bin qui dénonçaient la gestion de crise ont quant à eux disparu [4]. D’après l’organisation Chinese Human Rights Defenders qui répertorie diverses sources chinoises, des centaines de citoyens chinois ont été publiquement accusés de répandre des fausses rumeurs et punis, y compris lorsqu’ils ne faisaient rien d’autre que de s’exprimer en ligne sur les cas de maladie dont ils avaient connaissance. L’organisation rapporte : « Le système de surveillance numérique invasif de la Chine a été déployé par la police pour faire taire les net-citoyens et renforcer les contrôles d’information. Sur les réseaux sociaux, les net-citoyens ont déclaré avoir été visités, détenus ou pénalisés par la police pour avoir ‹ répandu des rumeurs › après avoir publié des commentaires sur l’épidémie, et dans certains cas, pour s’être portés volontaires pour distribuer des masques faciaux et d’autres fournitures. Plusieurs défenseurs des droits de l’homme ont déclaré avoir reçu la visite de la police et avoir été menacés de sanctions pénales s’ils ne cessaient pas de diffuser des informations internationales ou de tweeter des informations sur l’épidémie [5].» Toutefois, indique une autre source, certains citoyens ont rivalisé d’ingéniosité pour contourner en mars la censure d’une interview réalisée avec Ai Fen, la directrice du service des urgences de l’hôpital central de Wuhan : « Pour éviter la censure, les gens ont converti certaines parties de l’interview en morse, l’ont remplie d’émoticon ou l’ont traduite dans des langues fictives comme le sindarin du Seigneur des anneaux ou le klingon de Star Trek [6]. » Que le grand public (et non quelques activistes confidentiels) puisse se saisir de tels moyens d’expression augure selon certains observateurs d’un tournant politique.

Après le déploiement d’une telle censure, le gouvernement chinois, qui avait entretemps officiellement admis l’existence du virus, a pris brusquement fin janvier des mesures massives de confinement qui apparaissaient en contradiction complète avec le discours officiel : « En fermant brusquement des villes entières, le gouvernement n’a pas réussi à fournir en temps voulu une aide adéquate aux personnes ayant des besoins particuliers et à permettre aux habitants de faire des provisions. Les habitants de Wuhan, une ville de 11 millions de résidents réguliers, et de la province du Hubei, qui compte 59 millions d’habitants, n’ont pas reçu d’avertissement préalable adéquat avant de fermer les transports publics et d’imposer un confinement. Des mesures aussi drastiques ont laissé des personnes vulnérables, y compris des personnes handicapées, sans assistance [7]. »

Quant à l´OMS, elle a « ignoré les rapports qui faisaient état d’obstruction à la circulation de l’information et d’intimidation de la police contre le partage d’informations en ligne et a déclaré le 30 janvier qu’elle se félicitait de ‹ l’engagement de la Chine en faveur de la transparence ›. (…) Les médias d´État chinois ont utilisé les déclarations de l’OMS pour défendre la réponse tardive et inadéquate du gouvernement. L’OMS fait l’éloge des dirigeants chinois à la suite d’une visite du directeur général de l´OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, à Pékin, sans exprimer aucune inquiétude quant aux graves violations des droits de l’homme commises par le gouvernement chinois dans sa réaction à l’épidémie, notamment les restrictions à la liberté d’expression, d’information, de presse et de circulation, la suppression des efforts de la société civile et l’incapacité à lutter contre la discrimination [8]. » Lorsque les médias d´État chinois commencent mi-février à renverser la situation à la gloire du Parti Communiste Chinois, non sans brouiller les informations relatives à l’origine du virus (qui ne serait pas forcément un « virus chinois » selon les mots de Donald Trump mais peut-être un « virus américain », voire un « virus japonais ») ils peuvent donc compter sur la crédulité apparente ou plus vraisemblablement l’opportunisme de la communauté internationale. Tout à coup, la Chine commence à se hisser au rang de championne universelle de la crise du coronavirus avant même que l’épidémie ne soit enrayée sur son propre territoire.

Dans un pays où on prévoyait déjà peu avant la crise du coronavirus un ratio d’environ deux caméras pour un citoyen en 2022 [9], l’épidémie offre soudain une justification toute trouvée à l’extension de la surveillance numérique et des caméras dans les espaces publiques. La Chine prévoit de mettre en place un système de crédit social qui classe les citoyens dans une échelle de notation selon leur comportement civique. Les points conditionnent les déplacements, l’accès aux services publiques ou la recherche d’emploi et sanctionnent tout ce qui peut être considéré comme manque de morale et de civilité, comme traverser au feu rouge. La vidéosurveillance avec reconnaissance faciale déployée sur l’ensemble du territoire complète ce projet. Il est fréquent en Occident d’attribuer à ces plans une ontologie culturelle qui prendrait racine dans des pratiques ancestrales et correspondrait à une toute conception de la liberté individuelle que celle véhiculée par la tradition occidentale. Même si l’on ne peut pas négliger les différences historiques, ce culturalisme condescendant constitue un affront à toutes les personnes censurées, sanctionnées ou disparues qui contestent l´État chinois. Il faut bien plutôt reconnaître avec Mareike Ohlberg, assistante de recherche à l’Institut Mercator pour les études chinoises que « l’idée elle-même n’est pas un phénomène chinois (…) Mais si [le système chinois] se met en place comme prévu, ce sera quand même quelque chose de vraiment unique… C’est à la fois unique et inscrit dans une tendance mondiale [10]. » De fait, les plans du gouvernement chinois ne sont pas à confondre avec le système de réputation sociale pratiquée par des entreprises privées, même quand ces deux niveaux collaborent. Il est prévu que les entreprises soient elles-mêmes soumises à la notation sociale.

Pour faire face à l’épidémie, la Chine a mis rapidement en place une application qui dicte aux gens le comportement à avoir en fonction des facteurs de risque dont ils sont porteurs. Les gens s’inscrivent sur leur smartphone par le biais de l’application de paiement Alipay (utilisée par 900 millions de Chinois) qui leur attribue un code couleur — vert, jaune ou rouge — selon leur état de santé. (La société Ant, filiale du groupe Alibaba et créée à partir de Alipay, est aussi celle qui a conçu le système de crédit social individuel.) Le système d’abord expérimenté dans la ville de Hangzhou, serait à présent utilisé dans des centaines de villes et en cours de déploiement à l’échelle nationale. Le New York Times rapporte que « lorsqu’un utilisateur accorde au logiciel l’accès à des données personnelles, un élément du programme intitulé ‹ reportInfoAndLocationToPolice › envoie à un serveur le lieu où se trouve la personne, le nom de la ville et un numéro de code d’identification. Le logiciel n’indique pas clairement aux utilisateurs sa connexion à la police. Mais selon l’agence de presse chinoise Xinhua, gérée par l´État, et un compte officiel de la police sur les réseaux sociaux, les autorités chargées de l’application de la loi ont été un partenaire essentiel dans le développement du système [11]. »

Officiellement, l’application génère son code couleur de manière automatique à partir d’éléments suivants : selon que l’utilisateur a été en contact avec une personne infectée, a visité une région infectée ou bien a déclaré des symptômes de maladie. Mais pour les utilisateurs, l’attribution du code couleur est obscure. De plus, à chaque fois que le code d’une personne est scanné, les serveurs du système sont informés de l’emplacement actuel de la personne. Qu’est-ce qui prouve que ces nouveaux systèmes seront désactivés à la fin de l’épidémie ? Une correspondante en Chine dans une province très peu affectée par le virus écrit pour Reporterre le 24 mars : « Plus la situation semble s’améliorer et plus la ville renforce les contrôles [12]. »

La situation misérables de plusieurs pays Européens face à celle, semble-t-il rayonnante, de la Chine, oblige ainsi à se demander si, en amont, nous envisageons des modes d’intervention similaires au nom de la sécurité et des risques à venir (qui ne feront que s’amplifier). Le mythe d’une Europe capable d’implémenter des techniques de surveillance tout en « respectant la vie privée » grâce au « consentement » et à « l’anonymisation » des données collectées est un faux compromis qui ne tiendra plus du tout dans un tel contexte, et qui fera peu à peu tomber son masque lisse et imparable. Ce respect formel pour lesdites libertés publiques n’a en effet aucune valeur en contexte de pandémie, puisqu’il faut justement forcer les populations à suivre les consignes (donc sans leur consentement) et identifier les cas positifs ou potentiels (le contraire de l’anonymat).

Pendant que les Européens se replient sur des stratégies de crise nationales souvent incohérentes et critiquées — du laisser-faire de Boris Johnson à son revirement mal compris, des atermoiements et contradictions d´Emmanuel Macron aux restrictions liberticides, etc. — c’est bien l’« exemple chinois » qui semble sortir gagnant de cette cacophonie. L´État chinois a offert au reste du monde une démonstration d’efficacité qui semble pouvoir être appliquée à maints autres endroits et situations de crise. A l’heure actuelle, quinze pays dans le monde ont déjà mis en place le traçage numérique des citoyens via des applications sur smartphone pour lutter contre le Covid-19. D’autres s’apprêtent à suivre cet exemple [13]. Un porte-parole du ministère au numérique polonais peut ainsi déclarer : « Les gens en quarantaine ont le choix : soit ils reçoivent des visites inattendues de la police, soit ils téléchargent cette application. » Bien sûr, il ne s’agit pas de dire que la Chine a tout orchestré. Mais en tant que grande victorieuse de la crise du coronavirus dans l’image publique mondiale, il semble que son exemple et celui de la Corée du Sud s’imposent comme une évidence. Ce serait cependant une erreur de penser que le modèle chinois serait susceptible d’être repris à l’identique. Les traditions politiques différentes et la nécessité de se démarquer sur la scène géopolitique mondiale impliquent évidemment des rhétoriques et des stratégies non identiques.   

C’est par une mécanique qui dépasse les intentions particulières des acteurs politiques que les États sont forcés d’emprunter la voie de la surveillance généralisée (et ceci de manière toujours plus frappante). La gestion biopolitique du monde est la destination logique de la modernité : habillée de la rhétorique mielleuse du respect des libertés ou de celle, autoritaire, du respect de l’ordre public, elle se présente assurément sous plusieurs modes discursifs. Mais quelle que soit la rhétorique adoptée, face à la montée de ce que Ulrich Beck appelait la société du risque, les États sont tenus de prétendre qu’ils assurent la sécurité et les conditions minimales de la reproduction de l’existence. Mais compte tenu de l’amplification des crises globales, la seule manière d’assurer cette prétendue sécurité ne peut être que la gestion de plus en plus serrée du « parc humain ». Contrairement toutefois aux interprétations paranoïaques qui fleurissent ici et là, il y a une contrainte systémique à déchiffrer derrière l’empressement occidental à encenser l’exemple chinois. Moins les crises seront maîtrisables — à l’image de la propagation rapide et imprévisible du Covid-19 — plus les États tenteront de survivre à leur déconfiture en pactisant avec le solutionnisme des entreprises hi-tech pour contenir des populations toujours plus exposées, inquiètes et instables. A chaque invective contre ces « connards qui nous gouvernent [14] » incapables de résoudre les crises qui se profilent et se multiplient, se manifeste un peu plus l’infantilisme des attentes exorbitantes à leur endroit et le glissement imperceptible de l’autorité étatique vers la gouvernance algorithmique assistée par des plateformes dont plus rien n’arrête l’ascension. A force d’être traités de « connards » en toute situation, on peut imaginer que la classe politique préfèrera de plus en plus s’en remettre au traçage glacé des moindres comportements de la population, plutôt qu’à la responsabilité de gérer des crises insolubles à l’intérieur du cadre politique que s’est donnée la modernité.  

Les effets du contrôle social sont d’ailleurs tellement irréfutables que de nombreux écologistes ne manquent pas de s’en saisir d’ores et déjà pour faire avancer leur propre cause, celle par exemple du changement climatique. Ne sommes-nous pas en train d’expérimenter in vivo les bienfaits d’une décroissance (en l’occurrence d’une récession) certes involontaire mais indispensable ? Les effets bénéfiques sur la pollution et les émissions de CO2 ne se sont-ils pas immédiatement fait sentir ? Alors désormais, disent déjà certains, nous connaissons la voie à suivre. Nous serions en train de vivre une répétition générale et il n’y aurait plus qu’à mettre en place des mesures radicales expérimentées dans la crise du Covid-19 [15]. De l’imprécation contre l’état d’exception [16] à l’amour du contrôle, il y a ainsi une seule et même fascination pour les formes apparemment indépassables de la dépossession politique. On cherche dans les représentants de l´État aussi bien la faute et l’incompétence personnifiée que la solution à tout, au lieu d’analyser la mécanique implacable à laquelle nous avons collectivement consenti pour en arriver là. Tremblons que l´État chinois ne vienne nous tendre une main généreuse et un exemple à suivre dans la résolution des crises universelles et que nous nous jetions sur cette aubaine parce que nous sommes devenus incapables de prendre en charge la reproduction de nos existences. Dès le mois de mars, des équipes médicales chinoises apportaient du renfort en Italie, en Iran, en Irak [17], en Serbie [18] sans compter l’envoi de matériel dans de nombreux pays (dont un million de masques de protection à la France), et Xin Jinping promettait largement, de Vladimir Poutine à Angela Merkel, le soutien et l’expertise de son pays. Ces gestes de solidarité emphatiques — sur fond de chauvinisme exacerbé des États — annoncent l’acceptation passive d’un mode de gouvernance totalitaire qui se donne pour le seul à pouvoir sortir le monde du pétrin.

Sandrine Aumercier, 28 avril 2020


[1] Hilary Brueck, « The rest of the world is ’simply not ready‘ for the coronavirus, according to a WHO envoy who just returned from China », Business insider, 26 février 2020. En ligne: https://www.businessinsider.de/international/what-works-to-fight-covid-19-lessons-from-china-who-2020-2/?r=US&IR=T

[2] Julia Belluz, « China´s cases of Covid-19 are finally declining. A WHO expert explains why », vox, 3 mars 2020. En ligne : https://www.vox.com/2020/3/2/21161067/coronavirus-covid19-china

[3] Cf. notamment : Lucien Abenhaim, « Il est maintenant permis d´espérer la sortie de la crise du coronavirus », Le Monde, 20 mars 2020.

[4] Vivian Wang, « They documented the Coronavirus Crisis in Wuhan. They Vanished », New York Times, 14 février 2020.

[5] https://www.nchrd.org/2020/01/china-protect-human-rights-while-combatting-coronavirus-outbreak/

[6] Ryan Broderick, «Chinese WeChat Users Are Sharing A Censored Post About COVID-19 By Filling It With Emojis And Writing It In Other Languages », buzzfeednews, 11 mars 2020. En ligne : https://www.buzzfeednews.com/article/ryanhatesthis/coronavirus-covid-chinese-wechat-censored-post-emojis

[7] https://www.nchrd.org/2020/01/china-protect-human-rights-while-combatting-coronavirus-outbreak/

[8] https://www.nchrd.org/2020/01/china-protect-human-rights-while-combatting-coronavirus-outbreak/

[9] Mathieu Rabechaut, « Watch this: China surveillance tech seeks to go global », Techxplore, 24 novembre 2019. En ligne : https://techxplore.com/news/2019-11-china-surveillance-tech-global.html

[10] Nicole Kobie, « The complicated truth about China´s social credit system », Wired, 7 juin 2019.

[11] Paul Mozur, Raymond Zhong, Aaron Krolik, « In Coronavirus Fight, China Gives Citizens a Color Code, With Red Flags », New York Times, 1 mars 2020.

[12] Nathalie Paco, « En Chine, le virus maîtrisé au prix d´un contrôle total de la population », Reporterre, 24 mars 2020. En ligne : https://reporterre.net/En-Chine-le-virus-maitrise-au-prix-d-un-controle-total-de-la-population

[13] Isobel Asher Hamilton, « 11 countries are now using people´s phone to track the coronavirus pandemic, and it heralds a massive increase of surveillance », business insider, 24 mars 2020. En ligne : https://www.businessinsider.com/countries-tracking-citizens-phones-coronavirus-2020-3?r=DE&IR=T  Cf. également l´index évolutif du Virtual Private Network : https://www.top10vpn.com/news/surveillance/covid-19-digital-rights-tracker/

[14] Frédéric Lordon, « Les connards qui nous gouvernent », les blogs du « diplo », 19 mars 2020. En ligne : https://blog.mondediplo.net/les-connards-qui-nous-gouvernent

[15] Cf. entre autres Vincent Lucchese, « 5 pistes pour mobiliser sur le climat autant que sur le coronavirus », Usbek & Rica, 14 mars 2020 ; François Gemenne, Anneliese Depoux, « De la crise du coronavirus, on peut tirer des leçons pour lutter contre le changement climatique », Le Monde, 18 mars 2020 ; Nicolas Celnik, « Covid-19 : c´est le moment ou jamais pour agir sur le front climatique », Interview avec Jean-Baptiste Fressoz, Libération, 23 mars 2020.

[16] Giorgio Agamben, « Coronavirus et état d´exception », acta.zone, 26 février 2020. En ligne :  https://acta.zone/giorgio-agamben-coronavirus-etat-dexception/ Ce texte a suscité un grand nombre de réponses et de débats qu´on peut lire en ligne.

[17] https://www.lexpress.fr/actualite/monde/coronavirus-la-chine-a-envoye-des-medecins-dans-trois-pays_2121493.html

[18] http://french.china.org.cn/foreign/txt/2020-03/22/content_75845533.htm