Les psychanalystes et la guerre

Le psychanalyste et philosophe Sergio Benvenuto a publié récemment sur le site European Journal of Psychoanalysis un texte très étrange sur ses rapports avec ses collègues psychanalystes russes [1]. Benvenuto a des relations de travail avec des psychanalystes russes depuis de nombreuses années. Ayant prévu une supervision en ligne avec l’un des groupes habituels, Benvenuto décide de leur demander ce qu’ils pensent de la guerre actuelle en Ukraine et il consigne dans ce texte les réponses anonymisées des participants. Benvenuto justifie cette discussion ainsi : « La psychanalyse ne se déroule pas sur la lune, mais sur la terre. Le psychanalyste est aussi un citoyen, et vit dans la même société que ses analysants. De plus, je suis convaincu — dans le sillage de Lacan — que la psychanalyse n’est pas une technique neutre de traitement, mais qu’elle est fondée sur une approche éthique de la subjectivité. La psychanalyse est avant tout une cure éthique, et en ce sens elle a une dimension politique. Je pense que certaines options politiques sont donc incompatibles avec la psychanalyse — le fascisme et le racisme, par exemple. »

D’après Benvenuto, très peu de ses collègues russes sont contre Poutine ; certains opposants toutefois auraient forgé le néologisme de Poutler (Poutine-Hitler) pour désigner le chef du Kremlin. (Il est dommage que nous ne sachions pas si ces personnes critiques vivent en Russie ou à l’étranger.) Par contre, le compte-rendu de cette discussion menée avec un groupe pro-Poutine de collègues russes (là aussi, nous ne savons pas où ils vivent) les montre affirmant leur soutien à Poutine au nom de différentes justifications : beaucoup de pays occidentaux utiliseraient cette guerre pour faire la guerre à la Russie ; les Ukrainiens l’auraient bien cherché ; l’Occident serait coupable de guerres largement aussi injustes ; les Occidentaux se sont toujours mêlés de problèmes qui ne les regardaient pas dans cette région ; dépeindre Poutine en monstre serait un pur fantasme occidental ; les Ukrainiens commettraient aussi des crimes de guerre ; les Ukrainiens aurait toujours été des ennemis de la Russie et certains se seraient alliés aux Nazis pendant la Deuxième guerre mondiale ; on veut imposer aux Russes une conception purement occidentale de la démocratie, les Russes ayant de la démocratie une autre conception (« Nous avons voté pour Poutine librement, personne ne nous a forcé à voter pour lui ») ; l´Ukraine aurait mené une politique d’assimilation culturelle contre les minorités russes, notamment en rendant obligatoire la langue ukrainienne. Un participant russe s’étonne : « Je suis déçu, car je pensais que vous compreniez partiellement le monde russe. Il me semble que vous n’avez pas compris quelque chose d’essentiel à notre sujet. J’ai voté pour Poutine, je respecte les décisions de Poutine, j’admire Poutine. Je suis russe et j’approuve ce qu’il fait. Ce que vous n’avez pas compris, c’est que Poutine est la Russie ! »

La déception est réciproque et se termine selon le compte-rendu par une décision d’interrompre les relations de travail : « Chers amis, j’ai demandé l’avis de chacun d’entre vous car je me rends compte que nous sommes en guerre. Et la guerre n’est pas un conflit inconscient, mais bien réel. Je ne considère pas cela comme une guerre entre les Européens de l’Ouest contre les Russes, pas du tout ! Je vois cela comme une guerre entre ceux qui croient en la démocratie libérale — qui est la condition préalable de la psychanalyse, à mon avis — et ceux qui n’y croient pas. Je crois avoir compris que vous n’y croyez pas. À ce stade, il nous manque les bases éthiques fondamentales, du moins pour l’instant, pour pouvoir travailler ensemble. Je pense que comme il y a une éthique de la psychanalyse, il y a aussi une politique de la psychanalyse. Si vous le souhaitez, nous pourrons recommencer à travailler ensemble après la guerre, qui, je l’espère, sera brève. Mais je veux aussi dire que c’est une cause de grande douleur pour moi, à la fois parce que je vous respecte et que je vous aime bien, mais aussi parce que, contrairement à une croyance répandue, vous, les Russes, êtes dans une position beaucoup plus dangereuse que les Ukrainiens eux-mêmes ! Bien sûr, aujourd’hui, ce sont les Ukrainiens qui souffrent, mais je crains qu’au bout du compte, ce soit vous, les Russes, qui en payiez le prix fort, peut-être trop fort. Je ne sais pas si vous le percevez de la même manière, mais je vous vois en grand danger à cause de la politique de Poutine. Je n’aimerais pas vous voir un jour dans la position des Allemands juste après 1945. »

Commentant cet événement, Benvenuto ajoute pour conclure son texte : « Nous sommes sur deux côtés opposés de la barricade, non pas parce qu’ils sont russes et que je suis italien, mais la barricade est entre ceux qui soutiennent la politique de Poutine et ceux qui la combattent. Je me demande : n’ai-je pas voulu leur imposer d’une certaine manière une éthique démocratique et libérale, la nôtre, sans respecter la leur ? Il y a toujours un risque ethnocentrique. J’imagine ce que tous les membres de ce groupe ont dû penser de moi que je suis un occidental arrogant. Que j’ai ma propre idée du politiquement correct et que, si la leur est différente, je les méprise et les quitte. Étais-je censé faire comme si de rien n’était, et faire de la supervision clinique comme d’habitude ? Cela aurait été une façon de nier le réel, alors que la psychanalyse est née pour nous faire prendre conscience du réel. […] En rompant avec des amis avec lesquels j’avais collaboré avec bonheur pendant de nombreuses années, je voulais contribuer à ma petite échelle à la résistance ukrainienne contre l’envahisseur. J’ai essayé de leur montrer que l’on ne peut pas soutenir impunément certains dictateurs. Si vous faites certains choix, vous devez en payer le prix. Même si dans ce cas, le prix était minime : manquer des supervisions cliniques. Il faut comprendre que nos choix ont un coût, même minime comme dans notre cas : c’est ce que signifie donner la mesure de la réalité. La réalité est un prix à payer. Bien sûr, chaque culture a ses propres principes, mais la psychanalyse est aussi basée sur une éthique donnée. Peu importe que cette éthique soit née en Occident : ceux qui veulent pratiquer l’analyse doivent pratiquer cette éthique. Et cette éthique consiste à ne pas agir en suivant nos pulsions de violence et d’oppression, qui existent en chacun de nous. Nous devons les reconnaître inconsciemment, ne pas les commettre dans la réalité. Je ne sais pas si ces principes sont occidentaux ou universels, mais ce sont les principes de base de la psychanalyse. Sinon, vous pouvez aussi bien faire un autre travail. »

1. Pour ma part, j’ai qualifié ce texte de « surréaliste » et je l’ai lu comme un récit de rêve, comme quelque chose qui certes, nous parle du réel, mais qui précisément ne doit pas être lu avec les coordonnées de la réalité quotidienne. Je me suis représenté, à partir du peu d’éléments livrés par ce texte, un groupe de collègues qui travaillent ensemble depuis des années, mais qui ne savent (semble-t-il) jusqu’à présent rien de leurs positionnements politiques réciproques. « La psychanalyse ne se déroule pas sur la lune », précise Benvenuto, mais elle semble toutefois s’être déroulée pendant des années sur la lune jusqu’au 24 février 2022, sans quoi on n’aurait pas à faire à deux camps qui « tombent des nues » en découvrant leurs positions respectives. Ces personnes semblent finalement à peine se connaître les unes les autres.

Ce manque n’est pas qu’une lacune intellectuelle, un oubli de la politique qui serait propre aux temps de paix. Cette discussion en ligne débouchant sur une rupture violente par écran interposé a ce quelque chose d’irréel qu’ont toutes les réunions à distance (généralisées par la pandémie), et je me suis demandé si ce type d’échange international, fondé sur des rencontres physiques rares et des échanges numériques, n’était pas propice au développement d’une « psychanalyse sur la lune ». Comment imaginer un seul instant que de tels échanges — qui excluent toute fréquentation quotidienne et toute intimité de la rencontre physique (c’est-à-dire aussi tous les embarras corporels, de l’autre qu’on « ne peut pas sentir » à l’autre qu’on désire), puissent soutenir autre chose que l’idéologie de la connexion universelle et de la communication instantanée, son inclusivité abstraite, son exotisme superficiel de l’autre culture ? Les objections adressées par certains à une psychanalyse effectuée par téléphone peuvent s’appliquer absolument aux échanges de travail qui sont une extension de l’analyse individuelle (sans lui être identique).

Lacan aimait dire qu’il faisait son séminaire en position analysante : on ne peut pas être en position analysante sans le partage d’un espace physique, avec tout l’embarras qu’il implique : le temps pour s’y rendre, le déplacement du corps dans l’espace, le partage d’une intimité spatiale, l’odeur de l’autre ou de son lieu (un analysant critiquait récemment l’odeur de mon couloir), la mimique de l’autre, la qualité changeante de la voix, etc. La parole, c’est du corps, et un échange de parole est un échange des corps — c’est pourquoi elle peut être si incestueuse, si scandaleuse, comme la psychanalyse le met en évidence. Une parole téléphonique, n’est plus une parole mais un précipité de voix coupé du corps.

Le transfert signifie l’effort de déplacer son corps dans un autre espace (certains analysants ne quittent leur lit ou leur table de travail quasiment que pour leur séance ; d’autres doivent à chaque fois « courir » pour arriver à l’heure au milieu de mille obligations : tout ceci fait partie d’une séance d’analyse). Le transfert signifie de parler avec l’organe de sa voix et d’entendre avec l’organe de l’oreille dans un espace physique commun qui médiatise l’objet du transfert. La médiatisation technique coupe cet espace transitionnel (pour parler comme Donald Winnicott) du corps des protagonistes : voix retransmise, image retransmise, geste plat, corps sans odeur, fausse instantanéité spatio-temporelle. L’odeur de cigarette ou le souffle d’autrui, le croisement des jambes ou l’objet incongru tombé à côté du divan, la température du lieu ou encore les traits tirés, sont autant de signifiants infra-linguistiques qui font l’épaisseur de cette rencontre dans un espace partagé. La parole n’est en aucun cas faite de la seule énonciation de mots jetés dans un canal de communication chargé de les transmettre sans faire de « bruit ». Sur un écran ou au téléphone, toute perturbation est du « bruit ». Dans un espace transitionnel, une perturbation est une occasion, une relance, une interprétation, une épaisseur. Ceci ne vaut pas que pour une séance de psychanalyse, mais pour toute situation de transfert (relation de soin, relation éducative, etc.) Si nous devons à Freud une volumineuse correspondance et une mise en forme théorique précieuse sous forme d’écrits, ces formes ne sont jamais venues concurrencer les analyses sur le divan, les supervisions, les promenades intellectuelles, les conférences, les réunions du mercredi, etc. Elles constituaient plutôt une alternance entre la solitude de l’écriture et les rencontres. A partir du moment où l’internet est dans chaque poche et le média technique omniprésent (sous forme notamment de la banalisation de rencontres « hybrides » et de la prolifération de réactions instantanés sur les médias sociaux), la parole et l’écrit se fondent dans un immense « bruit » qui ne cesse de parasiter les corps isolés mais jamais seuls et les esprits faussement réunis par objet interposée (le dualisme n’y étant pas dépassé mais renforcé). Il n’est pas vrai de dire que l’écriture et l’imprimerie sont la première « étape » de cette dépossession ; elles sont d’une autre nature. Les maillages techniques de communication modernes viennent parasiter conjointement la parole et l’écrit en attaquant à la fois la communauté spatiale des corps — redoublée dans l’écho fantastique de sa propre image projetée sur un écran — et le repli solitaire du même corps de moins en moins capable de se suffire de soi le temps d’une activité. Conformément aux principes de la thermodynamique, ce qui est gagné sur un plan (on peut communiquer presque instantanément avec le monde entier, ce qui apparaît un argument imbattable appartenant pourtant entièrement à la logique instrumentale de la rationalité moderne : « c’est pratique ») est donc nécessairement sacrifié sur un autre plan.

2. Les réflexions précédentes résonnent avec l’anthropologie de la guerre : quelle différence y-a-t-il entre une guerre menée devant sa porte, par exemple contre la tribu voisine, et une guerre menée par écrans, par techniques interposés, par décision à distance imposée à des armées complètement déconnectées de la responsabilité de leurs actes aussi bien que des décisions obscures de l’état-major (comme c’est le cas semble-t-il de l’armée russe en Ukraine), voire bientôt d’intelligences artificielles prenant des décisions autonomes ?

Ce n’est certainement pas la qualité de la violence agie qui fera ici la différence avec une guerre tribale : de ce point de vue, on aurait peut-être raison de dire que l’homme a toujours été violent et les pires atrocités sont attestées depuis des millénaires. C’est le régime de violence qui est de nature fondamentalement différente. Massacrer son propre voisin parce qu’on ne peut pas le sentir ou massacrer la nation voisine au nom d’une idée de la nation alimentée par un « impérialisme collectif en idée » (Robert Kurz) propre à la structure de l´État-nation moderne n’est pas du tout identique, même si d’un point de vue empirique les deux choses peuvent se rejoindre dans la concrétude des atrocités commises, comme ce fut le cas des Hutus massacrant à la machette leurs frères Tutsis avec une effroyable violence. Mais entre un massacre intertribal — comme on aime à le présenter en Occident de manière raciste — et un massacre effectué au nom de l’ethnie dominante dans un discours ethnique-nationaliste martelé quotidiennement sur une radio comme la radio rwandaise des Mille collines pendant le génocide, il y a littéralement un monde : la voix de la radio n’est pas pour rien dans un certain basculement, non de la qualité de violence, mais du régime de violence. Dans le cas d’une guerre intertribale traditionnelle, l’agresseur sait qu’il a transgressé un tabou, dans le second cas, il ne considère pas forcément avoir transgressé un tabou : ce qui explique comment des auteurs de génocide persistent, comme des automates, à ne voir aucun problème dans leurs actes ou à en attribuer la responsabilité à l’obéissance d’ordres donnés par des supérieurs, et ce qui explique aussi le refoulement collectif observable dans les guerres modernes une fois qu’elles se terminent. L’anthropologie met en évidence que les crimes de guerre sont considérés par certaines sociétés vernaculaires comme la transgression d’un tabou qui va faire l’objet d’un traitement symbolique collectif et non d’un déni (Freud lui-même commente ce fait dans Totem et tabou) : ce qui implique que la violence peut être atroce, mais elle ne peut pas être de l’ordre d’une escalade sans fin. Elle s’achève avec la suppression de l’ennemi personnel et le rituel de purification. La guerre n’est donc pas par nature « totale » et il y faut, pour qu’elle acquiert cette nature, la conjonction d’un support étatique, d’une idéologie centralisée, autonomisée, et de moyens techniques modernes supportant cette autonomisation en l’amplifiant à des degrés jamais atteints auparavant (de plus amples recherches sur ce sujet sont ici nécessaires et font partie de mon chantier). Il ne fait donc aucun sens de renvoyer sans autre forme de procès la violence à une nature humaine invariante dans le temps et dans l’espace : les formes qu’elle y prend peuvent en effet aller de la mise en scène par l’échange de dons agonistiques (relativement inoffensifs en termes militaires, la guerre ne représentant ici qu’une possibilité rare, d’après Marcel Mauss) à la guerre totale, en passant par toutes les autres formes qu’a pris la guerre dans l’Histoire. Mais il est tout aussi absurde de croire à une possibilité de « paix perpétuelle » sur le modèle kantien.

Revenons aux collègues russes. Ce texte met en évidence une identification profonde et assumée de ces psychanalystes avec Poutine et la nation russe ; cette identification choque le psychanalyste occidental, qui s’empresse pour sa part de dire qu’ils sont à présent dans des camps irréconciliables « non pas parce qu’ils sont russes et que je suis italien, mais la barricade est entre ceux qui soutiennent la politique de Poutine et ceux qui la combattent ». Or cette phrase n’est pas entièrement exacte : les psychanalystes russes, dans cet échange, ont clairement affirmé qu’ils se sentent russes et défendent Poutine parce que « Poutine est la Russie ». Il serait beaucoup moins évident d’attribuer la position de Benvenuto à sa nationalité italienne (ou son appartenance européenne) car il est très probable que, dans un régime de pluralisme démocratique, il ne se sente pas forcé de soutenir la politique de son gouvernement ni même la politique européenne. Comme chaque citoyen européen, il est probable que Benvenuto défend certaines idées (et leurs représentants) et critique d’autres idées (et leurs représentants). Dans les camps en présence, nous aurions donc, selon ce qui se dessine dans cet échange : des Russes qui ne font qu’un idéologiquement avec le représentant de la nation d’une part, et d’autre part, un Européen identifié non à sa nation ou son représentant mais avec « ceux qui croient à la démocratie libérale », dit-il.

Nous avons donc bien deux identifications qui, en effet, ne sont pas symétriques et donnent à cette discussion l’allure d’un dialogue de sourd ponctué de cette phrase énorme, qui ne peut que faire bondir n’importe quel ressortissant d’un pays régi par les principes de la « démocratie libérale » (et moi-même aussi) : Nous sommes russes et Poutine est la Russie. Cela me fait penser à la parole d’une femme russe dans le documentaire de Stéphane Bentura diffusé sur Arte Russie, le poison autoritaire : « Poutine est l’âme de notre pays. » Qu’en dit le psychanalyste ?

Ces phrases qui rappellent les pires heures du nationalisme européen, du fascisme et du culte de la personnalité — Benvenuto ne manquera pas d’opérer des rapprochements avec le nazisme — sont donc opposées à un régime politique qui lui serait éthiquement supérieur, qui serait la démocratie libérale. Toute la justification de Benvenuto tourne autour de cette conception de « l’éthique ». Comme nous l’apprend l’expérience dans les institutions de psychanalyse, ce point est au cœur de toute « politique de la psychanalyse » : il s’agit de défendre les conditions politiques minimales d’exercice de la psychanalyse, laquelle, dit-on, ne peut exister sous une dictature. C’est cela qui a conduit par exemple Jacques-Alain Miller à défendre publiquement la candidature d’Emmanuel Macron aux élections présidentielles de 2017. Certains psychanalystes (en général lacaniens et minoritaires dans le monde) se considèrent comme beaucoup plus radicaux parce que, outre la démocratie libérale, ils défendent un respect de non-ingérence de l´État dans les affaires de la psychanalyse, c’est-à-dire une sorte de poche de neutralité à l’intérieur du régime pluraliste. Pourtant, faire de cette condition négative (car personne ne peut s’exprimer dans une dictature) une précondition positive serait reconnaître que la psychanalyse a une accointance fondamentale avec le cadre politique qui garantit son confort institutionnel, mais qui en même temps contribue peu à peu à l’assimiler ou la supprimer par d’autres moyens que la dictature, par exemple par le poison lent de l’évidence-based-medicine. Ce serait un cuisant aveu d’échec pour sa prétention à sonder des phénomènes dont le monde extérieur ne veut rien savoir.

Il faut s’étonner que ce que Benvenuto appelle « the precondition of psychoanalysis », à savoir la démocratie libérale n’ait pas été requise avant le déclenchement de la guerre en Ukraine, au point que Benvenuto ait semblé ignorer les opinions politiques de ses collègues jusque-là. Poutine n’était pas plus « libéral » auparavant, même s’il est vrai qu’il est en train de parfaire sa dictature politique, notamment en interdisant toute source d’information contradictoire (au point que prononcer le mot « guerre » au sujet de ce qui se passe en Ukraine puisse être désormais puni de prison). Poutine avait déjà annexé la Crimée en 2014 et Benvenuto ne nous dit pas si cela a occasionné une brouille avec ses collègues russes à l’époque. Mais il semble qu’on puisse exercer la psychanalyse pendant très longtemps dans un complet cloisonnement avec non seulement la réalité politique alentour mais aussi les opinions des protagonistes et leurs identifications profondes. C’est l’un des aspects ahurissants de ce dialogue. On peut convenir qu’une nouvelle conjoncture politique (comme la guerre) crée nécessairement de nouvelles lignes de fracture en forçant chacun à sortir de son retranchement habituel, mais la psychanalyse se targue précisément d’analyser les identifications subjectives et cela ne saurait pas être valable qu’en temps de guerre. 

Que faut-il entendre par précondition de la psychanalyse (ou condition préalable) ? La psychanalyse a été inventée à Vienne dans une atmosphère marquée à la fois d’aristocratisme et de bourgeoisie libérale, et elle est née au sein d’un Empire qui avait les caractéristiques de l’impérialisme condamné à présent de manière virulente. Lorsque des psychanalystes avancent cette « précondition » aujourd’hui, ils ont probablement à l’esprit le versant « libéral » du creuset d’idées viennois dans lequel Freud a inventé la psychanalyse. Mais on ne peut pas dire que le régime formel de la démocratie libérale soit pour autant une précondition historique de la psychanalyse, qui est née au sein de l’Empire austro-hongrois, imbriqué dans un système international dont les antagonismes ont conduit non seulement à la Première guerre mondiale, mais à une infinité de conflits ultérieurs (luttes d’hégémonie, conflits frontaliers, guerres d’indépendance, guerres civiles, guerre froide, terrorisme, etc.). L’impérialisme prend au cours du XXème siècle des formes diverses qui débordent manifestement les formes classiques. La guerre froide a marqué l’affrontement entre deux formes de l’impérialisme que l’effondrement de l’Union soviétique n’a pas fait disparaître. De même, les décolonisations n’ont fait que substituer de nouveaux rapports post-coloniaux (la Françafrique par exemple) aux anciens rapports coloniaux. L’hégémonie américaine consacrée par la victoire des Alliés et, plus tard, l’effondrement de l’URSS et les différentes interventions américaines au Moyen-Orient n’est pas moins impérialiste que la nostalgie tsariste de Poutine, mais différemment. Elle n’est pas seulement impérialiste en raison de la défense de son hégémonie stratégique, économique et culturelle partout dans le monde, elle l’est surtout en tant qu’elle prétend exporter la forme sociale — le pluralisme procédural — qui s’accorde le mieux à un marché dérégulé et à l’axiome de la croissance. (C’est ce pluralisme culturaliste que Benvenuto convoque en concédant piteusement un « risque ethnocentrique », aussitôt corrigé par l’apologie d’une « éthique de la psychanalyse » apparemment hors du temps et de l’espace.) Du premier choc pétrolier jusqu’à la pandémie de coronavirus et la guerre actuelle en Ukraine, les crises géopolitiques menacent cependant la validité de cette doctrine en la confrontant, sur le marché extérieur, à des ruptures d’approvisionnement, surtout énergétiques, inhérentes aux interdépendances globales et dangereuses pour la paix sociale. Aujourd’hui, tout est fait pour isoler la Russie, mais pas encore au point d’interrompre l’importation de gaz et de pétrole russes en Europe. Mais le fait que les États-Unis se tournent à présent vers le Venezuela pour remplacer les approvisionnements russes en pétrole en dit assez sur la crise énergétique et la débandade géopolitique. Les menaces mutuelles d’embargos que s’adressent à présent la Russie et le monde occidental nous confrontent une fois de plus à la sinistre réalité d’une dépendance énergétique qu’aucune « transition », jamais, ne dépassera à l’intérieur de ce mode de production, condamnant l’ensemble de la planète à s’enfoncer toujours plus dans la destruction de ses bases naturelles. En défendant l’embargo sur le gaz russe, il se peut que l’ancien Président de la République François Hollande prenne une basse revanche politique sur son successeur, car chacun sait que le consommateur en payera le prix et répercutera sa frustration sur qui de droit. Son argument — partagé par d’autres moralistes sortis du bois — dans une tribune du journal Le Monde (7 mars 2022) n’en est pas moins intéressant : « Nous finançons ainsi la guerre que nous condamnons par ailleurs. » N’est-ce pas pourtant ce que nous faisons tous comme nous respirons, tout le temps et partout, dans le moindre de nos actes médiatisés par l’argent ? Que peut en dire la psychanalyse quand elle voit aussi les plus grosses entreprises internationales — qui par ailleurs participent de manière effrénée à la destruction du monde — se refaire une petite santé morale et se retirer une à une de la Russie pour se joindre à l’anathème (presque) universel contre la guerre de Poutine devenu en quelques jours le nouveau Hitler ? Que se passe-t-il ici ?

Lorsque les psychanalystes présentent la démocratie libérale comme la « précondition » de leur activité, ils ne le font donc que selon une conception étroite et fondamentalement apolitique de cette activité. Leur politisation sporadique est en fait destinée à défendre un exercice qui ne doit pas être dérangée par des circonstances extérieures. Tant que les psychanalystes sont laissés en paix par la grande politique, ils se comportent comme irréductiblement apolitiques ; dès qu’ils sont dérangés en revanche, alors ils se mettent à brandir de grandes déclarations sur la « politique de la psychanalyse ». Ils se font alors les défenseurs du régime politique qui est devenu, dans les conditions de métamorphose de l’impérialisme historique, le régime de légitimation du capitalisme actuel et de ce que Robert Kurz appelle son « impérialisme sécuritaire » (lequel lui aussi prend des formes diverses, allant des USA comme « gendarmes du monde » à la forme montante d’un état d’exception généralisé). La démocratie libérale est ce régime qui prétend encore — peut-être pour peu de temps, si l’on considère la montée inéluctable de formes néo-fascistes qui ne sont pas une régression vers un état dépassé, mais la forme actuelle que prend la décomposition de crise — organiser le « pluralisme » dans un monde qui a soumis toute la planète, de gré ou de force, aux impératifs du capital. Cet impératif s’est accompagné historiquement de la colonisation de toute la planète et de l’instauration autoritaire de frontières qui se muent aujourd’hui en barricades ; de ravages écologiques irréversibles à l’échelle de la vie humaine ; de la mise au travail obligatoire de toute l’humanité assorti de son exclusion progressive de ce même marché du travail peu à peu remplacé par l’automatisation, créant d’immenses zones de non-droit et de misère postmoderne ; de l’instauration d’un racisme suprémaciste structurel qui continue de considérer que l’autonomie d’un peuple amazonien ne mérite pas qu’on lève le petit doigt quand on n’a pourtant que le mot « droit » à la bouche ; de la mise en place d’une dissociation sexuelle systémique portant sur toutes les activités de reproduction, connotées comme féminines. Comment comprendre qu’un psychanalyste puisse encore se draper au nom de l’éthique dans la forme politique qui a produit et continue de produire tous ces fléaux ? Cela revient à défendre le droit d’avoir sa niche dans un monde en décomposition. Le délire de Poutine, offre un écran de projection opportun pour s’identifier à un camp « progressiste » qui s’effrite. Mais ce partage des rôles témoigne de la confusion qui règne entre l’actualité — qui exige en effet une condamnation claire de l’escalade et du non-respect des règles du droit international — et une perspective longue, dans laquelle la forme concurrente — la démocratie libérale — n’en porte pas moins la destruction du monde en tant qu’idéologie légitimatrice du capitalisme post-soviétique. Celui-ci respecte en détail des droits formels dont sa propre logique est la négation systémique à grande échelle. Dans ce partage des rôles, les deux « impérialismes » sont pareillement destructeurs, en tant que manifestations diachroniques d’une seule et même forme dynamique qui joue à tout moment le sort de toute la civilisation. En revanche, ils ne sont pas symétriques, car l’un des deux nous menace directement et immédiatement, pendant que l’autre progresse à petit feu de manière socialement et historiquement médiatisée. Comme deux lignes convergentes, si leur effets manifestes et immédiats ne sont pas identiques, en revanche leur dynamique apparemment contraire appartient au même ordre impérialiste mondial dont l’impérialisme poutinien « à l’ancienne mode » n’est que l’un des multiples visages.

Le face-à-face distrayant entre « nos valeurs démocratiques » et « les leurs », n’est pas de mise ici, aussi peu que la psychanalyse ne consiste en un face-à-face entre le moi de l’analyste et le moi de l’analysant, ou entre la morale de l’analyste et celle de l’analysant. La morale est bien plutôt comprise en psychanalyse comme issue d’une instance intimement liée avec ce qu’elle dénonce, aussi intimement que le surmoi se détache du moi pour venir le persécuter. C’est ce lien que l’analysant et le psychanalyste s’engagent chacun de leur côté à examiner. Le psychanalyste n’est pas le parangon d’une morale civilisée que Freud avait plutôt présentée comme une double morale dans son texte La morale sexuelle « civilisée » et la maladie nerveuse des temps modernes.

3. J’en viens ainsi au dernier aspect surprenant du texte de Sergio Benvenuto. Ce dernier affirme que la psychanalyse est porteuse d’une « éthique » qui serait celle de la non-agression. Il est vrai que le psychanalyste s’engage tacitement à ne pas utiliser la situation analytique pour exercer son influence ou en tirer un profit sexuel. Cet engagement toutefois n’est pas de type déontologique : je n’ai jamais signé ni fait signer à quiconque un tel engagement. La raison en est que nous sommes des adultes et nous savons que des transgressions de cet ordre constituent de facto une sortie du dispositif analytique pour entrer, disons, dans un dispositif de droit commun. Si je me mettais à frapper, insulter, manipuler ou séduire un ou une patiente, nous serions sortis du dispositif analytique et nous aurions à faire au droit commun (en cas d’infraction grave) ou à la morale ordinaire (en cas d’infraction mineure). Il arrive que des relations amoureuses se nouent entre analyste et analysant : ils ont de facto quitté ensemble le terrain de l’analyse. Selon Freud, ils ont empêché l’analyse (et peut-être mis en acte leur fantasme incestueux, mais cela n’est pas interdit et cela se produit tous les jours dans la vie normale). Leur seule infraction est d’avoir interrompu l’analyse avant son terme, c’est sans doute une transgression éthique à l’intérieur de l’analyse, mais elle reste immanente au dispositif ; elle ne le transcende pas, elle prend effet au début de l’analyse et cesse à l’instant où le rapport analytique est interrompu. La psychanalyse n’est pas gardienne de la morale ou du droit. C’est la raison pour laquelle une activation contractuelle ou une emphase de ladite règle d’abstinence n’est pas nécessaire ; elle fonctionne du seul fait que la psychanalyse se déroule non pas « sur la lune » mais dans une société qui secrète ses normes et les dicte aussi jusque dans le cabinet analytique. Si je viens pour parler, je ne viens pas pour autre chose. Si cela devient autre chose, nous avons quitté l’objet de nos séances. L’échec de l’analyse qui s’ensuit est à analyser analytiquement et non moralement. Un cas d’abus sexuel entre dans le dispositif de droit commun. Il n’y a pas une once de morale dans cette affaire, sauf à défendre une version paternaliste du psychanalyste comme gardien de valeurs plus élevées que la moyenne.

Benvenuto réaffirme ce qu’il appelle l’éthique de la psychanalyse qui selon lui « consiste à ne pas agir en suivant nos pulsions de violence et d’oppression, qui existent en chacun de nous. Nous devons les reconnaître inconsciemment, ne pas les commettre dans la réalité. » Or précisément, les psychanalystes russes interrogés n’ont pas commis de telle violence (jusqu’à preuve du contraire). Ils ont simplement adhéré à la violence d’un autre. Leur transgression est d’avoir fait l’apologie de ce que la démocratie bourgeoise a le génie d’aménager sous une forme hypocrite : il faut sanctionner Poutine mais je ne voudrais pas manquer de chauffage ou de carburant les prochains mois, le capitalisme est destructeur mais il faut le moraliser, etc. Le discours autoréférentiel du Bien délègue à d’autres la réalisation d’une équation objectivement impossible, mais dont l’impossibilité ne doit jamais être ni prononcée ni dénoncée. De ce fait, la morale se mue en exigence abstraite, adressée dans le vide ou projetée sur des figures électives : tout à coup, Poutine est Hitler dans le camp du Bien et on sent une intime satisfaction parcourir ceux qui se reconnaissent dans cette équation, comme si on s’offrait une chance de refaire l’histoire en se mettant du bon côté.     

L’éthique de la psychanalyse telle que développée par Lacan dans son séminaire du même nom est tout autre. Elle implique qu’il y ait du sujet pour assumer sa position. Il aurait été préférable que Benvenuto assume son soudain dégoût pour les positions pro-Poutine de ses collègues (ce qui l’aurait obligé à analyser son aveuglement précédent) et la décision de ne pas poursuivre sous de tels auspices le travail commencé. Mais il aurait pu aussi se pencher sur la formation de l’opinion publique en Russie, dans un contexte où l’on apprend que même les soldats russes n’avaient aucune idée de la mission et du terrain avant de partir en Ukraine.

Benvenuto termine son texte en comparant son attitude avec celle consistant à refuser qu’un analysant payse son analyse avec de « l’argent sale », par exemple issu d’un trafic de drogue. Il se peut que la relation transférentielle implique une telle mesure dans la particularité du cas. Mais elle ne saurait valoir comme principe éthique supérieur dans un monde où il n’y pas d’argent propre. L’argent est l’une des formes que prend le capital dans son mouvement de multiplication aveugle et sans limite. L’argent est produit au cœur d’une forme sociale qui repose sur l’exploitation universelle de la force de travail égalisée dans le temps de travail social moyen, et corollairement l’exclusion inéluctable d’une partie de la population rendue superflue par le même processus contradictoire en soi. De plus, comme les séances par téléphone, « l’argent n’a pas d’odeur » et il prend au cours de la circulation toutes les formes abjectes que nous croyons bannir de la morale quotidienne : il passe abstraitement et indifféremment par le trafic d’armes, le trafic d’organes, les énergies fossiles ou la spéculation financière avant de finir dans ma poche. Le psychanalyste ne peut pas défendre l’idée d’un argent « propre », ni au sens moral, ni au sens personnel, car l’argent est une catégorie sociale liée à des articulations collectives. Il appartient à l’idéalité bourgeoise de défendre un échange particulier — clivé de la réalité collective — comme un échange sain et comme argent dignement gagné (dans le travail honnête et pas dans le trafic de drogue par exemple). Je ne vois pas comment la psychanalyse peut persister à éviter d’examiner les catégories qui fondent la reproduction du système capitaliste quand elle mobilise de tels principes dans la cure individuelle. Freud ou Lacan étaient en cela bien plus « éthiques » quand ils faisaient valoir sans façons leur désir d’argent pour soutenir une activité souvent pénible et ingrate. Benvenuto finit par couronner cet échange d’une sanction en parfaite accointance avec la pluie de sanctions internationales que subit la Russie : ce ne sera pas impunément que vous soutenez Poutine et vous serez donc privés (par moi, Benvenuto) de supervision. J’aurais respecté qu’il affirme l’incompatibilité de sa position personnelle avec celle de collègues défendant un autocrate meurtrier et qu’il interrompe le travail pour ainsi dire à hauteur de sujet. Il arrive tout simplement que des amitiés ne soient plus possibles. Mais ici, la privation de supervision (censée être le « prix à payer » du poutinisme) est assénée par le psychanalyste dans une identification grandiose avec le principe de réalité qui transforme l’éthique analytique en paternalisme moral et en instrumentalisation perverse du prétendu principe de réalité. Car personne ne dispose du principe de réalité et surtout pas le psychanalyste.

Sandrine Aumercier, 15 mars 2022


[1] https://www.journal-psychoanalysis.eu/psychoanalysis-in-the-war-a-debate-with-russian-colleagues/

« A Wall is a Wall is a Wall … » — ou comment exorciser la psychanalyse de ce côté-ci du mur

Mur, près de Brownsville, Texas, 2013. (© Richard Misrach. Courtesy Fraenkel Gallery, Pace / MacGill Gallery, and Marc Selwyn Fine Art)

Lors de la conférence de juillet 2021 intitulée « The Walls Within: Working with Defenses against Otherness [Le mur intérieur: travailler avec les défenses contre l’altérité] », la Société Internationale pour l’Étude Psychanalytique de Organisations avait formulé ainsi son invitation :  

« Les murs — intérieurs ou extérieurs — ne sont pas intrinsèquement bons ou mauvais : les dirigeants de la République démocratique allemande ont déclaré que le mur de Berlin était une « frontière de paix » et une « barrière antifasciste » bien qu’étant en fait une frontière fermée pour la plupart de ses citoyens. Au sens premier, un mur est une partie essentielle de la maçonnerie, une structure de pierres utilisée pour la sécurité extérieure formant les fondations des maisons et entourant les lieux à l’intérieur desquels nous construisons la confiance les uns envers les autres. Il est intéressant de noter qu’il existe de nombreux types de murs différents : pour de nombreux Juifs, le mur des Lamentations à Jérusalem symbolise l’alliance éternelle et existante de Dieu avec son peuple. La muraille de Chine est un symbole de la puissance d’innovation du pays, tandis que le mur de Berlin est devenu aujourd’hui le symbole de la victoire pacifique sur la division de l´Allemagne. Et pourtant, les cercles conspirationnistes peuvent former des murs de protection contre la pensée libre comme ceux contre la dictature nazie autour de l’officier de l’armée allemande Stauffenberg ou le groupe de la Rose blanche autour de Sophie Scholl. Si les murs peuvent offrir une protection, cependant, ils peuvent également fonctionner pour maintenir l’étranger à distance, excluant « l’altérité » dans les prisons, les camps, ou dans les nombreuses formes subtiles de discrimination quotidienne. Comment les nouveaux murs renvoient-ils la réflexion à des temps qu’on croyait révolus ? Même lorsque les murs « externes » promus par les leaders néo-autoritaires ou populistes et leurs idéologies ne sont pas omniprésents, ils contribuent aux murs « internes » sous la forme d’un sentiment d’identité qui supprime et exclut tout désaccord critique afin de protéger une pseudo-unité qui supprime la séparation et la différence à l’intérieur. Quand les murs soutiennent-ils la liberté — et quand deviennent-ils une entrave à la liberté ? Bien souvent, les murs ne sont pas faits de briques mais de fantasmes ou de signes et fonctionnent comme un écran de projection. L’expérience clinique de Freud l’a amené assez tôt à comprendre que les perceptions ont tendance à couvrir d’autres pensées en projetant des fantasmes les uns sur les autres. Cependant, contrairement à la projection des fantasmes, Freud a montré dans L’interprétation des rêves comment la parole, c’est-à-dire la transmission du désir, doit l’emporter sur un mur intérieur — il l’a appelé instance de censure. Dans le rêve, cela réussit lorsque le désir inconscient acquiert une reconnaissance à travers quelque chose d’indifférent — les restes diurnes — à condition que cet indifférent soit organisé dans un système symbolique. Dans Au-delà du principe de plaisir, Freud en est venu à concevoir une pulsion de mort qui peut être comprise comme un désir d’immédiateté pure. Cette aspiration exige cependant l’anéantissement des processus de médiation symboliques et imaginaires par lesquels les gens coordonnent leurs relations dynamiques et complexes. Nous pouvons le voir dans le passage d’un désir de ce qui est encore à connaître à une immédiateté de l’affect qui apparaît, par exemple, dans les supports assistants qui ne sont pas basées sur l’écriture mais sur des images, des icônes, des sons et des voix et qui rendent donc les compétences de lecture plus ou moins superflues. Par conséquent, les complexités de la politique, de l’éducation, de la sexualité et des écosystèmes pourraient bientôt devenir obsolètes. Cela peut-il également signifier la fin des explorations psychanalytiques ? Dans le contexte de ces changements sociaux et techniques associés au Nouveau Travail, à l’Industrie 4.0 ou à la numérisation, il y a une vive discussion parmi les membres d’ISPSO sur la psychanalyse contemporaine. Ceci semble légitime et peut aussi conduire à des questions comme celles-ci : quel effet cela a-t-il sur les frontières entre thérapie et coaching alors qu’un nombre croissant de clients souffrent de symptômes de tension en raison de l’augmentation des niveaux de stress et de pression au travail ? Ou, en termes d’organisations et de leurs écosystèmes : comment pouvons-nous, en tant que consultants et coachs psychanalytiques, entrer en relation avec le désir inconscient du citoyen-client qui est devenu crucial pour le développement des marchés numérisés ? En suivant leurs désirs, non seulement les murs existants autour des marchés et les défenses contre les innovations tombent, mais d’autres questions peuvent émerger qui remettent en cause les hypothèses unilatérales engendrant les inégalités économiques, l’égalité des sexes ou le changement climatique. Nous aimerions vous inviter à contribuer à un programme passionnant dans lequel nous pourrons explorer ces questions et d’autres, afin de gagner une compréhension plus large des murs intérieurs comme défenses contre l’anxiété, l’innovation et l’altérité. Explorer ensemble notre contribution psychanalytique au travail sur les défenses contre les murs intérieurs en chacun de nous ainsi que dans nos communautés, nos organisations et dans la société. » [1]

Nous avons ici un exemple typique de ce qui se passe lorsqu’on pense vouloir polir et faire briller ses propres déclarations en se référant à la psychanalyse freudienne : la formulation du problème dont il s’agit ici est loin d’être affûtée, elle est au contraire si lisse que dès l’instant suivant, tout est dit. Ce que l’on croit comprendre glisse inexorablement et de plus en plus vite vers un gouffre qui, juste après, engloutit en même temps que la soi-disant actualité, celui envers qui on croit pourtant se comporter de manière critique. Plus la propre prise de position est purifiée avec zèle, plus les contours des rapports sociaux disparaissent, mais aussi ceux de la psychanalyse. Cela ne peut évidemment pas se faire sans que les concepts psychanalytiques accumulés ne soient tordus et déformés jusqu’à ce qu’ils se brisent. Que l’on pense alors, depuis un camp de freudiens autoproclamés — comme c’est le cas ici —, pouvoir nous faire passer les fragments pour le tout, tel est le véritable scandale, qui doit être nommé comme tel.

La référence à l’actualité se porte toujours volontiers sur les « assistants numériques », qui sont ici aussi tout simplement supposés favoriser une « immédiateté de l’affect ». La supposition qui s’ensuit, selon laquelle la « complexité de la politique, de l’éducation, de la sexualité et des écosystèmes » pourrait être « bientôt dépassée » en raison de cette immédiateté, semble tomber tout à fait du ciel. La première objection à cette approche est qu’il semble que nous n’ayons plus besoin de l’attendre ! Dans la mesure où la « complexité » en question ne sera pas seulement rendue obsolète par les « assistants numériques », mais que son prétendu critique s’est déjà chargé de cette tâche – en renonçant d’emblée à élaborer et ensuite à interroger la « complexité » qui n’est plus qu’un postulat – mais en la divisant d’un seul geste en « politique, éducation, sexualité et écosystèmes ». Comme toujours, on y retrouve la meilleure défense contre toute confrontation et discussion avec la socialisation négative ! En d’autres termes, on ne qualifie la totalité sociale de « complexe » que si l’on n’en a pas soi-même la moindre idée.

Ce renoncement et cette défense ne laissent alors qu’une seule voie ouverte, et elle éloigne à trois égards de la psychanalyse, plus précisément elle emporte dans la direction exactement opposée, celle de la psychologisation introspective.

1) D’une part, dans le sens de l’inquiétude apparemment pressante qui surgit toujours à cet endroit – et qui concerne toujours le sauvetage de la propre peau : « Est-ce que cela peut aussi être la fin des explorations psychanalytiques ? » demandent alors les psychanalystes avec effroi. Mais leur effroi ne serait-il pas d’autant plus grand s’ils reconnaissaient et admettaient qu’en fin de compte, c’est eux-mêmes qui tiennent cette fin entre leurs mains ? Car en effet, il n’y aura d’ « exploration psychanalytique » — disons, dans la soi-disant actualité — que tant que les psychanalystes prendront position à ce sujet avec les moyens de leur propre doctrine (P. Parin). Mais dès qu’ils l’ont perdue de vue, les incantations ne sont plus d’aucun secours.

2) D’autre part, à cause d’une approche qui jette l’objet examiné de manière anhistorique dans un seul panier analogique : « le mur de Berlin … le mur des lamentations … la Muraille de Chine … ». Non seulement l’objet examiné devient ainsi sa propre métaphore, c’est-à-dire une absurdité, mais cette approche catapulte aussi inévitablement l’enquêteur dans la perspective apolitique avec laquelle il considère désormais son objet : « Les murs ne sont pas intrinsèquement bons ou mauvais », ils « peuvent offrir une protection, mais ils peuvent aussi servir à tenir l’étranger à distance ». La seule chose qui reste à objecter à un tel lieu commun est précisément l’élément décisif — tout à fait perdu de vue cependant — à savoir que cette question dépend toujours et de manière non négligeable de quel côté du mur on se trouve.

3) Enfin, la privatisation des rapports qui a lieu ici culmine dans le fait que l’on se détourne complètement des « murs extérieurs » pour ne plus se tourner que vers les « murs intérieurs ». Le dernier tour de passe-passe — maintenant que toutes les ficelles commencent à se rompre — a lieu pour ainsi dire dans son propre manège et fait sortir du chapeau la « censure (des rêves) » de Freud comme « mur intérieur ». Mais ce qui est censé être un adoubement par le vocabulaire psychanalytique se révèle ici aussi être un appel d’air : car nulle part Freud ne nomme la censure en tant que telle une telle instance, mais pour lui la censure est et reste une instance du moi. Chez Freud, aucun mur n’est vraiment plus intérieur que ce moi ! Le fait qu’une telle instanciation du concept de censure soit tirée du chapeau révèle donc uniquement à quel point on a besoin ici de tendre la pensée freudienne à l’extrême.

Tandis que les acrobates se plient ainsi — vers l’intérieur — et finissent par tomber dans le vide, non seulement leur propre manège plane depuis longtemps au-dessus des « faits psychanalytiques » (S. Freud), mais l’instant d’après, les concepts auxquels on croit s’accrocher se brisent également. Y a-t-il chez Freud une « pulsion de mort qui peut être comprise comme la nostalgie d’une pure immédiateté » ? On est vraiment arrivé à l’exact opposé de ce qu’a produit la pensée psychanalytique, et donc sur le point de laisser cette dernière en rade une fois pour toutes.

Cette psychanalyse « contemporaine », si souvent invoquée, est à ce point hors du temps qu’elle n’a plus rien de contemporain.  Car là où les « frontières entre thérapie et coaching » tombent et où l’on ne se pose même plus la question de celles de la psychanalyse, là où la rencontre se fait désormais entre « consultants psychanalytiques » et « citoyens-clients » qui se donnent la main dans les organisations d’entreprise, le bon vieux Wunsch freudien — même revêtu de l’habit involontaire du désir lacanien — ne sauve pas la psychanalyse : car le désir en tant qu’inconscient n’intéresse plus que ce « citoyen-client ». Il est donc déjà mis à nu dès le début. Et même du désir compris comme une sorte de lourd travail (S. Freud), il ne reste plus aucune trace dès que la poursuite de celui-ci a pour but de faire tomber « les mécanismes de défense contre les innovations » et « les murs existants autour des marchés », de préférence d’un seul coup, bien sûr. Il n’y alors plus rien à attendre d’une « contribution psychanalytique » digne de ce nom. Est-il dès lors possible d’imaginer que ce dont on a effectivement discuté lors du congrès de l’été dernier consistait à détourner autant que possible l’attention du fait que derrière l’un ou l’autre numéro de cirque bon marché se cachait en fin de compte une seule et même stratégie de management coûteuse ?

Frank Grohmann, 23 février 2022


[1] Exposé du 37ieme colloque de l’ISPSO (du 5 au 11 juillet 2021): « The Walls Within: Working with Defenses against Otherness ». https://am2021.ispso.org/introduction-to-the-theme/

« L’Appel des appels » et l’ascension des thérapeutes numérique

On peut remarquer dans le champ social une demande de certaines branches à se voir reconnaître un statut particulier au cœur de la logique marchande, laquelle ne cesse de s’enfoncer dans l’intimité de nos vies. Des artistes, militants, partisans de projets alternatifs, soignants, chercheurs, intellectuels, etc. pensent pouvoir exiger des représentants politiques une exception fondée sur l’idéalisation d’une activité qui serait plus noble que les autres à l’intérieur d’une ontologie du travail non questionnée (pour reprendre ici les mots de Robert Kurz). Ainsi, il est un peu embêtant mais sans doute tolérable que la production de tomates soit soumise à un calibrage répondant aux normes européennes et que le reste soit perdu, cela commence à être franchement gênant quand il s’agit des poulets en élevage intensif, car cela heurte notre sensiblerie animalière, mais passe encore, par contre la chose devient carrément inacceptable quand il s’agit, par exemple, des activités d’art et de soin, de notre « psychisme », de notre « bien-être » et de notre « créativité ». Lorsque la progression de la crise capitaliste rattrape la subjectivité accrochée à ses fonctions comme à une planche de survie, il arrive que celle-ci croit y voir malice ou suprême transgression. Pourtant, ce n’est que la suite logique d’un certain développement historique dont il s’agit d’articuler les catégories opératoires. 

Le slogan « la santé n’est pas une marchandise » implique que la santé est un bien suprême au-dessus de la marchandise ordinaire, mais que le reste, donc, peut quand même rester une marchandise. Or la société de marchandise est un « fait social total ». Elle n’a que faire de nos idéalisations personnelles et de nos préférences affectives : elle marchandisera tout ce qu’il y a à marchandiser. Il est impossible de s’en prendre « à moitié » à la société de marchandise en essayant seulement d’y sauver sa peau. Réclamer un statut spécial ressemblerait ici à essayer d’obtenir un meilleur morceau de viande que les autres dans la cantine infecte d’une prison politique, au prétexte qu’on sait faire de la musique. C’est au mieux de l’opportunisme. Mais certains font passer cela pour un combat émancipateur et digne des plus hautes valeurs.

Le collectif L´Appel des appels qui s’est constitué en 2008 autour des psychanalystes Roland Gori et Stefan Chedri en constitue un exemple pathétique. « Nous, professionnels du soin, du travail social, de la justice, de l’éducation, de la recherche, de l’information, de la culture et de tous les secteurs dédiés au bien public, avons décidé de nous constituer en collectif national pour résister à la destruction volontaire et systématique de tout ce qui tisse le lien social. Réunis sous le nom d´Appel des appels, nous affirmons la nécessité de nous réapproprier une liberté de parole et de pensée bafouées par une société du mépris. » Il s’agit, peut-on lire aussi, de « remettre de l’humain au cœur de nos pratiques » [1]. Ces lignes creuses qui voudraient se constituer elles-mêmes en méta-appel, montrent que les auteurs n’analysent pas le système dans lequel ils vivent, et dont ils exhibent ici platement les valeurs éculées de l’humanisme abstrait : grande gueule sans arrêt rebouchée par la progression inexorable de la crise globale. Outre que l´Appel des appels trahit le mot de Lacan selon lequel « il n’y a pas d´Autre de l´Autre », il est clair que personne n’entendra cette invocation emphatique lancée dans le vide, puisqu’il n’y a personne en face que des « masques de caractère » (Karl Marx). C’est ainsi que l´Appel croit pouvoir s’adresser aux « Pouvoirs Publics » tout en accusant immédiatement après le « Pouvoir » d’imposer « son idéologie de l’homme économique ». Selon cette vision circulaire, on pourrait donc opposer les « Pouvoirs publics » au « Pouvoir », lequel serait lui-même à la solde du capitalisme financier, comme nous l’apprend une publication du collectif. Le manifeste Politique des métiers [2] diffusé par l´Appel explicite ainsi sa vision de la situation : « Ces choix successifs [ceux du New Public Management], pris pourtant par des gouvernements politiquement différents, ont sciemment adopté une certaine culture de l’entreprise et organisé une authentique colonisation des services de l’État par la logique du marché. » C’est encore une fois les bons « métiers » qui se dressent contre le méchant capital (celui de la « financiarisation hégémonique », nous dit-on juste après), ignorant leur commune enveloppe sociale. Le fétichisme du travail qui est au fondement de la société capitaliste y est excepté de toute analyse critique.

Car comment les « Pouvoirs Publics » pourraient-ils être indépendants du « Pouvoir », et comment ce dernier pourrait-il être indépendant du fonctionnement de la machine capitaliste ? Cela n’est expliqué nulle part, car c’est là un credo qui ne fait que tourner depuis des lustres dans les discours de gauche et qui ne semble exiger aucun effort de vérification théorique. C’est un peu comme si un psychanalyste accueillait un nouveau candidat en lui disant : « Vous avez un peu de bon sens quand même ? Veuillez arrêter tout de suite vos habitudes déraisonnables ! » Cette injonction n’a aucun sens pour un psychanalyste qui prend au sérieux l’hypothèse de l’inconscient. Mais bizarrement, elle redevient possible dès qu’un psychanalyste prend la parole sur la place publique. L’inconscient n’est-il donc qu’une histoire de divan et rien de plus ?

La psychanalyse peut-elle se détourner de l’analyse des mythes qui structurent la civilisation où elle est apparue ? L’indépendance des institutions politique et l’idéologie de la souveraineté (y compris « démocratique ») fait partie de l’attirail mythologique moderne : c’est aussi ce que la psychanalyse est venu subvertir en décalant le sujet de sa pseudo-souveraineté. Pourquoi cette critique cesserait-elle d’être pertinente dès qu’on sort du cabinet analytique ? Elle a au contraire une portée au-delà de l’analyse individuelle. Les différentes sphères fonctionnelles de la société capitaliste ne sont pas indépendantes les unes des autres, quand bien même la technoscience morcellerait ses objets de recherche et d’intervention jusqu’à la poussière. L’ontologie moderne vise chaque objet dans son identité à soi, indépendamment de ses liens dynamiques et enchevêtrés avec son environnement, lesquels ne sont alors étudiés que comme des caractéristiques supplémentaires de son identité. Les sciences humaines participent de cette logique à chaque fois qu’elles extraient leur objet du système où il évolue comme si cet objet était auto-consistant et à lui-même sa propre origine. Mais de même qu’on ne parle pas en psychanalyse du sujet comme s’il était à l’origine de lui-même, on ne peut pas parler de la souveraineté politique comme si elle était à elle-même son propre fondement. « L´État moderne ne pourrait se mouvoir sans les médiations sociales capitalistes. La forme de l’agir collectif sous le capitalisme est donc nécessairement l’appendice du mouvement de la valorisation. Sans ponction fiscale sur la valorisation, sans dépense de la future valorisation escomptée (sous la forme de la dette d´État), pas d’agir collectif possible dans le monde moderne. (…) Lorsque la valorisation commence à ralentir, l’économie limite et étouffe toujours plus l’espace d’action de la politique. (…) Cette souveraineté limitée est toujours l’expression de la soumission de l´État à ses propres conditions de possibilité [3]. »

Combien de temps durera encore ce cirque pour la reconnaissance de la part de psychanalystes que leur « profession » aurait dû avertir de certaines impasses ? Quand donc les « psycho-quels qu’ils soient » se rappelleront-ils qu’ils « n’ont pas à protester, mais à collaborer » puisque « qu’ils le sachent ou pas, c’est ce qu’ils font [4] » (et l’on sait combien le mot de collaboration est historiquement chargé en France) ?

Les auteurs de l´Appel des appels et tous ceux qui ne demandent qu’un supplément d’âme pour le capitalisme en sont quitte pour avoir crié plus de dix ans dans le désert, comme le montre la progression de la barbarisation. Ces revendications ne veulent rien savoir du fait que la logique de valorisation de la valeur ne connaît aucune limite morale, que ceci est dans la nature du capitalisme au moins depuis l’émergence du capitalisme industriel (et non pas seulement depuis l’époque néolibérale), qu’elle se reproduira et s’étendra jusqu’à la dernière parcelle exploitable et jusqu’au plus intime de nous-mêmes si nous ne l’arrêtons pas entièrement et non partiellement. Dans cette perspective, libérer la tomate et l’humain constitue une seule et même visée — d’un certain point de vue s’entend — et ceci sans même qu’on ait besoin de se prétendre un « écologiste radical ». L’universalisme négatif du capital ne cesse de repousser ses propres limites, non sans se rendre inattaquable au nom de sa propre « éthique » managériale et instrumentale. De manière perverse, le « consentement » est ainsi de plus en plus exigé à un client, un patient, un usager, qui ont perdu jusqu’à la notion de ce à quoi, en fait, ils « consentent » en cliquant distraitement sur une option. Le capitalisme ne peut se reproduire qu’en élargissant sans cesse son horizon, lequel passe aujourd’hui par la disruption permanente et accélérée de toutes les limites techniques atteintes à chaque instant ; chaque entreprise particulière tente de rester compétitive sur un marché pris dans une concurrence sauvage, au fur et à mesure que s’accentue l’expulsion du travail humain productif et la désubstantialisation consécutive de la masse totale de valeur (celle-là même qui assure la reproduction du système dans son ensemble, c’est-à-dire aussi les fonctions de l´État). Les activités improductives — au sens capitaliste du terme — sont donc forcément les premières visées par les politiques d’austérité. Comment en serait-il autrement ? 

La psychanalyse, l’art et le soin ne constituent donc aucune exception. S’il est souhaitable de continuer à les pratiquer en dépit des « attaques » dont elles font l’objet, ces pratiques ne peuvent exiger la reconnaissance d’un système qui ne les reconnaîtra jamais et qui finira par les faire taire tout à fait. Il ne s’agit pas en premier lieu d’un « Pouvoir imposant son idéologie », mais d’un rouleau compresseur qui ne sait même pas sur quoi il passe. Les idéologies de ses officiants ne seront pas égratignées par des contre-idéologies de crise particularistes ou identitaires, y compris les identités professionnelles qu’invoque l´Appel des appels. Ce sont finalement les chiffres de l’économie et à terme, les algorithmes, qui viendront au mieux y répondre sous la forme, sans doute, d’un écho mécanique renvoyé à une humanité obsolète. Car le combat de l´Appel des appels positive un domaine immanent de la totalité négative dont il fait partie, comme le font tous les combats sectoriels qui s’attachent à conserver un moment dépassé d’une dynamique qui, elle, ne connait pas de halte. Ils méconnaissent ainsi que leur véritable fossoyeur — qui n’est pas le pouvoir mais l’impératif de valorisation capitaliste comme fin en soi abstraite — a toujours déjà une longueur d’avance sur leur revendication.

La pandémie actuelle a par exemple légitimé l’accélération de la numérisation du monde au nom d’un intérêt sanitaire supérieur. Même les psychanalystes ne sont plus gênés du tout de proposer des « colloques internationaux en ligne » assortis d’un lien zoom, sans se demander à quoi riment ce business et cette dématérialisation de nos activités auxquelles, eux comme les autres, participent avant de s’énerver ensuite contre la technocratie. Mais après tout, si nous n’avons plus besoin de partager une pièce pour nous « rencontrer », pourquoi serait-il tabou de faire des thérapies en ligne ? D’ailleurs, pourquoi pas carrément un traitement de la souffrance psychique par chatbot ? Arrière, monstre de technocrate — diront peut-être les psychanalystes appeleurs — touche pas à mon « métier » !

Woebot aus États-Unis, MindBeacon au Canada, Deprexis en Allemagne, Owlie en France : ces programmes d’accompagnement psychique numérique, gratuits ou remboursés, se justifient désormais : 1/ par la nécessité de réduire les contacts physiques durant la pandémie ; 2/ par l’existence de longue listes d’attentes pour obtenir un rendez-vous avec un thérapeute humain dans une période où les demandes de thérapie explosent ; 3/ par la nécessité de réduire les coûts, pour la communauté comme pour le patient ; 4/ mais aussi par la prétendue nécessité d’accorder aux patients un accompagnement 24/24 (ce qui signifie ipso facto une connectivité ininterrompue supposée pallier une absence de liens humains). Un article scientifique sur le sujet ne craint pas d’affirmer l’efficacité supérieure de cette forme d’accompagnement en première intention pour la dépression et l’anxiété, qui s’avère une « méthode idéale pour fournir des soins de santé mentale efficaces à grande échelle [5] ». De son côté, l’inventeure du chatbot Woebot — juge et parti de sa propre invention — se félicite des résultats (4,7 millions de messages échangés avec le thérapeute digital depuis sa création) et affirme : « Nous n’avons tout simplement pas assez de cliniciens et de spécialistes pour traiter tout le monde [6]. » Y aurait-il de plus en plus de gens dépressifs et anxieux ou de moins en moins d’offre en santé mentale ? Ou bien est-ce que le chatbot fabrique une nouvelle maladie, celle de la dépendance 24/24 à un accompagnement digital qui devient, dès lors, nécessairement irremplaçable par un humain ? En France, la psychologue Clara Falala-Séchet, co-créatrice du chatbot Owlie, se moque ouvertement de « papa Freud qui nous reçoit une fois par semaine sur son divan » en faisant « hum » [7]. Le chatbot thérapeutique, lui au moins, ne lâchera jamais son patient.

Voilà aussi ce que précise la page d’accueil du produit Aury développé en coopération avec l´Université Humboldt de Berlin, soutenu par le Sénat de Berlin et le Ministère Fédéral allemand de l´Économie et de l´Énergie : « Aury sera mis à l’essai à l’université Humboldt de Berlin entre octobre 2021 et mars 2022. Les patients et patientes du service ambulatoire de l’université Humboldt utilisent Aury durant la période où ils sont sur liste d’attente avant le début de la thérapie, et ils feront l’objet d’un diagnostic complet avant et après cet essai [8]. » Il est dit que ces entretiens numériques ne sont pas sensés remplacer une thérapie. Le mode d’emploi est le suivant : « Aury est un chatbot et ta conseillère numérique, qui peut t’aider en cas de symptômes de troubles anxieux ou de dépression. Aury te propose un programme d’aide psychologique basé sur la thérapie cognitivo-comportementale et développé à l’université Humboldt de Berlin. Tu peux suivre le programme d’aide durant 4 à 8 semaines sur ton smartphone ou ton PC. Pour cela, tu te connectes régulièrement et tu mènes des conversations par chat avec Aury. Une conversation dure entre 10 et 15 minutes. Pour qu’Aury puisse t’aider au mieux, nous te recommandons de lui parler quotidiennement. Au cours des entretiens, tu apprendras des choses importantes sur ta santé mentale, tu recevras des conseils pour gérer les symptômes et tu feras des exercices pour appliquer ce que tu as appris au quotidien. Les contenus d’apprentissage sont répartis en 6 thèmes que tu peux suivre en fonction de tes intérêts : sommeil, anxiété, soucis et ruminations, dépression, communication et conflits, ressources. De plus, Aury te demande régulièrement si tu te sens bien et analyse tes réponses. Après 4 à 8 semaines, tu recevras un bilan des contenus que tu as suivis et de ton bien-être. Tu peux donner ce bilan à ton ou ta thérapeute [9]. » Comme chacun peut le vérifier en se rendant sur le site, ceci n’est pas de la science-fiction ; c’est le monde dans lequel nous sommes et dans lequel certains espèrent encore « remettre l’humain au centre ». Ils n’auront bientôt plus que des robots pour leur répondre !

La psychanalyse n’est pas une pleurnicherie humaniste mais une méthode de déchiffrement des symptômes. Elle dispose de concepts articulés, comme celui de pulsion, d’inconscient, de moi, de surmoi, de désir, de chaîne signifiante… Elle ne réduit jamais les plaintes d’un sujet à une explication psychologique ni au primat d’une instance psychique sur les autres : aussi pourquoi devrait-elle retomber dans le psychologisme ou le politisme dès qu’on passe la porte du cabinet ? Freud a émis des hypothèses sur le « développement culturel » qui n’étaient pas des généralités morales ; à nous de reprendre ce chantier avec les moyens théoriques d’aujourd’hui, et notamment en nous efforçant de pénétrer le fonctionnement du capitalisme de manière aussi rigoureuse qu’on s’efforce d’entendre un analysant et de mettre à l’épreuve nos concepts habituels. La psychanalyse ne mobilise pas une « partie du moi » contre l’autre. De même, il n’y a pas de rigueur à invoquer une sphère sociale contre une autre, par exemple la « politique » contre « l’économie » (et encore moins certaines « catégorie socio-professionnelles » contre les autres), dans la méconnaissance de leur fonctionnement systémique. Il faut que la psychanalyse se mette à l’étude du système qui lui a — de manière assez courte — concédé une place qu’elle y a définitivement perdue. La critique freudienne de la religion, des formations collectives comme l’Église et l’armée, de l’identification au chef, de la guerre et du malaise dans la culture (assorti de ses fausses solutions) n’en était que le début.

Sandrine Aumercier, 3 février 2022.


[1] Voir (souligné par nous) : http://www.appeldesappels.org/

[2] Politique des métiers, Paris, Mille et une nuits, 2011.

[3] Clément Homs, « La politique et l´économie : deux faces d´une même pièce », dans Misère de la politique, divergences, 2017, p. 39-40.

[4] Jacques Lacan, Autres écrits, Seuil, 2001, p. 517.

[5] Voir : file:///Users/admin/Desktop/jamapsychiatry_rollman_2017_oi_170080.pdf

[6] Voir : https://www.wired.com/story/therapist-in-chatbot-app/

[7] Voir « L´intelligence artificielle au service des patients » : https://www.youtube.com/watch?v=MlsP8yX96sg

[8] Voir :  https://aury.co/#Produkt

[9] Ibid.

Charles Melman et son matriarcat

Voilà maintenant quatre décennies que les héritiers de Lacan se disputent l’interprétation légitime de son œuvre. Les polarisations caricaturales qui se sont distribuées dans ce champ sont les conséquences de haines inextinguibles avec lesquelles les jeunes analystes n’ont, sans doute, pas grand-chose à voir, mais qui n’en colorent pas moins la doctrine transmise dans les différentes écoles de psychanalyse et imprègne, hélas, jusqu’au discours des novices. Il n’est donc pas possible de se laver les mains de ces vieilles querelles, ne serait-ce que parce qu’elles ont acculé différents protagonistes à des positions de plus en plus figées dans le narcissisme de leurs petites différences théoriques. Ce qui se donne pour interprétation analytique ou relecture de Lacan y est bien souvent une spécialisation idéologique sans renouvellement conceptuel, indirectement adressée au camp ennemi et chargée de faire savoir au monde entier qu’on a, pour sa part, bien géré l’héritage intellectuel du maître. On a découpé dans Lacan un petit morceau de théorie dont on a fait une doctrine ronde et systématique, occultant toute dimension de recherche, d’avancement, de critique, de remise en chantier et tout achoppement sur ses incohérences. Il s’agit surtout de conserver une relique et non de reprendre son questionnement à nouveaux frais, au risque de déranger l’édifice.

Charles Melman s’est spécialisé pour sa part dans ce qu’on pourrait appeler une « théorie de la famille contemporaine » qui a sans doute la couleur, le goût et l’odeur d’une théorie lacanienne, mais qui en constitue pourtant la pire caricature en même temps qu’une reprise inquestionnée des impasses de Lacan. L’occasion s’offrait de critiquer les formules lacaniennes de la sexuation et d’interroger la proposition — peut-être méritoire dans le contexte des débats féministes de l’époque, mais indéniablement ratée — de tirer le féminin hors de l’écueil de l’universalisme phallique. La « solution » par le « pas-tout » phallique dont Lacan crédite le féminin est une élégante tentative de jouer un sale tour à l’universalisme, sauf que ce dernier s’en remet très bien. Le féminin, qui ne peut y être saisi « en totalité », y est finalement de nouveau assigné au mystère de ses échappatoires. L’affirmation-choc « la femme n’existe pas » aurait dû conduire au pas supplémentaire qui n’a jamais été fait. Il s’agissait de montrer l’impasse que représente, non pas la position du féminin en regard de l’universel masculin qui reste la mesure de ce questionnement, mais l‘universalisme androcentrique lui-même ressaisi dans son historicité. C’eût été là une discussion autrement moins confortable pour la bande de bonshommes qui ne cessent, jusqu’à aujourd’hui, de disserter sur la psyché féminine, la sexualité féminine ou la jouissance féminine, tout en déplorant — c’est un topos freudien et lacanien — que les femmes n’en disent pas davantage là-dessus. Réveillez-vous, il n’y a pas de mystère. Si les femmes n’ont pas davantage à en dire là-dessus, c’est peut-être que le problème est mal posé par la psychanalyse, et ce depuis Freud. Mais ce n’était pas faute de tourner autour, car Freud n’a jamais été satisfait de ses formulations sur ce point.

L’universalisme androcentrique entraîne avec lui une foule de problèmes logiques, théoriques et pratiques insolubles qui n’ont rien à voir avec ce qu’il est convenu d’appeler après Lacan « les lois du langage » (un tel argument déshistoricise le présupposé universaliste en question, j’y reviens juste après). Il est impossible de se tirer de cette affaire sans repasser par l’histoire du patriarcat lui-même et la forme spécifique qu’il a prise dans le discours des Lumières et le système producteur de marchandise moderne. Il est vrai que le féminisme n’a pas mieux réussi à se tirer de cette galère, oscillant jusqu’à aujourd’hui entre l’affirmation d’une différence féminine criant à la reconnaissance (de sa différence) et celle d’une affirmation universaliste ne criant pas moins à la reconnaissance (de sa parité) dans le champ de la concurrence masculine. Pour en finir avec ces débats sans issue, il fallut finalement recourir à la promotion du neutre et du queer, non sans offenser les différentialistes et les universalistes, toutes nivelées dans une nouvelle grisaille incapable de rendre compte de la dissociation de genre. Comment se débarrasser du présupposé universaliste qui empeste le moindre des débats sur le genre sans verser dans un particularisme qui n’en est lui aussi qu’un piètre dérivé : telle serait peut-être la question rarement posée. Cet universalisme nous étant aussi une seconde peau, il est impossible, il est vrai, de se l’arracher par simple décret. L’insistance de Freud sur la bisexualité psychique et l’absence de dualisme sexuel dans l’inconscient devrait en tout cas mettre sur la voie d’une critique de toute affirmation des identités de genre effectuée au nom de la psychanalyse. De ce point de vue, il est hallucinant que le fondateur de la plus grosse association lacanienne passe son temps à causer d’identité masculine ou féminine fondées sur des lois éternelles.    

Charles Melman, tout comme Jean-Pierre Lebrun, se défendent bec et ongle d’une quelconque nostalgie du patriarcat. Ce « reproche » est systématiquement présenté par eux comme un contresens complet sur leurs intentions théoriques. Ils se contentent, nous disent-il, d’enregistrer et de décrire les transformations sociales qu’ils ont sous les yeux. La référence aux transformations empiriques dans la famille et dans le couple, parfois à peine plus pointue que ce qu’on peut lire dans un magazine de psychologie, est omniprésente et sensée nous parler de ce que nous expérimentons tous. Comment pouvons-nous donc être à ce point aveugles à la « nouvelle économie psychique » et l’avènement du « matriarcat [1] » contemporain ? Ne crève-t-il pas les yeux, avec par exemple la reconnaissance de l’autorité parentale partagée (qui a consacré la fin du statut du père comme chef de famille) ou la reconnaissance récente de la transmission du nom par la mère [2] ? Et puis que de mères célibataires de nos jours, on ne sait plus où donner de la tête ! La hantise de ces auteurs est une société qui promeut des « rapports entre les partenaires [qui] sont purement duels, c’est-à-dire qu’ils sont de l’ordre du contrat et ne relèvent plus d’une loi. On s’arrange entre partenaires comme on l’entend, comme on le veut. » Bref, une société qui permet « qu’une femme soit un homme comme un autre, et pourquoi pas d’ailleurs un homme une femme comme une autre [3] ». La récusation de la référence paternelle diagnostiquée dans les transformations actuelles de la famille ne peut déboucher que sur une société « totalitaire », c’est-à-dire refusant « des espaces qui échappent aux lois de son fonctionnement qui serait un espace Autre [4] », nommément l’espace du maternel. Compte tenu de cette pléthore de références empiriques, il est clair que Melman ne nous parle jamais d’autre chose que des « hommes », des « femmes », des « pères » des « mères », des « fils » et des « filles » concrets et du scandale contemporain de la confusion des places entre les un(e)s et les autres. L’égalité et la symétrie entre les genres est en particulier dénoncée en permanence.

Pourtant, cette « clinique » fait en même temps l’objet d’une dénégation de psychologisme : contrairement à ce que ce discours laisse supposer, il ne s’agirait pas d’une (mauvaise) psychologie ni d’une (mauvaise) sociologie du lien familial, matrimonial ou amoureux, car il s’agit de rien moins que des « lois du langage ». Si le lecteur n’a rien compris, Jean-Pierre Lebrun, préfacier de Charles Melman l’explique une nouvelle fois : « Ce n’est, dès lors, pas tant le père — et encore moins le patriarcat — qui désigne ce qui supplante la mère, mais la nomination, autrement dit le langage. […] C’est bien dans ce passage de la perception immédiate par les sens à l’aperception médiate du raisonnement logique et de la capacité réflexive que Freud a situé l’essence même du progrès de la culture et de la civilisation. En référant la découverte freudienne à notre aptitude au langage, Lacan n’a fait que démontrer comment ce consentement à perdre l’immédiateté des sens coïncidait avec ce qui se trouvait désigné par les interdits de l’inceste et du meurtre. […] Voilà pourquoi dans les sociétés humaines, il faut se séparer de la mère, abandonner la satisfaction du cocon maternel et la plénitude de jouissance qui y est attachée, pour trouver la voie propre de son désir. Voilà pourquoi l’interdit de l’inceste avec la mère, quoique universel, ne fait pas l’objet d’une loi écrite : simplement parce qu’il fonde la Loi [5]. » Ayant quitté le terrain de la psychologie amoureuse, nous voilà embarqués dans une (mauvaise) anthropologie qui reprend les pires poncifs sexistes et culturalistes dont le monde occidental s’est doté à l’époque de sa grande épopée coloniale ! Il est indubitable que Freud transporte lui-même ces poncifs [6], ce qui ne l’exempte pas d’une critique du seul fait qu’il s’appelle Freud. Mais rappelons qu’on ne trouve jamais chez Freud (ni chez Lacan) la moindre évaluation du bon fonctionnement familial qui semble agréer à tant de Lacaniens aujourd’hui. Relevons — sans les analyser davantage ici — quelques-unes des pires bêtises que recèle cet extrait de texte : (1) Il assimile sans autre forme de procès la nomination (patronymique) au « langage » lui-même, ce qui est pour le moins un fâcheux raccourci ; (2) il identifie la culture au « passage de l’immédiateté des sens au raisonnement logique », dans une complète ignorance du démenti, par de nombreux anthropologues, que cette opposition occidentale entre nature et culture soit universelle ; (3) l’interdit de « l’inceste avec la mère » fonde la Loi (paternelle), voilà pourquoi « il faut se séparer de la mère » : de « notre aptitude au langage » on est insensiblement revenu à ce qu’on connaît déjà, à savoir la séparation cruciale avec la mère, celle qui est précisément entravée de toute part par le « matriarcat » contemporain, et ainsi la boucle est bouclée.

Cette idée d’un passage, voire d’une étape, qui verrait passer le nourrisson d’une jouissance purement sensuelle à son entrée dans le langage, Charles Melman l’énonce sans détour par ailleurs : « Je crois qu’il y a une étape dans la vie du jeune enfant, dans les premiers mois qui suivent sa naissance, une étape que nous n’avons pas encore parfaitement étudiée. Cette étape est celle où la jouissance de type organique qu’il éprouve dans sa relation à sa mère — jouissance purement organique, puisqu’elle est faite essentiellement de tensions organiques résolues par l’intervention et par la présence maternelle — se trouve entrer en conflit avec ce que vient introduire chez lui sa participation à l’ordre du langage, et dont nous savons que cela intervient très tôt chez le jeune enfant, et sans doute déjà dans la vie intra-fœtale sensible aux modulations et aux rythmes vocaux, ça c’est avéré. Donc, la manière dont cette jouissance de type organique entre en conflit avec ce que met en place sa participation à l’ordre du langage et qui implique une renonciation à la jouissance première éprouvée, et dont nous savons qu’elle est supportée par la mère [7]. » Le scénario présenté ici est celui d’une jouissance purement organique dérangée « dans les premiers mois qui suivent la naissance » ou peut-être « dans la vie intra-fœtale » (il faudrait se mettre d’accord) par « ce qui vient introduire chez lui sa participation à l’ordre du langage ». Or rien n’est moins sûr que ce fantasme d’adulte frustré. Ce faisant, l’ordre du langage est clairement posé en extériorité chronologique si ce n’est logique à ce qui se joue dans le lien mère-enfant, présenté selon le tableau crasseux de l’idylle autosuffisante (jusqu’à la fameuse « introduction » salutaire aux lois du langage). C’est immanquablement le même thème de la nécessaire et dure « renonciation » à la jouissance de ce lien primordial qui est réaffirmée à longueur de temps chez Melman et consorts. Mais en quoi consiste donc ce terrible lien maternel qui fait trembler d’horreur incestueuse tant d’hommes (et de femmes) de l´Association Lacanienne Internationale ? Melman l’explique encore autrement dans une autre conférence : « Il aura fallu à l’enfant et à la mère, ce qui souvent leur est difficile, renoncer au langage des signes en passant justement par l’adoption des signifiants, avec ce que ceci implique définitivement de perte de l’objet sans qu’il y ait aucune intervention spécifique de quelque autorité que se soit : il n’y a pas besoin d’un juge, d’un prêtre où d’un policier pour, et encore bien moins d’un père, pour faire qu’opère ainsi avec le passage par l’adoption du signifiant cette perte de l’objet, et la nostalgie donc, de cette langue première. […] c’est l’inaccomplissement qui spécifie notre présence dans ce qu’on appelle notre monde ; nous sommes destinés à le rester jusqu’au bout tout simplement parce que nous sommes des créatures parlantes et que notre système de communication en dispose ainsi. Ce n’est pas un système de signes comme chez l’animal où, comme je l’évoquais tout à l’heure, comme chez le bébé avec sa mère [8]. » Melman renvoie ici explicitement les échanges entre la mère et l’enfant à quelque chose qui n’est pas encore du langage, qui n’est qu’un « système de signes » rappelant le monde animal. L’ « adoption du signifiant » ne vient qu’ensuite ou que par-dessus. Au point où nous en sommes, nous devrions être convaincus que les mères ne savent plus parler, elles doivent faire quelque chose comme gazouiller ou miauler ; c’est pourquoi « l’ordre du langage » — de préférence sous les traits du père, malgré la dénégation ci-dessus — doit en effet prestement entrer en scène pour arracher cette vie semi-animale à sa jouissance obscène.

On est ici absolument dans le fantasme matriarcal de Melman lui-même et certainement pas dans la description des premiers échanges entre la mère et l’enfant, lesquels sont bien évidemment, dès l’origine, marqués par le langage et donc par l’incomplétude, ce qui fait qu’il est impossible de postuler un avant ou un ailleurs indemne de cette frappe langagière, fût-ce au seul niveau logique. En réalité, il est même inimaginable de référer à Lacan une telle conception, qui rechute non seulement dans une psychologie des stades à peine voilée, mais aussi dans la supposition d’un monde hors langage (situé ici dans un maternel hypostasié) que Lacan n’a pas cessé de critiquer. Il s’agit d’un révisionnisme appuyé sur la conception sexiste propagée par les Lumières et réalisée dans la famille bourgeoise, de la mère retranchée de l’espace public et identifiée à la nature, au moins pendant la gestation et les premiers temps après la naissance — pire encore, prête à emporter son gosse dans cette damnation, mais dont le « langage », heureusement, vient ici sauver l’affaire in extremis !

Il est alors congruent avec ces positions d’affirmer que le seul inceste dont il est question en psychanalyse, le seul qui mérite le nom d’inceste « d’un point de vue structural [9] » — et celui qui fait l’objet d’un interdit universel — c’est l’inceste mère-enfant.  On ne s’étonnera pas de retrouver partout et toujours la même thématique obsessionnelle du renoncement : « Pour que le fils ait une vie sexuelle possible, une identité masculine possible, il faut que s’opère pour lui le renoncement à ce qui est pourtant l’objet le plus cher, et qui le lui rend bien dans un certain nombre de cas. Il faut qu’il y renonce, il n’a pas le choix, parce que c’est comme ça [10]. » Passons sur le fait qu’on n’a jamais vu nulle part Freud ou Lacan parler d’identité masculine ou féminine. Le seul concept opératoire à cet endroit étant tout au plus celui d’identification. Melman reconnaît qu’il arrive, dans les familles, que les pères abusent de leurs filles : mais d’une part, ce n’est pas de l’inceste à proprement parler, d’autre part, ces actes viennent de toute façon rencontrer le fantasme hystérique de la jeune fille, aussi « que cela ait été réel ou fantasmé, l’effet est peut-être le même [11] ». Les cas d’incestes avérés avec d’autres que la mère, Melman les nomme des « accidents [12] », des « batifolages [13] », ou se voit obligé d’utiliser des guillemets pour nommer « inceste [14] » quelque chose qui selon lui n’en est pas. Quant aux prêtres pédophiles, ils aiment les enfants et « il arrive que ça dérape [15] » ; pourquoi donc les traiter comme des monstres ? Melman croit aussi déduire de son expérience clinique que « les femmes sont moins sensibles, moins vulnérables, à ce problème de l’inceste [16] » et ne manque pas de livrer des vignettes cliniques où des enfants violés par leur père auront une vie d’adulte « tout à fait normale », affirmant qu’il n’y pas de quoi en faire un problème de société.

Récemment, Melman s’explique sur ce sujet (les successives vagues MeToo et les innombrables affaires d’inceste et de harcèlement rendues publiques sont passées par là et Melman leur donne donc ici une interprétation indirecte) : « On pourrait, à cet endroit, s’interroger sur la fréquence de cette affirmation de la fille d’avoir été sexuellement abusée. […] Il est évidemment facile de faire remarquer qu’une fillette, contrairement à son benêt de frère, qu’une fillette est très vite prise dans les désirs d’un entourage masculin, lui-même souvent puéril, puisqu’après tout, la sexualité est bien par définition une marque de l’enfance, de la puérilité. Il est donc fréquent qu’une fillette soit prise dans ce qu’elle perçoit, identifie, éprouve, comme étant les manifestations sexuelles à son endroit d’un entourage ouvert à tous les âges, je veux dire de ses éventuels séducteurs. Il est donc facile, effectivement pour elle, d’interpréter ces épisodes comme étant autant de violences responsables d’un statut qui la prive du trait phallique qui est celui désiré [17]. » Selon cette vision, nous avons à faire à une « affirmation de la fille » sur une séduction qu’elle « interprète comme des violences » parce qu’elle a un problème — comme chacun sait depuis Freud — avec son désir du phallus. La violence masculine est une fois de plus couverte et privatisée au prétexte qu’elle rencontre le fantasme œdipien de la fille. Une chose est soigneusement écartée de cette présentation : le rôle de la domination masculine dans l’émergence de l’hystérie comme maladie d’époque et fondement épistémologique de la psychanalyse. Rôle qui sera bien sûr complètement passé sous silence aussi longtemps qu’on analyse l’hystérie comme une création sui generis de l’hystérique, et non comme la réponse propre de l’hystérique à ce que Lacan appelera le discours du maître. Lorsque Freud en effet abandonne la thèse de la séduction dans la fameuse lettre à Fliess du 21 septembre 1897, il circonscrit le champ disciplinaire propre de la psychanalyse et lui donne donc ses propres bases. Mais contrairement à ce que peut laisser croire une controverse irrésolue à ce jour (renouvelée par l’article sur la confusion des langues entre enfant et adulte par Ferenczi, ainsi que la théorie de la séduction généralisée par Jean Laplanche), jamais la théorie du fantasme dans l’étiologie des névroses n’a impliqué de méconnaître ou déculpabiliser ce qui se passe dans la réalité. Toute l’œuvre de Lacan est d’ailleurs venue s’inscrire en faux contre la seule interprétation du fantasme prisée des postfreudiens, jusqu’à l’élaboration du nouage entre les trois registres qui précisément interdit tout réductionnisme à l’imaginaire, réduction qu’il nomme « antichambre de la folie ». « L’envie du pénis » ne saurait être attribuée à la fille et analysée indépendamment des autres registres. La topologie du nouage du symptôme aux trois registres met en cause la formation même de ce que nous appelons « réalité », c’est-à-dire aussi bien la réalité psychique que la réalité sociale. Elle ne saurait donc être appliquée unilatéralement aux « affirmations de la fille » sans mettre en cause l’universalisme androcentrique qui organise la constitution même du désir féminin. Dit autrement, on ne peut assigner l’inconscient à « un seul côté », le côté imaginaire, d’une formation de l’inconscient qui fait système dans le réel (c’est en ce sens que Lacan dit qu’ « il y a du savoir dans le réel »). Dès lors que la psychanalyse s’est occupée d’analyser l’hystérie, elle s’est condamnée à analyser l’ordre patriarcal, et ce faisant, à se tirer le tapis sous les pieds. La même chose doit être opposée aux féministes qui oublient si volontiers la contribution de l’hystérique au maintien de l’ordre patriarcal. 

Mais peut-être, nous répondra ici un supporter de l´Association Lacanienne Internationale, que nous n’avons rien compris à ce que dit Charles Melman. Puisqu’il nous rebat les oreilles des « lois du langage », c’est certainement qu’il ne se contente pas de tout réduire au fantasme. Nous y voilà. Nous touchons certainement ici le point essentiel de la comédie théorique qui se donne pour vérité de l’inconscient et fondement de la psychanalyse. Qu’on m’excuse de citer abondamment l’auteur-orateur que je désavoue ; je voudrais éviter de substituer mes signifiants aux siens et de lui retirer la responsabilité de son discours. « Cette promotion générale de la virilité est un „fait du discours“. […] C’est-à-dire que celui qui parle en position maîtresse, en position de maître, se réclame d’une instance, instance phallique dont il est le représentant, et que le destin qui l’a fait naître homme valide en tant que représentant réel, viril de cette instance phallique, et donc, en quelque sorte, promu à représenter l’espèce dans l’espace, dans le champ. Si j’ai le droit de figurer dans cet espace, si j’y suis légitimé, eh bien c’est parce que, du fait de me réclamer, de m’autoriser de cette instance phallique, celle qui distribue les deux sexes, homme et femme, et me trouvant homme, je me trouve légitimé à être le représentant de l’espèce, alors que la femme doit se faire adopter, adopter par exemple par le mariage, et confirmer par la maternité pour avoir le droit en quelque sorte de figurer dans l’espace public. […] Donc, fait de discours, et dont on peut penser justement, que du même coup, cette généralisation de la primauté virile n’est plus un accident occasionnel, mais un fait lié au discours, du fait que nous sommes des êtres de parole, et que si j’entends y prendre la parole, c’est-à-dire de m’y faire valoir comme maître, comme autorité, comme légitimé, comme étant en mesure de me réclamer à juste titre de celui dont je détiens l’autorité, c’est-à-dire cette instance phallique, eh bien il importe que je sois homme, de sexe masculin [18]. »

Nous sommes explicitement posés ici en face d’une identification de « la primauté virile » avec le fait que nous sommes des « êtres de parole ».  Le repérage par Lacan de l’instance phallique comme organisatrice du discours aurait pu ouvrir la voie d’une mise en question radicale de l’androcentrisme et de la dissociation de genre telle qu’elle s’organise spécifiquement dans la modernité capitaliste à la suite d’une longue histoire d’assignations patriarcales ; au lieu de cela, elle donne lieu ici à une ontologisation croisée du « langage » et de la « virilité » qui, en somme, condamne l’ « espèce » à la domination masculine et la femme à se débrouiller avec comme elle peut. Les vieilles justifications de la place de la femme par l’ordre divin ou par l’ordre naturel font pâle figure à côté de celle-ci. Que la psychanalyse puisse se mettre massivement au service d’une telle entreprise ressemble, à vrai dire, à une sinistre blague. Bien des auteurs de l´ALI répètent en effet, hommes ou femmes, les positions de Charles Melman comme une vérité révélée sur la « structure ». Certes, ces positions ne sont pas non plus sans provoquer des vagues (puisque Melman s’offusque quelque part qu’on le traite de « misogyne »), mais jamais au point d’interrompre leur propagation militante par des foules analytiques qui se font ainsi les grossières ambassadrices du patriarcat — et ce, en dépit de la dénégation qui l’accompagne à chaque fois.

Sandrine Aumercier, 21 janvier 2022


[1] Voir « Résurgence du matriarcat ? », Bulletin de l´ALI, 2007/2 ; Charles Melman, La nouvelle économie psychique. La façon de penser et de jouir aujourd’hui, Paris, Érès, 2010.

[2] Ces exemples sont ceux de Charles Melman dans la conférence du 28 janvier 2005 « La fonction des mères aujourd’hui ». Voir en ligne :  https://www.ali-rhonealpes.org/archives/conference-de-chambery/16-la-fonction-des-meres-aujourd-hui

[3] Charles Melman, Conférence du 2 décembre 2014, « La femme, chef d’œuvre en péril ». Voir en ligne : https://ephep.com/fr/content/texte/ch-melman-la-femme-chef-doeuvre-en-p%C3%A9ril

[4] Ibid.

[5] Jean-Pierre Lebrun, Préface, dans Charles Melman, La nouvelle économie psychique. La façon de penser et de jouir aujourd’hui, op.cit., p. 14-17, souligné par moi

[6] Voir par exemple Sigmund Freud, L’homme Moïse et la religion monothéiste, Paris, Gallimard, 1986 [1939], p. 213

[7] Charles Melman, « La dépendance vis-à-vis d’un objet peut-elle protéger de la psychose ? », dans La clinique lacanienne, 2011/1, n°19, souligné par moi. Voir en ligne : https://www.cairn.info/revue-la-clinique-lacanienne-2011-1-page-9.htm

[8] Charles Melman, Conférence « Le don et le sacrifice », 5 mars 2015, souligné par nous. Voir en ligne : https://ephep.com/fr/content/texte/charles-melman-le-don-et-le-sacrifice

[9] Charles Melman, Pour introduire la psychanalyse aujourd’hui. Séminaire 2001-2002, Paris, Éditions de l’association lacanienne internationale, p. 197.

[10] Ibid., p 356

[11] Ibid., p. 358

[12] Ibid., 197

[13] Ibid., 306

[14] Ibid., 358

[15] Ibid., 368

[16] Ibid., 360

[17] Charles Melman, Conférence du 23 avril 2020. « Comment une femme se débrouille-t-elle ou pas ? ». Voir en ligne : https://ephep.com/fr/content/texte/charles-melman-comment-une-femme-se-d%C3%A9brouille-t-elle-ou-pas-iii

[18] Charles Melman, Conférence du 2 décembre 2014, « La femme, chef d’œuvre en péril », souligné par moi. Voir en ligne : https://ephep.com/fr/content/texte/ch-melman-la-femme-chef-doeuvre-en-p%C3%A9ril

Comment un Freud politique ne tombe pas du ciel, même par temps de pandémie

La « Conférence Sigmund Freud » a été en 2020 déplacée du 6 mai, jour de la naissance de Freud, au 23 septembre, jour de sa mort, en raison de la pandémie. Jacqueline Rose, spécialiste britannique de la culture, féministe et excellente connaisseuse de la psychanalyse a finalement tenu cette conférence en ligne depuis le Freud Museum de Londres plutôt que devant un auditoire réuni au Freud Museum de Vienne, comme c’est l’usage depuis quarante-sept ans. Elle a débuté — pour l’occasion — par une question qui ne laisse qu’une seule voie ouverte pour ce qui suit : « En période de pandémie, comme celle que nous vivons aujourd’hui, y a-t-il encore de l’espace pour aborder sans restriction la question de la vie et de la mort, comme la psychanalyse sait le faire d’une manière unique ? » [1]. Ce n’est qu’en apparence que cette formulation laisse attendre une réponse. En fait, avec cette question, les jalons sont déjà posés : car il va de soi qu’à la fin de son discours, Jacqueline Rose répondra finalement par l’affirmative à cette question — malgré le scepticisme qui s’est manifesté en cours de route — et qu’elle donnera à la psychanalyse sa place dans la confrontation à la vie et la mort, même et surtout par temps de pandémie. Mais non sans maintenir une fois de plus, comme le suggère déjà sa question initiale, « la période », « l’espace » et « la psychanalyse » séparés les uns des autres et renvoyés à leurs sphères respectives. Son propre scepticisme peut ainsi rester rhétorique et continue d’apparaître comme éminemment chic. Et c’est ainsi que, cette fois encore, rien de nouveau ne sera annoncé à Vienne ou à Londres depuis « l’un des forums les plus prestigieux pour discuter du rôle de la psychanalyse dans la culture contemporaine » [2]. La pandémie n’y change rien. On en reste à une critique sociale prétendument freudienne fondée sur l’existence séparée de l’histoire, de la société et de la psychanalyse. Non seulement Rose aura ainsi, par sa conférence, mis une fois de plus la psychanalyse à l’abri du danger, et surtout se sera mise elle-même à l’abri, mais elle aura en outre sauvé la cerise sur le gâteau, qui a toujours été la préoccupation majeure de ceux qui, psychanalystes ou non, prétendent parler au nom de la psychanalyse, à savoir : le « caractère unique » postulé de l’approche psychanalytique.

Le fait que Jacqueline Rose ne s’adresse pas à son public en tant que psychanalyste n’excuse rien à cet égard. Après tout, elle s’exprime sur la psychanalyse et s’autorise donc à parler au nom de la psychanalyse. Comme de toute personne qui se met dans cette position, nous sommes donc en droit d’attendre d’elle qu’elle ne se contente pas de supposer la nature et la dimension historique et sociale « sans restriction » de la psychanalyse — même et surtout — par temps de pandémie, mais qu’elle l’expose effectivement — avec les moyens de sa doctrine (P. Parin) — et qu’à partir de là, elle sorte elle-même de son abri et prenne position. Et ce d’autant plus que Rose sait très bien souligner que « la catastrophe met à nu les failles économiques et racistes d’une société » [3].  Cela n’augure effectivement rien de bon pour la psychanalyse au XXIe siècle que cette phrase ne fasse de mal à personne, même chez Rose, qu’elle ne soit donc rien d’autre que cosmétique — même et surtout pour les psychanalystes — et qu’elle reste donc en fin de compte du maquillage.

Il s’agit pour Jacqueline Rose rien moins que de démontrer l’actualité de Freud par temps de pandémie de Covid-19 pendant les neuf premiers mois de l’année 2020.

Non seulement la pandémie, selon Rose, « met à nu la psyché » et « fait apparaître pour un bref instant le deuil dans sa forme la plus pure » [4] ; elle met également en évidence « le fait que la mort est quelque chose dont on peut être privé — en tant que mourant, mais aussi en tant que proche » [5] : « L’impitoyable hasard de la mort », lit-on dans un autre passage, « prive les victimes de la pandémie de l’essence de la vie » [6].  Par temps de pandémie, chacun lutte pour « faire coïncider dans une certaine mesure psychiquement la douleur de sa propre vie intérieure et la tragédie qui se déroule devant sa porte » [7].

Face à la prise de conscience que « la mort dans la pandémie n’est pas une façon de mourir » [8], l’« actualité » des réflexions de Freud, menées il y a maintenant plus de cent ans, peut, selon Rose, nous aider à « nous confronter à l’horreur de notre propre époque, où les morts irreprésentables sont à nouveau légion » [9]. Et c’est ainsi qu’elle se tourne vers ce « point culminant » des « réflexions » du fondateur de la psychanalyse « sur la topographie de l’esprit » [10], où celles-ci vont de pair avec une « philosophie du deuil » [11], dans laquelle Freud, avec l’hypothèse de la pulsion de mort [12], oppose il y a exactement cent ans l’insupportable « mort comme résultat d’une série de hasards » à la « mort comme compagne silencieuse » à supporter dans la vie [13].

Rose ne déduit pas seulement la « philosophie du deuil » de Freud de « la tragédie domestique » [14] qui se déroule dans la famille de Freud.  C’est surtout parce que, pour elle, « la porte de la maison » sépare « la douleur de la vie intérieure » de « la tragédie » qui se déroule dehors, que son propre postulat — selon lequel la « philosophie du deuil » de Freud (1) « s’étend au monde politique extérieur », (2) tient compte aussi bien des « dangers du monde » que de la « détresse extérieure » [15] et (3) reconnaît par conséquent « l’influence du monde sur ceux qui y vivent » [16] — ne peut que retomber dans la psychologie. Ainsi, sa mise en évidence de « la lecture politique de Freud », ponctuellement, et son opinion selon laquelle le travail de Freud constitue également une « tentative de saisir la condition misérable de l’humanité » — caractérisée selon Rose par la « détresse », la « pauvreté », la « misère », le « désagrément », ainsi que par les « catastrophes de l’Histoire » et par le « poids du passé » [17] — en disent moins sur la psychanalyse freudienne que sur la propre notion de la politique de Jacqueline Rose : « Autrefois [1985], c’était l’hiver nucléaire, aujourd’hui c’est la pandémie ou la catastrophe climatique. » [18]. Les « catastrophes de l’Histoire » ne peuvent pas être tenues à distance de manière plus opaque et le « poids du passé » ne peut pas non plus apparaître davantage en apesanteur.

Mais la réduction de la « catastrophe » à son « accompagnateur silencieux », la « tyrannie » [19], est encore plus consternante que la conception anhistorique qui se manifeste ici. A quoi bon découvrir « à quel point Freud devient politique » dans ses textes si, au nom de la psychanalyse, cette « tyrannie » est du même pas personnifiée dans le « tyran » (par exemple : « Trump ») — et que ce qui veut être une analyse s’épuise ainsi définitivement dans la psychologie du monde entier. Cela équivaut à un échec retentissant de toute approche critique dans le camp desdits Freudiens, qui ne peut pas non plus être compensée par le fait que l’on s’imagine pouvoir démasquer le tyran en un tour de main — d’une manière qui se présente comme « psychanalytique » — en le déclarant le « premier hystérique » [20]. Non ! On s’est ici éloigné depuis longtemps de Freud, même quand on pense pouvoir se référer à lui !

Mais, est-ce vraiment tout ce que Freud a à offrir en tant que « penseur de la catastrophe » [21] ? Est-ce vraiment Freud qui pense « un monde figé sous la pression de l’incompétence, du mensonge et du faux triomphalisme », un « monde » divisé entre « une poignée d’avides et de séducteurs sans limites » (une fois de plus, Rose n’hésite pas à énumérer, comme s’il suffisait de se distinguer de cette bande pour se croire en bonne compagnie : « Trump », « Bolsonaro », « Modi », « Erdoǧan », « Orbán », « Duterte »), d’une part, et « des millions de gouvernés » [22], d’autre part ?

Ce qui rend décisif l’échec de Jacqueline Rose avec la psychanalyse n’est pas tant le fait qu’elle prenne clairement position sur l’origine supposée de la « philosophie du deuil » de Freud : elle considère en effet comme « tout sauf dépourvu de plausibilité » que l’émergence du « concept sans équivalent » de la pulsion de mort — et donc, la nouvelle théorie du dualisme pulsionnel — ait un rapport avec la mort soudaine de la fille de Freud, Sophie, décédée de la grippe espagnole [23]. C’est plutôt le fait que son « Penser avec Freud par temps de pandémie » s’éloigne de plus en plus de la raison selon Freud (J. Lacan) et se perd finalement dans l’indéterminé d’une prétendue « vision du monde » [24] freudienne (« plus radicale, plus complète, finalement bienveillante ») qui est due à sa propre lecture de la psychanalyse freudienne. Si l’on admet, comme le fait Rose, que la psychanalyse suppose un « esprit qui s’échappe », un « esprit qui ne peut pas mesurer sa propre douleur » [25], si l’on ne voit la spécificité de la psychanalyse que dans le fait qu’elle reconnaisse « qu’aucun sujet humain n’est épargné par la « perplexité et l’impuissance du genre humain » [Freud] » [26], et si l’on appelle effectivement le concept freudien de la pulsion de mort une « représentation d’un principe démoniaque inconscient » qui « rend la psyché folle » [27] — comment ce qu’elle appelle  un « fil conducteur pour notre temps » [28] peut-il alors, venant de nulle part, mener ailleurs que dans la psychologisation la plus crue des hypothèses fondamentales de la psychanalyse, c’est-à-dire : à l’abolition définitive des présupposés de la psychanalyse ? Dans ce contexte en tout cas, la « supposition selon laquelle la pandémie actuelle nous prive précisément de l’ambivalence du deuil humain » [29] au sens de Freud ne pourra être ni confirmée ni infirmée par Rose.

En fait, le Freud de Jacqueline Rose est aussi peu actuel que freudien. Car ce « fil conducteur », Jacqueline Rose l’a tissé elle-même : Les « idées » de Freud « aident à mettre en évidence la vérité crue de tous ces événements [de la pandémie], pour comprendre à partir de là — et sur leur base — toutes ces facettes de notre monde intérieur qui vivent et meurent dans l’inconscient ». [30]  C’est ce propre « fil conducteur », où les événements extérieurs et les facettes intérieures continuent d’être soigneusement séparés, qui l’éloigne de la psychanalyse et la conduit à une « impulsion humaine d’empathie » [31] finalement détachée des deux.  Les « idées » freudiennes s’y fondent définitivement dans la psychologie d’un nouveau mouvement pour la paix : « Ce n’est qu’en admettant l’attitude ambivalente même à l’égard de ceux que l’on aime le plus, qu’il peut y avoir la moindre possibilité de tendre la main à tous dans le monde — même aux ennemis présumés. » [32] Et c’est ainsi — comme c’est merveilleux ! — que tout à coup même le germe le plus fragile d’un « socius primitif » que Rose voit à l’œuvre dans le texte de Freud est déjà en train de fleurir. La promesse de « nouvelles formes de vie sociale » [33] qui s’y rattache se prétend dès aujourd’hui réalisable — oui, comme par enchantement ! — en « une vie » dans laquelle « la douleur de l’époque est partagée, et à laquelle tout homme peut participer indépendamment de sa race, de sa classe, de sa caste ou de son sexe. C’est sans doute ce que signifie lutter pour un monde où tous sont libres de mourir de leur propre mort » [34].

Si ces mots expriment effectivement le « projet inachevé de la psychanalyse » [35], alors la psychanalyse, pour finir son chemin, doit encore être inventée : car le Freud politique qui, ce faisant, serait en accord avec la raison de sa propre découverte, n’existe pas encore — notamment parce que les psychanalystes eux-mêmes sont aveugles à cet égard. Et ce n’est donc pas parce qu’on l’invoque à nouveau qu’il tombera du ciel, même par temps de pandémie.

Frank Grohmann, 18 janvier 2022


[1] J. Rose, Den eigenen Tod sterben. Denken mit Freud in Zeiten der Pandemie, Turia & Kant, Wien, Berlin, 2021, p. 25.

[2] R. Gallo, »Denken mit Jacqueline Rose: Einleitung«, op.cit., p. 14.

[3] J. Rose, op.cit., p. 34.

[4] Ibid., p. 27.

[5] Ibid., p. 50f.

[6] Ibid., p. 55.

[7] Ibid., p. 61.

[8] Ibid., p. 56.

[9] Ibid., p. 44.

[10] Ibid., p. 48.

[11] Ibid., p. 56.

[12] S. Freud (1920), « Au-delà du principe de plaisir », Essais de psychanalyse, Paris, Éditions Payot, 1981.

[13] J. Rose, op.cit., p. 53f.

[14] Ibid., p. 38.

[15] Ibid., p. 60. Souligné par FG.

[16] Ibid., p. 63.

[17] Ibid., p. 70.

[18] Ibid., p. 72.

[19] Ibid., p. 68.

[20] Ibid.

[21] Ibid., p. 76.

[22] Ibid.

[23] Ibid., p. 46.

[24] Ibid., p. 93.

[25] Ibid., p. 37.

[26] Ibid., p. 38.

[27] Ibid., p. 48f.

[28] Ibid., p. 71.

[29] Ibid., p. 76.

[30] Ibid., p. 77.

[31] Ibid., p. 81.

[32] Ibid., p. 79.

[33] Ibid., p. 81.

[34] Ibid., p. 82.

[35] Ibid., p. 93.

Covid-19, complotisme et psychanalyse

L’année 2020 aura vu, à la faveur de la pandémie de Covid-19 et de la situation inédite qu’elle a entraîné au niveau mondial, un déferlement de théories complotistes, parmi lesquelles, à l’extrémité du continuum complotiste, la montée en puissance des adeptes de QAnon [1]. Ces théories vont d’insinuations sur le laboratoire de Wuhan d’où serait parti le coronavirus Sars-Cov-2 (insinuations pour l’heure infondées, et pour cause, puisque la Chine limite ou empêche les enquêtes sur son territoire) à des allégations sur les intentions de Bill Gates de pucer toute la population par l’intermédiaire d’un vaccin, ou encore d’un projet diabolique de « Grand Reset » qui serait orchestré par Klaus Schwab. Allégations qu’il est pourtant facile de vérifier en consultant la publication du même nom par Schwab lui-même, disponible sur internet, et qui n’est qu’un tissu de propositions de relances néolibérales, strictement dans la ligne d’un capitalisme en panne d’accumulation essayant de se redorer le blason avec des promesses d’investissements vertueux. Rien de spectaculaire. On devrait même s’étonner que quelque chose d’aussi banal suscite de tels fantasmes ; c’est sans doute que l’inconscient s’y exprime à ciel ouvert, presqu’aussi limpide que nos vies de travailleurs et de consommateurs.

Que les incertitudes demeurent sur d’innombrables sujets et que les décideurs économiques et politiques ne soient pas mus que par les plus nobles intentions, inutile de le souligner. Il est également indiscutable que la pandémie légitime les tendances les plus autoritaires, l’état d’exception, la généralisation de la surveillance numérique et la numérisation accélérée des activités. Mais ce serait pour le moins de l’aveuglement de ne l’avoir pas vu venir, sans parler de léthargie collective avec laquelle ces nouveautés sont accueillies depuis des années les unes après les autres.

Prêter des intentions diaboliques à des acteurs politiques, c’est donc devenu l’hypothèse principale de certaines mouvances qui radicalisent la paranoia ordinaire, celle qu’on est habituellement tenté de considérer comme un reste d’infantilisme. Les explications courantes à tendance projective – par exemple la vieille dénonciation des élites qui seraient animées par la seule recherche du profit au détriment du bon peuple – forment le terreau des pires théories complotistes actuelles, et ceci jusque dans leur appel démagogique au bon sens populaire pour expliquer l’état d’un monde qui a perdu toute boussole.

Mais si les réseaux sociaux, conformément à leur essence, se sont présentés comme une fantastiques chambre de résonnance de ces tendances régressives, il faut noter à présent le glissement imperceptible de nombreux intellectuels dans la fange complotiste. On dirait que même les digues intellectuelles ont sauté. Cela touche également un certain nombre de psychanalystes qui se sont mis à relayer des rumeurs et des documents imprégnés de fureur populiste en prétendant par là faire accéder les lecteurs à des intentions voilées au commun des mortels (certainement parce qu’ils s’imaginent qu’ils y auraient accès eux-mêmes). Une tribune publiée sur le site de la Fondation Européenne pour la psychanalyse et signée par de nombreux psychanalystes en constitue un exemple [2]. L’homme d’État, nous dit-on, « était prévenu du danger » mais « n’a pourtant rien prévu ». L’explication, ces psychanalystes nous la fournissent clé en main : cela ne peut que relever d’un « désir inconscient », à savoir « un désir de faire souffrir » qui reçoit rapidement le diagnostic de « sadisme ».

Donc : il y a quelqu’un savait, qui n’a rien fait, et en plus, c’est par sadisme. Des psychanalystes se mettent ici en position de désigner les fauteurs du désastre, et en plus, de dévoiler les arcanes inconscients de nos dirigeants. Ainsi, la psychanalyse n’est plus seulement du niveau d’une psychologie de comptoir, elle tombe carrément dans le caniveau. La thèse du sadisme d´Emmanuel Macron est largement avancée par Gérard Pommier dans son livre sur la crise du coronavirus [3]. Elle n’a pas d’autre fondement que la haine des riches et des élites, cible personnifiée d’une projection grimaçante, qui s’exempte de critiquer la nature du rapport social capitaliste [4]. C’est un psychologisme vulgaire qui n’entend rien à l’examen de la structure dans laquelle il est pris lui-même jusqu’au cou.

Certes, Emmanuel Macron n’a pas l’humilité d’une Angela Merkel qui se confondait récemment en excuses pour avoir osé proposer des fêtes de Pâques en confinement strict (joliment baptisé « repos de Pâques »). Or les excuses « historiques » de Merkel ont une justification profonde qu’il n’y a pas besoin d’aller chercher dans les profondeurs de son inconscient et qu’elle a elle-même énoncées : il s’agissait de la gestion du « paiement des salaires pendant les heures non travaillées, et de la situation dans les magasins et établissements » (24 mars 2021). Les psychanalystes doivent savoir que les sadiques ne s’excusent pas et devraient avoir remarqué que nos dirigeant n’en mènent pas large.

L’imprécation populiste s’empresse de dire que les riches en ont plein les poches et qu’on trouverait bien l’argent pour payer ces heures chômées « si on le voulait ». C’est ce que disent les signataires de la tribune : « L’argent a toujours été disponible. La Banque Centrale le distribue aujourd’hui sans hésiter pour aider les grands groupes. » C’est bien connu : il suffirait de prendre aux uns et de donner aux autres. Cette vision du monde ne semble pas tant s’inquiéter de la destructivité de ce mode de production que de s’assurer d’en tirer des miettes. Mais surtout, la stagnation structurelle de la croissance mondiale depuis des décennies devrait suffire à montrer que les montagnes de « richesses », que nous croyons voir ruisseler autour de nous sous forme de marchandises ou de produits financiers, ne sont que les déchets d’une machine d’accumulation coincée, les mirages d’une véritable désolation. Une machine à accumuler qui n’accumule pas et qui, à la moindre chiquenaude, menace de s’effondrer et de précipiter toute la société dans le chaos. Il suffit de voir le nombre de petites entreprises qui n’ont pas survécu à quelques semaines ou quelques mois d’interruption pandémique pour comprendre l’état réel de l’économie mondiale. Quant aux industries apparemment aussi « florissantes » que les secteurs automobile ou aérien, elles n’ont pas été arrosées par les plans de relance uniquement pour satisfaire l’adage « qu’on ne prête qu’aux riches » – même s’il n’est pas faux – mais surtout parce qu’elles étaient déjà très mal en point. Or je ne sache pas que le Français moyen soit prêt à se passer de sa bagnole et de son vol d’avion, ni les salariés du secteur de partir au chômage, ni que tout ce petit monde soit prêt à laisser tout ce système faire patatras afin d’en changer enfin. Nos politiques « sadiques » ne font donc que ce pour quoi ils ont été élus. Ils rognent sur les dépenses improductives comme celles de la santé, et soutiennent les secteurs industriels les plus polluants et destructeurs dans l’espoir de soutenir la compétitivité des entreprises nationales. Ce n’est que leur mandat. Il faudra chercher les coupables ailleurs.

Air France, par exemple, est une compagnie déficitaire depuis longtemps, et aucun dividende n’y a été versé depuis 2008 : on se préoccupait de redresser la situation bien avant la Covid-19 [5]. L’IATA (Association internationale du transport aérien) estimait au début du premier confinement que la moitié des entreprises mondiales était menacée de faillite. En juillet 2020, son directeur général demandait « l’aide des passagers […], c’est vrai, et nous la demandons à genoux », car « la trésorerie des compagnies est dans un état absolument apocalyptique [6] ». Il s’agissait que les passagers renoncent à se faire rembourser les vols annulés et se contentent d’un avoir – en contradiction avec le droit des consommateurs, ce qui ne manqua pas de créer immédiatement des contentieux avec les associations de consommateurs. D’une manière générale, le temps nécessaire pour que le secteur aérien recouvre sa trajectoire de croissance d’avant la pandémie est estimé à 10 ans [7]. C’est l’immense fragilité d’un système de production – que l’on tend à regarder comme increvable – que la crise de Covid-19 a ainsi révélé en seulement quelques mois, poussant même le secteur aérien à « s’agenouiller » auprès du consommateur ! On est passé de la publicité agressive pour trajets en low-cost à mendier le prix d’un billet d’avion pour sauver le secteur de la banqueroute. Mais peut-être cela nous apprend-il à quel point la publicité est elle-même une forme de mendicité.

On se demande finalement qui est le plus pathétique, entre le directeur d’une organisation commerciale internationale qui se met à genoux et une chancelière qui s’excuse quatre fois d’avoir voulu tout arrêter pendant deux jours supplémentaires, prise entre le marteau de la santé et l’enclume de l’économie.

N’est-ce pas le fantasme si largement partagé d’une puissance qui n’en est pas une qui devrait mobiliser les psychanalystes ? N’entretient-on pas la collusion inconsciente avec ce système destructif en continuant de l’imputer à quelques acteurs privilégiés ? Puisque cette tribune demande ce qu’en dirait Freud, on ne peut que suggérer à ses auteurs et signataires de relire Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort : « C’est ainsi que le citoyen du monde civilisé… peut se retrouver désemparé dans un monde qui lui est devenu étranger – sa grande patrie en ruines, les biens communs dévastés, les concitoyens divisés et avilis ! Sa déception pourrait faire l’objet de quelques critiques. A le bien prendre, elle ne se justifie pas, car elle consiste en la destruction d’une illusion [8]. » Ce que Freud dit ici au sujet de la Grande Guerre et de ses conséquences sociales, cela s’applique aussi à deux siècles de guerre économique et une année de « guerre contre le virus ». Il reste en effet bien des illusions collectives pouvant faire l’objet de critiques. Et si l’on veut savoir ce que Freud dirait aujourd’hui de la montée du populisme de crise et faire des hypothèses sur nos attentes invraisemblables envers l´État et ses représentants, on peut aussi relire, par exemple, les pages sur l’idéal du moi dans Psychologie des foules et analyse du moi. Freud y suggère une racine commune entre la névrose individuelle et la formation des foules : « [La névrose] est, quant à son contenu, d’une richesse peu commune, étant donné qu’elle englobe toutes les relations possibles entre le moi et l’objet, aussi bien que celles dans lesquelles l’objet est maintenu, que d’autres où il est soit abandonné, soit érigé dans le moi lui-même et, tout aussi bien encore les relations conflictuelles entre le moi et son idéal du moi [9]. »

Sandrine Aumercier, 1 avril 2021


[1] Pour une analyse de ce mouvement, on peut lire l’analyse suivante : Wu Ming 1, « Conspiration et fantasmagorie à l’ère de Trump et du Covid… », 12 octobre 2020, sur lundimatinhttps://lundi.am/Conspiration-et-fantasmagorie-a-l-ere-de-Trump-et-du-Covid ; https://lundi.am/Conspiration-et-fantasmagorie-a-l-ere-de-Trump-et-du-Covid-3491 . Le même article est d’abord en italien : https://lundi.am/Conspiration-et-fantasmagorie-a-l-ere-de-Trump-et-du-Covid-3491  ; https://www.internazionale.it/opinione/wu-ming-1/2020/09/18/mondo-qanon-seconda-parte

[2] « Que dirait Freud de la pandémie mondiale ? », en ligne : https://fep-lapsychanalyse.org/appel-a-signature-que-dirait-freud-de-lactuelle-pandemie-mondiale/

[3] Gérard Pommier, Si le virus nous parlait ? Et si Freud lui répondait ?, Orange, Le Retrait, 2020.

[4] Ibid., p. 102: « Quel plaisir délicieux d’entendre éclater des sanglots, de voir les larmes couler, de provoquer la souffrance (mine de rien). Les très hauts salaires sont annoncés publiquement, de même que les fortunes faramineuses d’actionnaires qui n’ont jamais travaillé. Le bon peuple peut admirer les photos de leur yacht, de leurs jets privés, etc. : toutes ces jouissances somptueuses sont étalées dans des journaux et des magazines populaires, alors que cela pourrait être dissimulé. Mais non ! Il faut tout montrer au grand jour. Cet exhibitionnisme est une autre de ces perversions venues du fond de l’enfance avec le sadisme. »

[5]  Jean-Louis Barroux, « Rentabilité des compagnies aériennes : une question de taille ? », laquotidienne.fr, 5 juillet 2018 : « Au cours des 9 dernières années, entre 2009 et 2017, le résultat net cumulé [d´Air France] ressort à un déficit de 5,722 milliards d’€ ce qui fait tout de même une perte moyenne de 574.000 € par jour. ». Pour voir les mesures envisagées juste avant la crise de Covid, lire en ligne : https://www.air-journal.fr/2019-11-06-air-france-klm-une-strategie-dabord-financiere-5216061.html

[6] Cf. « Vols annulés : Le secteur aérien demande « à genoux » aux passagers de ne pas exiger de remboursement », Les Échos, 15 juillet 2020.

[7] https://www.latribune.fr/entreprises-finance/services/transport-logistique/transport-aerien-dix-ans-au-mieux-pour-rattraper-la-courbe-de-croissance-d-avant-crise-844872.html

[8] Sigmund Freud, « Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort », Essais de psychanalyse, Payot, 1981 [1915], p. 17.

[9] Sigmund Freud, « Psychologie des foules et analyse du moi », Essais de psychanalyse, Payot, 1981 [1921], p. 217.

L’inconscient, c’est la politique

L’aphorisme de Lacan « l’inconscient, c’est la politique » a fait beaucoup parler. Deux « gros » mots qui semblent diamétralement opposés sont déballés ensemble et associés par une copule émoustillante. On a l’impression, pendant un instant, de tenir enfin « la chose ».

Ce que fait Lacan, c’est de faire tourner les concepts autour d’un axe invisible (qui ressort du maniement de l’inconscient) pour exposer leur moment de coincïdence, un geste qui, certes, ne va pas sans provocation. La même chose vaut par exemple avec l’aphorisme « l´Autre, c´est le corps » qui fait suite à une décennie d’élaborations qu’on a tendance à oublier si l’on ne fait que recueillir cette formule isolée du reste. Lacan ne voulait en aucun cas aboutir à des concepts essentialisés, raison pour laquelle il continua jusqu’au bout de les faire tourner ensemble pour leur faire cracher, comme il disait, « un bout de réel ». Il n’a pas été question pour lui d’asséner un slogan que nous devrions répéter religieusement.

Il suffit de lire ce qui suit le fameux aphorisme dans le séminaire La logique du fantasme pour constater qu’il n’a pas de prétention intrinsèque à révéler un mystère. « Je veux dire, explique Lacan, que ce qui lie les hommes entre eux, ce qui les oppose, est précisément à motiver de ce dont nous essayons pour l’instant d’articuler la logique. » [1] Lacan nous propose finalement d’examiner la politique par le petit bout de la lorgnette, c’est-à-dire avec les instruments de la psychanalyse. Il propose aux psychanalystes de considérer ce que leur enseigne leur propre affaire. Il s’agit moins d’élucider la grande scène politique, celle qui s’étale dans les journaux, que d’aller voir dans le détail la manière dont les humains se lient et s’opposent entre eux. Le programme est ici de nature pratique.  

D’où vient alors que les psychanalystes enfourchent le plus souvent de grands chevaux dès qu’il s’agit de telles formulations — et de celle-ci en particulier ? L’aphorisme envoie son serviteur dans les hautes régions du concept, le charge d’une grande mission pas moins que politique, le leste d’une éthique — et toute la série des fétiches théoriques y passe avec !

Le moment d’identité qu’exprime la copule « l’inconscient, c’est la politique » n’épuise pas la question de la politique. Il invite plutôt à suivre l’hypothèse de l’inconscient jusqu’au bout, c’est-à-dire jusque-là où elle est intrinsèquement politique. C’est un abus de parler au génitif, comme le font certains analystes, de « politique de l’inconscient » [2]. Si l’inconscient c’est la politique, alors il n’y pas de politique de l’inconscient. Pourquoi Lacan récuse-t-il juste avant la formule inverse : « la politique, c’est l’inconscient » ? C’est que précisément il ne vise pas à nous dire ce qu’est la politique, mais à examiner l’inconscient jusqu’au bout. Il ne propose pas par exemple d’interpréter les structures politiques ou les faits des politiciens. Il s’agit, pourrions-nous dire, de l’expertise du psychanalyste, mais pas de celle du politologue. Il ne s’agit pas non plus de l’expertise de l’activiste : rien ne permet de penser que Lacan élabore ici un viatique de l’émancipation qui se jouerait dans l’analyse. Au contraire, il affirme ailleurs la même année que : « le psychanalyste se trouve dans une position intenable : une aliénation conditionnée d’un je suis dont, comme pour nous, la condition est je ne pense pas, mais renforcée de ce rajout qu’à la différence de chacun, lui le sait. C’est ce savoir qui n’est pas portable, de ce que nul savoir ne puisse être porté d’un seul. (…) L’analyste se fait le gardien de la réalité collective, sans en avoir même la compétence, — de ce qu’il puisse y échapper. » [3] Ce passage présente le psychanalyste comme quelqu’un qui subit la même aliénation que tous les autres (elle ne cesse pas d’exister pour lui), mais à la seule différence que lui le sait, ce qui ne fait que redoubler cette aliénation, et faire de lui le gardien de la réalité collective, non pas par conservatisme (ce serait une positivation vulgaire de ce dont il s’agit ici), mais du fait de sa position, donc à son corps défendant.

Que dit Lacan dans le passage qui entoure l’aphorisme sur la politique ? Il dit que quelqu’un peut avoir par exemple d’aussi bonnes raisons de vouloir être accepté que de ne pas vouloir être accepté dans un groupe, ce qui signifie qu’aucune revendication abstraite de justice sociale n’est recevable du point de vue de l’inconscient. Réactionnaire, Lacan ? C’est en fait le droit bourgeois et tout ce que nous appelons « la politique » qui se trouve ainsi dans le viseur, en tant que les grandes catégories de la politique (l’égalité, la démocratie, etc.) ne sortent pas davantage indemnes de l’examen psychanalytique que les catégories de la conscience ordinaire (le moi, la conscience, la volonté, etc.). Au lieu donc de se rengorger de la mission politique de la psychanalyse (la « politique de l’inconscient »), il s’agit de tirer toutes les conséquences de son exercice, c’est-à-dire justement ses conséquences politiques. Ce ne sont pas celles d’un nihilisme anarchiste (lequel consisterait à étendre la position spécifique du psychanalyste à toute la réalité, comme si finalement le psychanalyste disposait bien d’un accès privilégié à la vérité [4]), mais au contraire celles d’un coinçage spécifique, celle du psychanalyste et de personne d’autre, et qui ne peut justement déboucher sur aucune généralité. Lacan remet finalement le psychanalyste à sa place.

Sandrine Aumercier, 27 octobre 2020


[1] Jacques Lacan, La logique du fantasme, inédit, séance du 10 mai 1967.

[2] Voir par exemple Marc Nacht, L’inconscient et le politique, érès, 2004. Bruno Moroncini, Lacan politico, Cronopio-Tessere, 2014.

[3] Jacques Lacan, « De la psychanalyse dans ses rapports avec la réalité », Autres écrits, Seuil, 2001, p. 359.

[4] C´est ce que Žižek reproche à Jacques-Alain Miller à juste raison. Voir: https://lacanquotidien.fr/blog/2011/08/zizek-linconscient-cest-la-politique/

La psychanalyse et les sciences cognitives : mise à jour d’un vieux débat

Revenons d’abord sur les faits de la fin de l’année 2019. Après qu’une tribune contre la psychanalyse lancée par Sophie Robert eût reçu une réponse de la part des psychanalystes, l’affaire ne s’est pas arrêtée là. D’un côté, la pétition « La psychanalyse ou l’exercice illégal de la médecine » réclame carrément l’interdiction de la psychanalyse à l’université, dans la justice et dans les hôpitaux. De l’autre, y répond une fronde des psychanalystes et sympathisants de la psychanalyse, signataires de la pétition « La psychanalyse est une science à part entière ». A ce jour, la première pétition a recueilli plus de 1000 signataires, la seconde plus de 35000. On pourrait dire que si l’on s’en tient aux chiffres, la psychanalyse sort largement gagnante de ce bras de fer. Le niveau de grossièreté augmente alors d’un cran supplémentaire : sur son blog de Médiapart, Sophie Robert considère ainsi les signataires identifiés d’origine latino-américaines comme des « étrangers » dont la signature est « un mensonge et une ingérence ». Elle souhaite également à toute la gent psychanalytique un contrôle fiscal bien mérité, puisque, affirme-t-elle, « les séances de psychanalyse se payent obligatoirement en espèces » [1]. La guerre des chiffres se fait ici petite cuisine et vieux ragots.

En 2011, Sophie Robert avait lancé dans le film Le Mur une charge contre la psychanalyse dans le traitement de l’autisme qui lui avait valu un procès qu’elle a finalement gagné en appel. En 2019, elle attaque à nouveau la psychanalyse avec son nouveau film documentaire Le phallus et le néant, colportant les clichés les plus grossiers et les plus anciens sur une psychanalyse qui ferait des ravages dans toute la société et dans tous les lieux où elle s’enseigne et se pratique. (Reconnaissons que c’est lui faire un bel honneur que de lui attribuer tant d’impact sur les maux du monde !) On est consterné par le niveau de cette argumentation et on est tenté de l’ignorer pour cette raison. Mais il s’agit davantage que d’un simple échange d’opinions et cette polémique appelle justement une interprétation plus large que celle d’une corporation attaquée.

L’une des personnes signataires de la pétition contre la psychanalyse, Martine Wonner, est une psychiatre et députée du parti d´Emmanuel Macron, La République En Marche. Cette signature n’est pas passée inaperçue du côté des psychanalystes, qui s’inquiètent à présent du tour ouvertement politique que prend l’affaire. Le 12 décembre 2019, onze psychanalystes écrivent une lettre au Président du groupe parlementaire La République En Marche à l´Assemblée Nationale, pour lui demander de clarifier sa position. Ils écrivent notamment : « Nous souhaitons d’autant plus vous entendre prendre clairement parti pour l’échange intelligent, serein, objectivement et scientifiquement documenté et démocratiquement mené, que, manquant à ce même devoir, le Ministre de l’éducation nationale a installé un Conseil scientifique de l’Education nationale duquel les représentants de plusieurs spécialités (dont les sciences humaines non numériques) ont été exclus sans explication ni justification scientifique [2]. » Ils en appellent encore à une « démarche plus démocratique » et aux « intérêts sanitaires nationaux » pour ensuite mettre en cause les fonctions de cette même Martine Wonner, dont les positions menacent justement selon eux les principes d’intérêt général.

De quoi s’agit-il ici dans cette allusion au Conseil scientifique de l´Education nationale ? Celui-ci, crée en 2018, est d’après le communiqué du ministère « doté d’un pouvoir consultatif et composé d’une vingtaine de personnalités reconnues travaillant dans différentes disciplines scientifiques, peut être saisi sur tous les sujets afin d’apporter des éclairages pertinents en matière d’éducation [3] ». Qui sont ces personnalités ? Le site officiel du gouvernement a mis a disposition une liste complète avec notice bio-bibliographique des membres de ce conseil qui comprenait en effet lors de son installation une écrasante majorité d’experts en sciences cognitives [4].

Récapitulons. Les psychanalystes ont pris acte du fait que leur discipline n’est absolument pas représentée dans les orientations de l´Éducation nationale. C’est peu de dire qu’ils en sont purement et simplement inexistants. Mais ce conseil ne comprend pas non plus des représentants des arts, des religions, du sport, de l’agriculture, de la physique fondamentale, etc. J’estime qu’il y manque au moins un clown. Toutes ces choses et bien d’autres sont aussi fondamentales à la formation générale, à l’avenir de la société et à l’épanouissement d’un être que ses performances en mathématique ou en langue (occasionnant un stress immense à d’innombrables élèves, qui sont parfaitement conscients de l’absurdité de se transformer en machines à ingurgiter et dégurgiter du savoir et qui, pour la plupart, en sont ainsi définitivement dégoûtés – il suffit de leur demander). En bref : la seule chose qui justifie l’existence de ce Conseil est l’optimisation des performances scolaires pour préparer les élèves à la concurrence barbare qui les attend sur le marché du travail. Les psychanalystes voudraient-ils faire partie de cette entreprise-là ? Ils ont visiblement oublié le verdict de Lacan contre « les psycho- quels qu’ils soient (…) [qui] n’ont pas à protester, mais à collaborer. Qu’ils le sachent ou pas, c’est ce qu’ils font [5]. »   

L’attaque dont la psychanalyse fait l’objet ne présage, certes, rien de bon pour son avenir, notamment à l´Université. Mais que peut-on défendre dans une Université qui se trouve soumise aux mêmes impératifs de rentabilité que tout le reste, sans exception ? S’agit-il d’y défendre une place de plus en plus rognée ou de mettre en cause le cadre fondamental des impératifs de croissance, d’adaptation, de flexibilité et d’efficience (qui n’ont bien évidemment, et pour cause, rien à faire des préoccupations de la psychanalyse) ? S’agit-il en cette affaire de se disputer pied à pied, centimètre par centimètre, des prérogatives institutionnelles ou s’agit-il de la critique impitoyable d’un faux dialogue qui exclut dans son essence même les intérêts de la psychanalyse (même quand il se montre parfois bienveillant avec ses représentants) ?

Dans les attaques dont la psychanalyse fait l’objet depuis un siècle, il faut noter une relative permanence : les accusations auxquelles nous assistons n’ont rien inventé de nouveau sur ce sujet. Comme les enfant qui en restent au pipi-caca, il s’agit sempiternellement d’imputer à la psychanalyse un sale intérêt pour l’argent et le sexe, parce qu’au moins elle en parle, selon le conseil de Freud, sans fausse pudeur. Cela nous donnerait envie de hausser les épaules en se disant que la psychanalyse en a vu d’autres. Toutefois, si on laisse de côté la pauvreté de leur contenu et qu’on s’attarde sur l’analyse des forces en présence, quelque chose est est en train de changer en France. La psychanalyse a désormais tout perdu de la rigueur à laquelle Freud élevait il y a presque 100 ans le même débat dans La question de l’analyse profane et de l’impertinence à laquelle Lacan avait habitué ses interlocuteurs lorsqu’il positionnait le discours analytique en contrepoint du discours de la science et du discours universitaire devant une salle comble. Si – métaphoriquement parlant – la salle s’est vidée, cela pourrait donner à penser que les temps ont changé et que la résignation a gagné les esprits. Mais nous sommes obligés d’examiner aussi l’hypothèse inverse, à savoir les effets du repli des psychanalystes sur une position exclusivement défensive, corporatiste et stratégique au plus mauvais sens du terme.

Dans cette bataille serrée et même désespérée, la majorité des psychanalystes a cru bon de mettre en avant tous ses gages de bonne foi et tous ses titres de respectabilité. Ils se sont mis à parler le langage de l´Autre dans la louable intention de rester sur son terrain : de ne pas perdre un pouce de terrain. Ce faisant, ils ont peu à peu occupé une position qui s’apparente à mendier une reconnaissance qui ne viendra jamais de ce côté-là, sinon sous la forme de la corruption. Cette mendicité est en train de coûter à la psychanalyse toute l’acuité de ses concepts et toute la « spécificité » dont elle se prévaut encore en France, assise sur des lauriers flétris.

Lisons encore une fois la requête adressée à Gilles Legendre : c’est celle d’un « échange intelligent, serein, objectivement et scientifiquement documenté et démocratiquement mené ». Pourquoi convoquer ici encore l’objectivité, la science et la démocratie, lorsqu’on sait que l’objectivité, la science et la démocratie sont au service d’une logique folle qui n’est jamais nommée par les signataires ? N’est-ce pas parce qu’on entretient l’espoir de subvertir de l’intérieur cette logique par la seule vertu des appels au bon sens ?

Mais avons-nous, psychanalystes, l’habitude de traiter les phénomènes psychiques en en appelant au bon sens ? La plupart des psychanalystes prendraient cette question pour un affront. Non, nous ne faisons pas d’appel au bon sens, nous analysons les phénomènes à partir de l’hypothèse de l’inconscient et nous prenons position dans le transfert. Comment les psychanalystes peuvent-ils donc faire preuve d’une naïveté aussi crasse, si ce n’est parce qu’ils tiennent à certains positions institutionnelles beaucoup plus qu’à la vérité analytique ? Toute l’expérience analytique enseigne l’inanité d’un espoir fondé sur les illusions de la communication — aussi intelligente, scientifique et démocratique  qu’on voudra — en lieu et place de l’analyse impitoyable des compromis passés avec le désir inconscient.

Il existe désormais une espèce de rhétorique qui en appelle aux « compromis nécessaires » — la même que celle qui a acculé des générations d’électeurs à voter utile, c’est-à-dire « libéral » pour éviter le « national », dans l’ignorance de leur matrice commune [6], ce qui n’a d’ailleurs pas empêché partout dans le monde l’ascension du populisme à son heure. Cette rhétorique se retrouve parfois comme une forme d’idéal analytique : celui auquel pourrait conduire une analyse débarrassée des scories de la radicalité et autres illusions de jeunesse. Je défends ici la position inverse : la psychanalyse peut conduire à affûter le tranchant d’une position qui se refuse à de telles « formations de compromis ». A rebours du progressif embourgeoisement en quoi semble décidément consister « l’installation » du psychanalyste, c’est plutôt à rompre avec les charmes de la complicité qu’enseigne l’exercice quotidien de la psychanalyse.

Il n’est pas rare que monte du divan la plainte sur cette logique sociale dévastatrice, celle que Marx décrivit comme l’autonomisation et l’abstraction croissante d’une forme de rapport social qui se met à faire face à l’individu atomisé, réduit à l’impuissance, bien qu’il soit lui-même inscrit dans ce rapport et pour ainsi dire une pièce de son fonctionnement. Sachons recevoir cette plainte à la hauteur des enjeux du présent et pas seulement comme les petites incommodités d’un sujet névrosé qui n’a pas trouvé sa place au soleil. Elle traite potentiellement l’humain à « augmenter » de la même façon que le riz génétiquement modifié, le calibrage des performances humaines comme celui des tomates, la biologie du cerveau humain comme celui de la souris, l’apprentissage des compétences comme celui d’un algorithme, la gestion de l’école et de l’hôpital comme celui de l’entreprise, etc. Pour quelle raison, bon sang, la psychanalyse devrait-elle être miraculeusement épargnée de cette logique qui se destine à faire passer toute la planète sous le même rouleau compresseur ? De quelle élite arrogante faut-il encore faire partie pour continuer à croire la psychanalyse une discipline tellement exquise qu’elle finira bien par imposer des conditions spéciales ? A ce jeu, elle finira sûrement par entrer au patrimoine de l´UNESCO, comme le réclame un certain « comité Freud [7] », et pourra dormir pour léternité sur des divans poussiéreux !

La personnification des débats — argumentation par les titres institutionnels, mise en cause des compétences et de la moralité personnelles – focalise ces débats sur le mérite des personnes et la reconnaissance sociale (due ou indue) qui leur est accordée. Il est bien évident que les mérites personnels sont divers. Mais en faire la cible des débats permet de continuer à ignorer les logiques systémiques à l’œuvre, celles qui enrolent le haut représentant de l´État autant que l’obscur employé. Chacun est sommé de prouver ici ce qu’il apporte à l’intérêt public en produisant ses titres et ses résultats (qui ne peuvent de toute façon être comparés qu’à l’aune d’une seule échelle d’évaluation sous laquelle est subsumée la prétendue pluralité des valeurs). Faussement étonnés des orientations du ministère de l´Education nationale en faveur des sciences numériques et cognitives, voilà par exemple que les psychanalystes mettent en cause à leur tour les fonctions de Martine Wonner, de la même façon qu’ils sont eux-mêmes mis en cause. Il s’agit de continuer à croire que l’on finira bien par s’entendre à la table « démocratique » et sous la haute autorité de la « science », à condition seulement de dézinguer les personnes incompétentes. On reconnaît ici une discrète déclinaison des thèmes d’un populisme qui se répand dans tout le spectre politique. Il s’agit toujours d’incriminer des personnes ou des groupes de personnes qui seraient à l’origine d’un pourrissement du système (ici les méchants spéculateurs ou les représentants politiques incompétents, là les migrants ou les gens du voyage, une autre fois les Juifs, et voilà qu’on s’en prend maintenant à ces charlatans de psychanalystes qui gangrènent carrément la justice, l’hôpital et l’université) pour ne rien savoir d’une logique universelle qui — sans méchanceté particulière — ne fait aucune différence entre une marchandise et une autre. On en appelle à la bonne volonté des représentants de l´État, comme s’il fallait leur faire entendre raison, alors que, comme on dit, ils font juste le job pour lequel ils ont été élus, à savoir maintenir à tout prix le cadre politique dont nous héritons, même s’il craque de toutes parts. La paranoïsation plane ainsi même là où l’on s’efforce de garder un ton policé. Le traitement bureaucratique de cette crise par lettres interposées n’y change rien. La personnification des débats nous fait croire que nous avons à faire à un monde familier, rassurant, où l’on connait son adversaire et où les règles du jeu « démocratique » nous garantissent d’être entendus. Mais les règles du jeu ne sont-elles pas suffisamment inacceptables pour être critiquées en tant que telles ? Je voudrais donc appeler les psychanalystes à cesser de croire qu’ils sont les représentants d’un savoir qui justifierait une exception sociale : ils sont impitoyablement conduits dans les mêmes impasses que le reste de l’espace social et ils ont autant que les autres la tâche d’en faire la critique. Le « sujet de l’inconscient » n’est pas un bien plus raffiné qu’un autre au marché mondialisé des marchandises. S’il en est plutôt le reste, comme Lacan l’a mis en évidence, alors c’est de cette place déchue qu’il reste à analyser ce qui est en train de nous arriver collectivement et à refuser de participer à l’inacceptable.

Sandrine Aumercier, février 2020

Ce texte est paru dans Le Coq-Héron, 240, 2020. 


[1] Sophie Robert, « Psychanalyse : sale temps pour les charlatans », Médiapart, 14 décembre 2019. Online : https://blogs.mediapart.fr/sophie-robert-realisatrice/blog/141219/psychanalyse-sale-temps-pour-les-charlatans

[2] Cf. « Lettre adressée à Gilles legendre à propos d´une tribune signée par Martine Wonner ». Online : http://www.collectifpsychiatrie.fr/?p=8883

[3] Jean-Michel Blanquer, « Le conseil scientifique de l´Education nationale, au service de la communauté éducative », 25 octobre 2018. Online : https://www.education.gouv.fr/cid124957/installation-du-conseil-scientifique-de-l-education-nationale.html 

[4] http://cache.media.education.gouv.fr/file/Janvier/73/0/CSEN-membres-10-janvier-2018-brochure_876730.pdf

[5] Jacques Lacan, « Télévision », in Écrits, Seuil, 1966, p. 517.

[6] Jean-François Bayart, L´impasse nationale-libérale, La Découverte, Paris, 2017.

[7] Gérard Pommier, « Pour la reconnaissance de Freud au patrimoine mondial de l´UNESCO », in Passages, nº180, 2014/3. Cf. aussi https://www.comite-freud.com/