Le capitalisme en temps de guerre : « Nous devons repenser la mondialisation et ses règles »

La rubrique « le dialogue du jour » oppose à une position mainstream une réplique qui aurait pu lui être adressée par un autre auteur : Ici, Joseph E. Stiglitz, ancien économiste en chef de la Banque mondiale et l’un des représentants les plus connus du néo-keynésianisme, se plaint d’avoir vainement mis en garde contre les risques de dépendances économiques dans son livre Making Globalization, publié en 2006. Alors qu’il ne propose encore aujourd’hui rien de mieux que de réguler la mondialisation, une autre analyse, celle de Robert Kurz, considère la mondialisation en elle-même comme le processus de décomposition de la modernisation consécutif à la troisième révolution industrielle.

Joseph E. Stiglitz : « Les conséquences de l’invasion russe de l’Ukraine nous ont rappelé les bouleversements imprévisibles auxquels l’économie mondiale est constamment confrontée. L’histoire nous l’a enseigné à de nombreuses reprises : personne n’aurait pu prédire les attaques terroristes du 11 septembre 2001, et presque personne n’a vu venir la crise financière de 2008 ou la pandémie de Covid-19 — ou l’élection de Donald Trump, qui a fait basculer les États-Unis vers le protectionnisme et le nationalisme. Et même ceux qui ont vu ces crises arriver n’auraient pas pu dire avec certitude quand elles se produiraient. […] Chacun de ces événements a eu un impact macroéconomique énorme. La pandémie a attiré notre attention sur le manque de résilience de nos économies apparemment robustes. […] Mais la crise nous a fait prendre conscience de la fragilité économique, répétant ainsi l’une des leçons de la crise financière mondiale, lorsque la faillite d’une seule entreprise — Lehman Brothers — a provoqué le quasi-effondrement de tout le système financier mondial. De la même manière, la guerre menée par le président russe Vladimir Poutine en Ukraine aggrave la hausse déjà inquiétante des prix des denrées alimentaires et de l’énergie. Cela a des conséquences potentiellement graves pour de nombreux pays en développement et marchés émergents, en particulier ceux dont la dette a fortement augmenté pendant la pandémie. L’Europe est également très vulnérable en raison de sa dépendance au gaz russe, une matière première dont des économies importantes comme l’Allemagne ne peuvent pas se passer rapidement ou à moindre coût. […] L’échec fondamental du néolibéralisme et du cadre politique qui le soutient est à la base du manque de résistance actuel. Les marchés, livrés à eux-mêmes, sont myopes, et la financiarisation de l’économie n’a fait qu’aggraver ce phénomène. Ils ne prennent pas pleinement en compte les risques clés — en particulier ceux qui semblent les plus éloignés — même si les conséquences peuvent être énormes. […] Comme les marchés ne tiennent pas pleinement compte de ces risques, ils n’investissent pas suffisamment dans la résilience, ce qui augmente les coûts pour la société. La solution souvent proposée consiste à donner un prix aux risques en obligeant les entreprises à supporter une plus grande partie des coûts consécutifs à leurs actions. La même logique nous impose également de donner un prix aux externalités négatives telles que les émissions de gaz à effet de serre. Sans prix du carbone, il y a trop de pollution, trop d’utilisation de combustibles fossiles et pas assez d’investissements et d’innovations respectueux de l’environnement. Mais il est beaucoup plus difficile de fixer un prix pour les risques que de fixer un prix pour le carbone. Et si d’autres options — politique industrielle et réglementation — peuvent faire évoluer une économie dans la bonne direction, les ˝règles du jeu˝ néolibérales ont rendu plus difficiles les interventions visant à accroître la résilience. Le néolibéralisme repose sur une vision illusoire d’entreprises rationnelles qui cherchent à maximiser leurs profits à long terme dans un contexte de marchés à l’efficacité non limitée. Dans le cadre du système de mondialisation néolibéral, les entreprises sont censées acheter à la source la moins chère, et si les entreprises individuelles ne prennent pas en compte de manière adéquate le risque de dépendance au gaz russe, les gouvernements ne doivent pas intervenir. […] Le défi consiste désormais à définir des normes mondiales appropriées qui permettent de distinguer le protectionnisme impitoyable des réactions légitimes à la dépendance, et à élaborer des règles nationales systémiques qui répondent aux préoccupations en matière de sécurité. […] Mais il ne s’agit pas seulement d’améliorer légèrement le système commercial néolibéral. Pendant la pandémie, des milliers de personnes sont mortes inutilement parce que les règles de l’OMC en matière de propriété intellectuelle ont entravé la production de vaccins dans de nombreuses régions du monde. Au fur et à mesure que le virus continuait à se propager, de nouvelles mutations sont apparues, le rendant plus contagieux et plus résistant à la première génération de vaccins. Il est clair que l’on s’est trop concentré sur la sécurité de la propriété intellectuelle et pas assez sur la sécurité de notre économie. Nous devons repenser la mondialisation et ses règles. Nous avons payé un prix élevé pour l’orthodoxie actuelle. Nous espérons maintenant que nous tirerons les leçons des grands bouleversements de ce siècle. »

Joseph E. Stiglitz, »Schocktherapie für Neoliberale«, Blätter für deutschen und internationale Politik, 5/2022.

Robert Kurz : « Ladite ˝mondialisation˝, qui constitue certainement le slogan principal des années 90, désigne certes un processus réel au niveau des apparences, mais constitue cependant un terme erroné dans la mesure où il prétend généralement désigner un simple changement structurel du ˝capitalisme éternel˝, alors qu’en réalité la crise catégorielle de la nation détruit le cadre même de la modernisation. […] Le ˝paradigme hautement productif˝ de la troisième révolution industrielle conduit en effet au ˝cosmopolitisme de l’économie˝ — mais de l’économie seule, ou plus exactement d’une certaine partie de l’économie, qui constitue une forme en décomposition de la totalité. Le changement qui s’accomplit alors n’est pas le prolongement d’une tendance séculaire, mais une rupture structurelle. Il ne s’agit donc en aucun cas d’une simple extension du commerce international sur le marché mondial, ni d’une simple augmentation quantitative des exportations de capitaux entre les économies nationales, mais bien d’une dissolution de ces économies nationales elles-mêmes. En d’autres termes, le centre économique de la construction moderne ˝Nation˝ est emporté par le capitalisme de crise. Dans ce contexte, la mondialisation est d’une part, tout comme le retrait de l’État ou la virtualisation de l’économie par le capitalisme financier (et en parallèle), un produit direct de la troisième révolution industrielle et de sa ˝disparition de l’homme˝ ; mais d’autre part, les trois processus consécutifs au retrait de l’État, à la virtualisation et à la mondialisation se répercutent les uns sur les autres et se font mutuellement monter en puissance, l’économie réelle n’étant plus, de ce point de vue également, qu’un appendice de la dynamique spéculative des marchés financiers mondialisés. […] La mondialisation n’est rien d’autre qu’une autre conséquence logique des processus de chômage de masse structurel et de dérégulation étatique, tels qu’ils ont été déclenchés par la troisième révolution industrielle. […] Sur ce niveau de mondialisation industrielle et managériale se superpose un deuxième niveau de mondialisation du capitalisme financier, qui donne le véritable ordre. Car la virtualisation de l’accumulation de capital, faute de substance de travail rentable supplémentaire, a bouleversé le rapport entre les flux de marchandises et les flux financiers à l’échelle mondiale : les mouvements financiers mondiaux ne sont plus l’expression monétaire d’un flux correspondant de marchandises et de services, mais c’est exactement l’inverse : les flux de marchandises réelles (et donc la reproduction matérielle de l’humanité) ne sont plus qu’une expression, voire un déchet, de l’˝accumulation fantôme˝ autonomisée du capital financier spéculatif. La fin en soi capitaliste se manifeste ici sous la forme la plus pure, mais par là même sous la forme de l’irréalité qui semble dominer la vie réelle tant que le ˝krach˝ n’a pas encore eu lieu dans les centres occidentaux. L’accumulation fantôme simulée du capital spéculatif ne régule pas seulement les flux de marchandises en fonction de leurs besoins fantômes ; elle est aussi, logiquement, le centre de la mondialisation, car elle peut être directement globale dans un sens plus large que la production réelle de marchandises. […] Cette dernière forme de ˝modernisation˝ est à la fois l’autodissolution et l’autodestruction de la modernité, comme elle est déjà à bien des égards une déshumanisation, c’est-à-dire qu’elle est elle-même encore en retard sur les sociétés archaïques dans ses standards de civilisation. La mondialisation n’est donc pas quelque chose qui pourrait encore une fois être revendiqué et récupéré par une critique anticapitaliste de la société comme un quelconque ˝héritage du progrès˝ ; elle dément au contraire cette vieille construction marxiste, prisonnière de la philosophie bourgeoise des Lumières. Dans la mondialisation, le capitalisme ne franchit pas une nouvelle étape de développement, mais mène une vie fictive au-delà de sa limite vitale ; un peu comme ce Valdemar de l’histoire d’Edgar Allan Poe, qui, mourant, est hypnotisé et ainsi maintenu longtemps à la frontière entre la vie et la mort, jusqu’à ce que, réveillé de son sommeil hypnotique, il se décompose instantanément en une masse informe de chair décomposée. »

Robert Kurz, Schwarzbuch Kapitalismus (1999), Eichborn, Frankfurt am Main, S. 749-757.

Capitalisme post-pandémique : « Nous devons repenser le concept de valeur »

La rubrique « le dialogue du jour » oppose à une position mainstream une réplique qui aurait pu lui être adressée par un autre auteur : voilà que Robert Habeck, le nouveau vice-chancelier et ministre de l’économie allemand, s’est donné pour objectif d’atteindre la neutralité climatique en s’orientant explicitement d’après les propositions de l’économiste Mariana Mazzucato (Die Zeit, 9 décembre 2021). Un nouvel exemple de confusion fantastique entre production de richesse et « théorie de la valeur ».

Mariana Mazzucato : « Tout […] suggère que la relation entre les secteurs public et privé est rompue. Pour y remédier, il faut s’attaquer à un problème plus profond : l’incompréhension du concept de valeur. […] Le concept actuel de valeur a d’énormes implications sur la manière dont les économies sont structurées. Elle influe sur la manière dont les organisations sont gérées et dont les activités sont comptabilisées, sur les secteurs auxquels la priorité est accordée, sur la manière dont les activités du gouvernement et de l’État sont perçues et sur la manière dont la richesse nationale est mesurée. Par exemple, la valeur générée par l’enseignement public lorsqu’il est gratuit n’est pas reflétée dans le produit intérieur brut d’un pays — mais le coût des salaires des enseignants l’est. Il est donc naturel que l’on parle tant de ‹ dépenses › publiques alors qu’il s’agit en fait d’investissements publics. […] Pour changer le statu quo, il faut trouver une nouvelle réponse à la question ‹ Qu’est-ce que la valeur ? ›. Il est essentiel de reconnaître combien et quel niveau de créativité y est investi par un large éventail d’acteurs différents dans l’économie — non seulement les entreprises, mais aussi les employés et les organismes publics. Pendant trop longtemps, il a été considéré comme acquis que c’est le secteur privé qui est principalement responsable de l’innovation et de la création de valeur — et qui peut donc revendiquer les bénéfices qui en résultent. Mais ce n’est pas vrai. Les médicaments, l’internet, les nanotechnologies, l’énergie nucléaire, les énergies renouvelables : tous ont été développés grâce à d’énormes investissements publics et à une prise de risques sur le dos d’innombrables travailleurs — et grâce aux infrastructures et institutions publiques. En reconnaissant l’énorme contribution de cet effort collectif, il serait plus facile de rémunérer convenablement toutes les réalisations et de répartir plus équitablement les gains de l’innovation. La voie vers un partenariat plus symbiotique entre les institutions publiques et privées commence par la reconnaissance que la création de valeur est un effort collectif. Outre la nécessité de repenser le concept de valeur, les sociétés doivent privilégier les intérêts à long terme des parties prenantes par rapport aux intérêts à court terme des actionnaires. Dans le contexte de la crise actuelle, il s’agit de mettre au point une sorte de ‹ vaccin populaire › contre le SARS-CoV-2, accessible à tous les habitants de la planète. Le développement de nouveaux médicaments doit être réglementé de manière à encourager la coopération et la solidarité entre les pays et les peuples, tant pendant la phase de recherche et de développement que lorsque le moment est venu de distribuer le vaccin. Les brevets devraient être mis en commun entre les universités, les instituts de recherche publics et les entreprises privées, de manière à ce que les connaissances, les données et les technologies puissent circuler librement dans le monde entier. Sans tout cela, il y a un risque qu’un monopole produise et vende le vaccin anti-corona à un prix élevé — comme une sorte de produit de luxe que seuls les pays et les individus les plus riches peuvent se permettre. »

Mariana Mazzucato, »Kapitalismus nach der Pandemie«, Blätter für deutschen und internationale Politik, 12/2020.

Robert Kurz : « Il ne faut pas […] se laisser tromper par cette confusion idéologique survoltée. Les folles alternances qui sautent d’un pôle à l’autre ne peuvent masquer le fait qu’il s’agit d’une simple inversion des pôles au sein d’un même cadre de référence, c’est-à-dire au sein d’un même continuum historique des systèmes modernes de production de marchandises. Le vieux modèle fonctionne encore avec les anciens réquisits catégoriels et idéologiques. Tout est toujours là comme avant : une image abstraite-générale de l’homme en dehors de l’histoire, l’idée de justice, la démocratie, les catégories du marché et la politique. Ce qui a changé, c’est l’évaluation des réquisits […] Dans la mesure où la démocratie politique apparaît comme identique à la liberté du marché, la prétention politique à planifier contre les catégories économiques tombe sous le coup de la critique en tant qu’hybris subjective. L’éthique démocratique ne doit plus être réalisée par le biais de la ‹ primauté › des revendications de planification politique, mais comme ‹ éthique économique › directement dans les catégories de marché elles-mêmes. […] Pour une critique de ces catégories de base qui est devenue nécessaire à la survie […] il ne peut y avoir de retour à l’ancienne constellation de l’éthique démocratique. Une abolition de la constitution fétiche du système producteur de marchandise ne peut appliquer aucune notion de ‹ justice › […] comme critère. En effet, l’éthique démocratique a toujours été une simple béquille de fortune permettant de boiter entre les impératifs mutuellement contradictoires des intérêts financiers particuliers et nus, d’une part, et une coexistence sociale socialement et juridiquement réglementée de ces sujets particuliers (dans leur forme ‹ loup ›), d’autre part. Le système de référence n’a jamais été l’échange communicatif de sujets, mais dès le début, le processus automate sans sujet de la valorisation abstraite de la valeur. Ce n’est que dans un tel système fétichiste que l’éthique et la justice ont un sens. L’apparition d’une exigence de régulation subjective par le biais d’impératifs éthiques ne pouvait se produire que tant que l’accumulation du capital possédait encore une portée historique de développement et donc toujours une certaine portée de distribution. En atteignant cette borne interne absolue, cependant, cette possibilité expire. […] L’appel à la justice découle du concept de subjectivité juridique fonctionnelle, dans son nom même. Un ‹ droit › à la vie, à la nourriture, au logement, etc. est toutefois absurde en soi ; il n’a de sens que dans un cadre de référence social qui, conformément à sa tendance, ne considère pas tous ces fondements élémentaires de la reproduction humaine comme allant de soi, mais qui, au contraire, les remet constamment en question de manière objective. […] C’est ce contexte qui conduit l’éthique démocratique et donc la demande de justice ad absurdum. La prétention idéologique à la réalisation d’un ‹ véritable › être humain abstrait est devenue sans objet parce que sa substance historique, l’être humain ‹ pur › du système marchand total, est maintenant réellement instauré et cesse en même temps d’être un être humain. […] La hantise de l’absence de justice se dissout avec le système de production de marchandises. […] La tâche consiste à réorganiser socialement les forces productives et les ressources existantes selon les normes de leur contenu sensuel, c’est-à-dire à les libérer de leur forme fétichiste de marchandise. Cela ne peut se faire que si les ressources ne prennent plus la forme de prix monétaires et si la coexistence ne prend plus la forme du droit, c’est-à-dire de la justice ou de l’injustice. »

Robert Kurz, »Die Aufhebung der Gerechtigkeit« (1992), Weltkrise und Ignoranz. Kapitalismus im Niedergang, Edition Tiamat, Berlin 2013.

Space-X : « Top-Priority »

La rubrique « le dialogue du jour » oppose à une position mainstream une réplique qui aurait pu lui être adressée par un auteur critique. La planète Mars est depuis quelques temps le gros fantasme de la recherche spatiale. Citons à ce propos ce que dit l’astrophysicien Jean-Pierre Bibring : « Il est criminel de penser que la vie pourrait être exportée ailleurs. » Mais pourquoi aller sur Mars au fait ?

Elon Musk : « Je pense qu’il y a vraiment deux possibilités fondamentales. L’histoire va bifurquer dans deux directions. Soit nous restons sur Terre pour toujours, et alors il y aura un jour une extinction. Je ne suis pas en train de faire une prophétie apocalyptique, mais un jour, comme l’histoire le montre, il y aura un événement apocalyptique. Soit nous devenons une civilisation de l’espace et une espèce multi-planétaire, dont je pense que vous seriez d’accord que c’est la bonne chose à faire. Alors comment on va faire pour vous emmener sur mars et créer une ville autosuffisante — une ville qui n’est pas seulement un poste extérieur mais qui peut devenir une planète de plein droit, ce qui nous permettrait de devenir une espèce vraiment multi-planétaire. […] Mars n’est qu’une fois et demie plus éloignée du Soleil que la Terre, donc elle a encore suffisamment de lumière du soleil. C’est un peu froid, mais nous pouvons la réchauffer. Elle a une atmosphère très utile, qui, étant principalement composée de CO2 avec un peu d’azote et d’argon et quelques autres oligo-éléments, ce qui veut dire que nous pouvons faire pousser des plantes sur Mars simplement en comprimant l’atmosphère. Ce serait très amusant d’être sur Mars parce que la gravité y est environ 37 % de celle de la Terre, ce qui permet de soulever des objets lourds et de s’y attacher. De plus, sa journée est remarquablement similaire à celle de la Terre. Il suffit de transférer les populations car actuellement, nous avons sept milliards d’habitants sur Terre et aucun sur Mars. […] En utilisant les méthodes traditionnelles, en adoptant une approche de type Apollo, un coût optimiste serait d’environ 10 milliards de dollars par personne. Si l’on prend l’exemple du programme Apollo, les estimations de coûts se situent quelque part entre 100 et 200 milliards de dollars en dollars de l’année en cours, et nous avons envoyé 12 personnes à la surface de la lune, ce qui a été une chose incroyable — probablement l’une des plus grandes réalisations de l’humanité. Cependant, c’est un prix élevé à payer pour un billet. C’est pourquoi nous n’en sommes pas encore là. Vous ne pouvez pas créer une civilisation autonome si le prix du billet est de 10 milliards de dollars par personne. Ce que nous devons faire, c’est faire avancer les choses des deux côtés. Si nous pouvons faire en sorte que le coût du déménagement vers Mars soit à peu près équivalent au prix médian des maisons aux États-Unis, qui est d’environ 200 000 dollars, alors je pense que la probabilité d’établir une civilisation autonome est très élevée. Je pense que cela a de bonnes chances de se produire. […] Le seuil pour une ville autonome sur Mars ou une civilisation serait d’un million de personnes. Si vous ne pouvez y aller que tous les deux ans et si vous avez 100 personnes par trajet, cela représente 10 000 voyages. Par conséquent, au moins 100 personnes par voyage est le bon ordre de grandeur, et nous pourrions finir par élargir l’équipage et finalement prendre plus de 200 personnes ou plus par vol afin de réduire le coût par personne. Cependant, 10 000 vols, c’est beaucoup de vols, donc en fin de compte, ce serait de l’ordre de 1 000 vaisseaux spatiaux. Il faudrait un certain temps pour en construire jusqu’à 1 000. Le temps qu’il faudrait pour atteindre ce seuil d’un million de personnes, à partir du moment où le premier vaisseau se rendra sur Mars, se situerait probablement entre 20 et 50 départs vers mars au total — il faudrait donc 40 à 100 ans pour parvenir à une civilisation totalement autonome sur Mars. […] Je veux vous donner une idée de ce que l’on ressent lorsqu’on est dans un vaisseau spatial. Pour le rendre attrayant et augmenter la partie du diagramme de Venn où les gens veulent vraiment aller, il faut que ce soit vraiment amusant et excitant — on ne doit pas se sentir à l’étroit ou ennuyé. Par conséquent, l’habitacle ou le compartiment de l’équipage est aménagé de manière à ce que vous puissiez faire des jeux sans gravitation — vous pouvez flotter. Il y aura des films, des salles de conférence, des cabines et un restaurant. Ce sera vraiment amusant d’y aller. Vous allez passer un bon moment ! »

Elon Musk, « Making Humans a Multi-Planetary Species », New Space, 2017 (Presentation at the 67th International Astronautical Congress in Guadalajara, Mexico, September 26–30, 2016). https://doi.org/10.1089/space.2017.29009.emu

Robert Kurz : « La négation de la logique et du temps propres à des domaines de vie et de réflexion qualitativement différents passe exclusivement par la voie de la réduction physicaliste. Les êtres humains sont traités comme des animaux ou des plantes, mais les animaux et plantes sont traités comme des pierres ou du métal. Ainsi en arrive-t-on dans la praxis humaine à réduire drastiquement la matière humaine, et plus généralement la matière vivante, à une objectivité morte. L’objectivité de valeur fantomatique de la marchandise se traduit, dans le procès de production de celle-ci, par une réduction physicaliste de sa matérialité. Le procès de production en tant que procès de valorisation est par essence un procès de mise à mort de ses objets. […] Le résultat est prévisible : il consiste en la transformation de la biosphère et de la civilisation humaine en un désert physique. La littérature populaire de science-fiction a depuis longtemps anticipé ce résultat à travers le thème du monde robotisé, où une ‹ intelligence › mécanique auto-reproductrice composée de machines mortes règne sur un monde réduit à ses propriétés physico-chimiques. Peut-être cet amour de la réduction physicaliste en matière de théorie comme de pratique explique-t-il également pourquoi l’anti-civilisation capitaliste se montre fascinée par la planète Mars au point d’en faire la cible privilégiée de ses expéditions spatiales, à grands renforts de moteurs thermiques et de robots à roulettes. Mars représente exactement le désert physique en quoi le travail abstrait et son espace-temps s’apprêtent à changer la Terre. Ces robots égratignant la surface désertique à la recherche de traces de vie bactérienne symbolisent involontairement la logique désespérée d’autodestruction d’une humanité dominée par l’apriori social du travail abstrait. »

Robert Kurz, La substance du capital, Paris, L’Échappée, 2020 [2004], p. 145-148.

Zoom : « Soyez disciplinés »

La rubrique « le dialogue du jour » oppose à une position mainstream une réplique qui aurait pu lui être adressée par un autre auteur. En ces temps de pandémie, la plateforme de conférences en ligne ZOOM a connu un succès inimaginable, au point que certains n’envisagent plus de s’en passer dans l’avenir. Quel progrès ! Désormais, chacun peut « partager » son sous-sol avec le monde entier.

Harry Moseley : « Les derniers mois, nous avons vraiment vécu une croissance gigantesque — nous sommes passés de 10 millions d’utilisateurs quotidiens en décembre de l’année passée (2019) à 300 millions de participants par jour en avril. Nous avons été capables de croître dans un intervalle de temps très réduit. Zoom était accessible à 99,99%. Aujourd’hui nous avons 19 centres de données dans le monde. Calculé sur une année, nous avions en janvier 100 milliards de meetings par minute — en avril, calculé sur une année, c’était deux mille milliards par minutes. C’est vraiment la preuve que l’architecture technologique de notre plateforme fonctionnait. Beaucoup d’entreprises aimeraient bien croitre à cette vitesse en deux ans, nous avons pu le faire en douze semaines. Nous n’y sommes arrivés que grâce à un focus précis et beaucoup de discipline. […] Plus jamais les humains ne retourneront à leur table de travail au bureau. Et même si les entreprises réouvrent maintenant les bureaux, ce n’est qu’un petit pourcentage. Nous travaillerons donc à partir de maintenant selon le modèle hybride, et le défi consistera à rendre possible une collaboration sans accroc. […] Pendant que vous êtes au bureau, vous avez des pauses imprévues pendant le temps de travail. Il n’y a pas cela quand on est en homeoffice. Personne ne va toquer à la porte et vous accompagner au déjeuner. Le travail en homeoffice exige ainsi une autre forme de discipline. Ma première conférence Zoom a commencé aujourd’hui à 7 heures. Dès que nous avons fini, je sors avec mon chien. Je l’ai inscrit dans mon agenda. Plus tard, je passe ma pause de midi au jardin et cet après-midi je vais me promener. Je conseille de planifier consciemment les pauses. Pratiquez la discipline — je veux dire pas seulement en ce qui concerne le travail, mais aussi en ce qui concerne ses interruptions. Sinon vous serez fatigués, et cela n’a rien à voir avec Zoom, mais uniquement avec vous-mêmes. […] Ce que j’aime dans mes vidéoconférences, c’est qu’elles commencent à l’heure, tous y participent, et sont là sans délai. Cela tient à ce que personne n’est distrait. Il y a aussi des rendez-vous auxquels je prends part, qui s’éternisent. Mais il y a toujours un agenda, et il y a des parties de cet agenda auxquelles je ne suis pas obligé de participer et qui —pour parler franchement— ne m’intéressent pas vraiment. Je peux alors utiliser ce temps de manière multitâche. Combien de fois n’avons-nous pas été dans des conférences, où on passait son temps à demander : pourriez-vous répéter ? C’est que personne n’a écouté, parce que chacun était occupé à quelque chose d’autre. C’est de la perte de temps. Les gens ne sont pas très doués pour le multitâche. »

Harry Moseley, « Wir sind der Tesla der Videokonferenzen », Welt, 14.10.2020 (Interview mit Florian Gehm). https://www.welt.de/wirtschaft/webwelt/article217771134/Zoom-Wir-sind-der-Tesla-der-Videokonferenzen.html

Fédor Dostoïevski : « Car où en sommes-nous arrivés ? La véritable « vie vivante », c’est tout juste si nous ne la ressentons pas comme un travail, comme une carrière, presque, et nous sommes tous d’accord, au fond de nous, que c’est mieux dans les livres. Et pourquoi nous agitons-nous parfois, pourquoi délirons-nous, et nous demandons-nous — quoi ? Nous ne le savons pas nous-mêmes. Ce serait pire pour nous, si nos prières délirantes se trouvaient exaucées. Tenez, essayez-donc, mais oui, donnez-nous, par exemple, plus d’indépendance, déliez-nous les mains à tous, élargissez le champ de nos activités, relâchez la surveillance et nous… je vous assure : la première chose que nous ferons, c’est de redemander qu’on nous surveille. Je sais, peut-être, qu’après ce que je viens de dire, vous, vous allez vous fâcher contre moi, vous hurlerez, vous taperez des pieds : « Holà, parlez au moins pour vous, de vos petites misères dans le sous-sol, mais de quel droit dites-vous : nous tous ? » Permettez, monsieur, je ne pourrai pas me justifier, de toute façon, avec cette nous-toussité. Pour ce qui me concerne personnellement, tout ce que j’ai fait, c’est, dans ma vie, d’amener à la limite ce que, vous-mêmes, vous avez peur d’amener ne serait-ce qu’à la moitié, tout en prenant, en plus, votre lâcheté pour du bon sens — ce qui vous console, et qui vous berne. Si bien que, de nous tous, c’est moi, sans doute, qui ressors le plus « vivant ». Mais ouvrez-donc les yeux ! Nous ne savons même pas où il vit, ce vivant-là, et ce qu’il est vraiment, et comment il s’appelle ! Laissez-nous seuls, sans livres, et nous serons perdus, abandonnés, nous ne saurons pas à quoi nous accrocher, à quoi nous retenir ; quoi aimer, quoi haïr, quoi respecter, quoi mépriser ? Même être des hommes, cela nous pèse — des hommes avec un corps réel, à nous, avec du sang ; nous avons honte de cela, nous prenons cela pour une tache et nous cherchons à être des espèces d’hommes globaux, fantasmatiques. Nous sommes tous morts-nés, et depuis bien longtemps, les pères qui nous engendrent, ils sont des morts eux-mêmes, et tout cela nous plaît de plus en plus. On y prend goût. Bientôt nous inventerons un moyen pour naître d’une idée. »

Fédor Dostoïevski : « Sur la neige mouillée », Les carnets du sous-sol, trad. A. Markowicz, Actes sud, 1992 [1864], p. 164-165.

The Great Reset : « Dans chaque crise, il y a une opportunité »

La rubrique « le dialogue du jour » oppose à une position mainstream une réplique qui aurait pu lui être adressée par un autre auteur. On a accusé Klaus Schwab de projets diaboliques : il ne dit pourtant rien de nouveau. Le capitalisme essaye toujours de nier son processus de crise fondamentale en recourant à de vieilles recettes habillées de neuf.

Klaus Schwab : « Les blocages du COVID-19 peuvent se relâcher progressivement, mais l’anxiété concernant les perspectives sociales et économiques du monde ne fait que s’intensifier. Il y a de bonnes raisons de s’inquiéter : un fort ralentissement économique a déjà commencé, et nous pourrions être confrontés à la pire dépression depuis les années 30. Mais, si cette issue est probable, elle n’est pas inévitable. Pour parvenir à un meilleur résultat, le monde doit agir conjointement et rapidement pour réorganiser tous les aspects de nos sociétés et de nos économies, de l’éducation aux contrats sociaux et aux conditions de travail. Chaque pays, des États-Unis à la Chine, doit y participer, et chaque industrie, du pétrole et du gaz à la technologie, doit être transformée. En bref, nous avons besoin d’une ‹ grande réinitialisation › du capitalisme. […] Il y a de nombreuses raisons de poursuivre un Great Reset, mais la plus urgente est le COVID-19. Ayant déjà provoqué des centaines de milliers de décès, cette pandémie représente l’une des pires crises de santé publique de l’histoire récente. Et comme le nombre de victimes continue d’augmenter dans de nombreuses régions du monde, elle est loin d’être terminée. Elle aura de graves conséquences à long terme sur la croissance économique, la dette publique, l’emploi et le bien-être humain. Selon le Financial Times, la dette publique mondiale a déjà atteint son niveau le plus élevé en temps de paix. En outre, le chômage monte en flèche dans de nombreux pays : aux États-Unis, par exemple, un travailleur sur quatre a déposé une demande de chômage depuis la mi-mars, les nouvelles demandes hebdomadaires dépassant largement les niveaux historiques. Le Fonds monétaire international prévoit une contraction de 3 % de l’économie mondiale cette année, soit une baisse de 6,3 points de pourcentage en quatre mois seulement. Tout cela va exacerber les crises climatiques et sociales qui étaient déjà en cours. Certains pays ont déjà utilisé la crise du COVID-19 comme une excuse pour affaiblir les protections environnementales et leur application. Et les frustrations liées à des maux sociaux comme l’augmentation des inégalités —la richesse combinée des milliardaires américains a augmenté pendant la crise— s’intensifient. Si elles ne sont pas traitées, ces crises, ainsi que la COVID-19, s’aggraveront et laisseront le monde encore moins durable, moins égalitaire et plus fragile. Les mesures incrémentielles et les solutions ponctuelles ne suffiront pas à empêcher ce scénario. Nous devons jeter des bases entièrement nouvelles pour nos systèmes économiques et sociaux. Le niveau de coopération et d’ambition que cela implique est sans précédent. Mais il ne s’agit pas d’un rêve impossible. En fait, l’un des aspects positifs de la pandémie est qu’elle a montré à quelle vitesse nous pouvons modifier radicalement nos modes de vie. Presque instantanément, la crise a contraint les entreprises et les particuliers à abandonner des pratiques longtemps considérées comme essentielles, qu’il s’agisse de voyages aériens fréquents ou du travail dans un bureau. De même, les populations ont massivement montré qu’elles étaient prêtes à faire des sacrifices pour les soins de santé et d’autres travailleurs essentiels et pour les populations vulnérables, comme les personnes âgées. Enfin, de nombreuses entreprises se sont mobilisées pour soutenir leurs travailleurs, leurs clients et les communautés locales, s’orientant ainsi vers le type de capitalisme de participation qu’elles défendaient auparavant du bout des lèvres. Il est clair que la volonté de construire une société meilleure existe. Nous devons l’utiliser pour assurer la grande réinitialisation dont nous avons tant besoin. Cela nécessitera des gouvernements plus forts et plus efficaces, même si cela n’implique pas une poussée idéologique pour des gouvernements plus grands. Et cela exigera l’engagement du secteur privé à chaque étape du processus. Le programme de la Grande Réinitialisation aurait trois composantes principales. La première consisterait à orienter le marché vers des résultats plus équitables. À cette fin, les gouvernements devraient améliorer la coordination (par exemple, en matière de politique fiscale, réglementaire et budgétaire), moderniser les accords commerciaux et créer les conditions d’une “économie participative”. À une époque où les assiettes fiscales diminuent et où la dette publique explose, les gouvernements sont fortement incités à poursuivre cette action. En outre, les gouvernements doivent mettre en œuvre des réformes attendues depuis longtemps qui favorisent des résultats plus équitables. Selon les pays, il peut s’agir de modifications de l’impôt sur la fortune, du retrait des subventions aux combustibles fossiles et de nouvelles règles régissant la propriété intellectuelle, le commerce et la concurrence. Le deuxième volet du programme de la Grande Réinitialisation consisterait à s’assurer que les investissements servent des objectifs communs, tels que l’égalité et la durabilité. À cet égard, les programmes de dépenses à grande échelle mis en œuvre par de nombreux gouvernements représentent une opportunité majeure de progrès. La Commission européenne, par exemple, a dévoilé des plans pour un fonds de relance de 750 milliards d’euros (826 milliards de dollars). Les États-Unis, la Chine et le Japon ont également des plans de relance économique ambitieux. Plutôt que d’utiliser ces fonds, ainsi que les investissements des entités privées et des fonds de pension, pour combler les fissures de l’ancien système, nous devrions les utiliser pour en créer un nouveau qui soit plus résilient, plus équitable et plus durable à long terme. Cela implique, par exemple, de construire des infrastructures urbaines “vertes” et d’inciter les entreprises à améliorer leurs résultats en matière de mesures environnementales, sociales et de gouvernance (ESG). La troisième et dernière priorité du programme “Great Reset” consiste à mettre les innovations de la quatrième révolution industrielle au service du bien public, notamment en relevant les défis sanitaires et sociaux. Pendant la crise du COVID-19, des entreprises, des universités et d’autres acteurs ont uni leurs forces pour mettre au point des diagnostics, des traitements et éventuellement des vaccins, établir des centres de dépistage, créer des mécanismes de traçage des infections et fournir des services de télémédecine. Imaginez ce qui serait possible si des efforts concertés similaires étaient déployés dans tous les secteurs. »

Klaus Schwab, « Now is the time for a “great reset” », (3 juin 2020). https://www.weforum.org/agenda/2020/06/now-is-the-time-for-a-great-reset/

Robert Kurz : « La confiance dans le capitalisme est apparemment inébranlable, même à gauche. Elle se relèvera de toutes les crises comme le phénix de ses cendres et prendra de nouveaux élans. En attendant, on ne peut plus nier que nous sommes actuellement confrontés à un marasme historique. Une nouvelle crise économique mondiale aux conséquences imprévisibles est à l’ordre du jour. Mais malgré cela, tout le monde se demande : quand la crise prendra-t-elle fin ? Quel type de capitalisme viendra après la crise ? Cette attente est alimentée par l’idée que le capitalisme est “l’éternel retour du même”. Les mécanismes élémentaires d’exploitation restent toujours les mêmes. Il y a des révolutions technologiques, des bouleversements sociaux, des changements dans “l’équilibre des pouvoirs” et de nouvelles puissances hégémoniques. Mais il ne s’agit que d’une “histoire événementielle” extérieure, d’un perpétuel va-et-vient de cycles. De ce point de vue, la crise est simplement fonctionnelle pour le capitalisme. Elle conduit à une “purge” en dévaluant le capital excédentaire. Cela ouvre la voie à de nouveaux processus d’accumulation. Cette compréhension ne prend pas au sérieux la dynamique interne du capitalisme. Mais il existe aussi un autre point de vue. Selon ce point de vue, l’exploitation n’existe en termes réels que dans la dynamique historique d’un développement ascendant des forces productives. Il ne s’agit pas d’un simple changement technologique, mais de la mise en place de nouvelles conditions d’exploitation. Le capitalisme n’est donc pas un “éternel retour du même”, mais un processus historique irréversible qui tend vers un point culminant. Car au cours de l’histoire interne capitaliste, le champ de la valorisation se rétrécit. La force motrice est la libération de la force de travail, qui est rendue de plus en plus superflue par les agrégats scientifico-technologiques. Mais le travail constitue la substance du capital, car lui seul produit la survaleur réelle. Le capitalisme ne peut compenser cette contradiction interne que par une expansion du système de crédit, c’est-à-dire par l’anticipation de la survaleur future. Ce système de boule de neige doit cependant se heurter à des limites si l’anticipation se prolonge trop loin dans le futur. De ce point de vue, les crises ne forment pas une simple “fonction de compensation”, mais elles se renforcent historiquement et conduisent à une borne interne de l’exploitation. La question est maintenant de savoir quel est le statut de la nouvelle crise économique mondiale. Les représentants du second point de vue sont accusés d’attendre simplement la fin du capitalisme. Mais atteindre cette borne interne n’apporterait pas l’émancipation sociale, mais ne ferait que plonger la société mondiale dans le chaos. On pourrait plutôt accuser les représentants du premier point de vue de vouloir eux-mêmes naïvement attendre de voir comment le capitalisme redémarre après la “purge”. De nombreux gauchistes partagent cet espoir avec les élites dirigeantes. Mais que faire si ça ne se passe pas comme ça ? Si aucun potentiel d’exploitation réelle ne peut être donné, la théorie de la “purge” reste une formule vide. Mais une nouvelle production à forte intensité de main-d’œuvre n’est pas en vue. Le réveil pourrait être brutal pour l’attente générale. La question devrait alors être : Qu’est-ce qui vient après le capitalisme ? La simple nationalisation des catégories capitalistes n’est plus une option, mais déjà de l’histoire. Si l’on veut surmonter cette crise en termes de civilisation, il faut peut-être faire plus qu’attendre la prochaine embellie. »

Robert Kurz, « Kapital und Geschichte », (2009), Der Tod des Kapitalismus. Marxsche Theorie, Krise und Überwindung des Kapitalismus, LAIKAtheorie, Hamburg, 2013.