Stop au carnaval

L’actualité ne cesse de donner les signes de notre enfoncement collectif dans les impasses d’un mode de production dont cependant les connexions systémiques des différents phénomènes persistent à être isolées les unes des autres — comme des problèmes à part, comme des « dossiers » à régler au coup par coup. Il y a de quoi faire perdre la boussole à tous les acteurs du système et les pousser dans des extrémités parfois grotesques. Qu’on en juge : alors que Joe Biden était élu notamment pour son engagement climatique et sa promesse de politique migratoire « juste et humaine », le même a déjà signé davantage de permis de forage pétroliers que son prédécesseur climato-négationniste et le nombre d’arrestations de migrants illégaux n’a jamais été aussi élevé dans l’histoire du pays qu’en 2021 [1]. Il est indéniable que Biden a cherché à modifier dans un sens politiquement plus « progressiste » une série de législations migratoires prises par Donald Trump, mais quelles positions personnelles et promesses de campagne d’un Président pourraient opérer des transformations structurelles, puisqu’il n’est pas moins ligoté qu’un autre par les contradictions internes du système ? Telle est la question. Les blocages systémiques, institutionnels, conjoncturels et politiques se sont amoncelés autour des velléités d’ouverture de la politique migratoire de Biden, tout comme c’est le cas dans les autres « dossiers ». Il a suffi par exemple que les prix du pétrole s’envolent pour que le champion américain de la réintégration dans l’Accord de Paris accuse Exxon de maintenir volontairement bas sa production de pétrole et d’avoir ainsi « gagné plus d’argent que Dieu » [2].

Le sommet de la farce a été atteint ces derniers jours, lorsqu’après des années de défiance diplomatique remontant à l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, Biden ne craint plus — sous la pression de l’inflation galopante, les élections de mi-mandat approchant — de se rendre en Arabie Saoudite pour mendier à l´État « paria » de mettre davantage de pétrole sur le marché. Il s’agit d’enrayer la hausse mondiale des prix du pétrole. C’est sans compter sur le fait que les pays du Golfe tirent de cette hausse des prix une substantielle augmentation de leur PIB (même si on ne sait pas s’ils ont surpassé Dieu) : dans la jungle économique, le malheur des uns fait le bonheur des autres. Mais là où la farce devient sinistre, c’est que cette demande américaine intervient dans un contexte où l´Arabie saoudite a, pour sa part, doublé depuis le début de la guerre en Ukraine ses importations de pétrole russe. Le pétrole russe pestiféré, « blanchi » par son passage en Arabie saoudite — devenue en quelques mois moralement plus fréquentable que la Russie — est utilisé pour la fabrication d’électricité domestique par les Saoudiens, qui en échange exportent davantage leur propre pétrole [3]. Il est clair que le malheur des Yéménites ne pèse pas comme celui des Ukrainiens dans la balance mondiale.

Les choses ne sont pas différentes du côté de l´Europe : l’Arabie saoudite a déjà commencé à livrer davantage de pétrole à l´Europe depuis le début de la crise ukrainienne, en diminuant ses livraisons à la Chine [4]. La Chine, pour sa part, importe davantage de pétrole russe, de même que l´Inde. La Russie n’est quand même pas restée les bras croisés devant les embargos occidentaux : miroir inversé de ceux qui la sanctionnent en « diversifiant » leurs approvisionnements, elle aussi « diversifie » ses débouchés tout en bénéficiant au passage de la hausse des cours. On voit combien il est impossible de moraliser la gestion locale d’un flux — de pétrole, d’humains, de marchandises, etc. — dans le capitalisme mondialisé. Un obstacle local est immédiatement contourné autrement ; un coût supplémentaire est immédiatement externalisé ailleurs. Qui peut encore accréditer ce cirque ou en accuser seulement ses piteux administrateurs, si ce n’est pour ne rien savoir des conditions systémiques contraignantes dans lesquelles il se déroule ?

Devant cette évidente absurdité (trouver de nouvelles sources d’énergie tout en criant au réchauffement climatique, non sans promettre, sans blague, de devenir plus sobre), les États européens ont passé en juin 2022 un accord sur les économies d’énergie. Qui ce bel accord va-t-il encore contraindre, je vous le demande ? Eh bien pour les États membres de l’UE, l’objectif relatif à la consommation d’énergie primaire sera juridiquement non contraignant, c’est-à-dire seulement « indicatif » — tout comme la majorité des autres accords de ce type. Or cette consommation primaire inclut justement ce qui est nécessaire pour la production et la fourniture d’énergie. Seul l’objectif relatif à la quantité consommée par l’utilisateur final (particulier, entreprise ou organisme publique) deviendra juridiquement contraignant — seulement en 2030. Cela « signifie que les pertes de conversion énergétique sont en quelque sorte hors bilan — elles ne comptent pas. […] Cela convient aux pays qui ont recours au nucléaire, cela rassure ceux qui ont de grands projets pour l’hydrogène, et cela signifie que d’autres peuvent développer le charbon comme palliatif à la sécurité énergétique. » [5] Pour le dire autrement, cet accord permet de légitimer des modes de conversion énergétique peu efficaces, voire voraces en énergie, tout en les faisant quand même passer dans un objectif d´« économie d’énergie » qui, lui, ne sera mesuré que dans la consommation finale ! Il s’agit d’une véritable institutionnalisation de l’effet rebond. Les mots « économie d’énergie » ou « sobriété énergétique » prononcés par les instances politiques suffisent, semble-t-il, à déclencher, comme un réflexe pavlovien, une sorte d’euphorie communicative : il y a apparemment quelqu’un qui s’occupe du problème. Eh bien pas du tout. Le problème est chaque jour plus gros que la veille.

Comme les partis d’extrême droite excellent à le souligner en faisant fond sur l’anxiété de déclassement (et en prétendant le résoudre par la préférence nationale, qui tombe pourtant sous le coup des mêmes paradoxes systémiques que le reste), c’est certainement le petit consommateur qui va payer à la fin les pots cassés. En Allemagne, une pluie de restrictions tombe peu à peu sur un pays marqué plus que les autres par le sevrage au gaz russe : diminution de la température des logements par certains groupes immobiliers, diminution de la chaleur de l’eau des piscines ou de l’éclairage urbain par certaines municipalités, réintroduction du télétravail pour économiser le chauffage des bureaux, etc. Il est curieux combien ces mesures ont un petit goût de déjà vu : il n’y a pas si longtemps, le télétravail était recommandé et les piscines fermées pour de tout autres motifs. Est-ce en train de devenir notre condition normale, les crises s’enchaînant sans répit ? De même que des énergéticiens demandent aux consommateurs d’économiser l’électricité (qui n’ont pas besoin de ce conseil quand ils voient leurs factures), les fournisseurs d’eau demandaient récemment aux Britanniques écrasés par la canicule d’économiser l’eau des douches ou l’eau du thé. Il faut que l’idéal de prospérité capitaliste soit tombé bien bas pour que s’impose à bas bruit une telle culture du rationnement, toujours au nom du bien commun et toujours adossée, dans son antinomie délirante, à un productivisme illimité dans son principe. Il ne faut surtout pas piper mot de la nécessité absolue qu’il y aurait à mettre ce mode de production, non pas légèrement au ralenti, mais entièrement à l’arrêt. C’est la seule chose qu’il ne faut pas prononcer, jamais au grand jamais.

On peut tout à fait supposer que ceci n’est que le début d’une crise d’approvisionnement beaucoup plus générale. Les limites internes et externes barrent de plus en plus la voie à la relance de nouveaux cycles de production. Des crises multiples et toujours plus rapprochées coupent au capital, pour ainsi dire, le temps de reprendre son souffle, à mesure qu’il s’achemine vers son impossibilité finale, induite par le rétrécissement de sa base de valorisation. La diminution inexorable du rendement des énergies fossiles, les instabilités géopolitiques croissantes et les crises économiques liées à sa crise structurelle ne vont pas aller en diminuant. La hausse de l’inflation est loin d’être maîtrisée, les montagnes de dettes toujours plus hautes et une grosse récession économique est prévue pour 2023. La plus grosse entreprise énergétique allemande, Uniper, a récemment demandé un plan de sauvetage financier. Chantre de la sortie du charbon, l’Allemagne ne rougit pas non plus de revenir au charbon, advienne que pourra au climat (de toutes façons, ce sera de la faute à Poutine). Jusqu’en 2020, on pouvait crier haro sur Trump tout en appliquant dans les faits à peu près les mêmes principes que lui. On a pu depuis lors noter que Biden n’est, dans les faits — pas dans la rhétorique — pas très éloigné du trumpisme, sans se demander si le problème n’est pas la pièce et ses rôles plutôt que les personnages. Pour l’heure, Poutine occupe le devant de la scène internationale ; cela réussit à expliquer tous les maux de la planète, même la faim au Sahel. Conclusion : on a toujours besoin d’un clown, même sinistre, pour que le carnaval continue.

Sandrine Aumercier, 15 juillet 2022


[1] https://www.washingtonpost.com/politics/2021/12/06/biden-is-approving-more-oil-gas-drilling-permits-public-lands-than-trump-analysis-finds/

https://www.rtbf.be/article/yuma-arizona-la-face-cachee-de-la-crise-migratoire-qui-mine-la-presidence-de-joe-biden-10914776

[2] https://www.latribune.fr/economie/international/exxon-a-gagne-plus-d-argent-que-dieu-quand-joe-biden-exhorte-la-major-petroliere-a-produire-plus-921450.html

[3] https://taz.de/-Nachrichten-zum-Ukrainekrieg-/!5868782/

[4] https://www.courrierinternational.com/article/hydrocarbures-l-arabie-saoudite-augmente-ses-livraisons-de-petrole-a-l-europe-au-detriment-de-la-chine

[5] https://www.euractiv.fr/section/energie/news/eu-countries-reach-tentative-deal-on-landmark-energy-savings-law/

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